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Billet de blog 19 mai 2025

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Quand Joann Sfar nous dit : ceux qui m'ont critiqué sont des cons

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Ce 19 mai 2025, Joann Sfar écrit sur Instagram : « Quoiqu’il arrive sur cette planète une armée de cons d’opinions fort diverses tomberont toujours d’accord sur un point : ça doit être de la faute des artistes ! »

Il ne précise pas ce à quoi il fait allusion mais cela est, pour ceux qui le suivent, transparent : Sfar traite de « cons » ceux qui lui ont reproché ses prises de position sur l’actualité en Israël et en Palestine. Tous des « cons » ! Il est évidemment plus facile de le décréter péremptoirement que d’admettre avoir eu sur le sujet une parole peu responsable. Quelques jours plus tôt, Sfar a encore relayé une fake news venue d’Israël, comme je le précisais ici : https://blogs.mediapart.fr/frederic-debomy/blog/160525/propagande-toujours-qui-est-responsable-de-la-famine-gaza

Un individu responsable, capable de comprendre qu’il existe parfois des enjeux plus importants que lui-même, aurait su revenir sur un tel « accident », motivé, je le crois, non par la sympathie envers un régime criminel mais par « l’immense difficulté pour de nombreux Juifs à critiquer Israël » que relève notamment un article de Télérama. Lui, non. Critiqué par d’autres juifs admettant moins encore que lui que l’on tance cet État, il s’efforce une fois de plus d’offrir de lui-même une image d’homme d’équilibre pris à partie par des extrémistes « d’opinions fort diverses ». Une fable.

Une fable parce que Sfar, après avoir très tardivement (et à la suite d’autres personnalités) dénoncé plus clairement qu’il n’en avait été capable jusque-là l’action du gouvernement Nétanyahou, ne se montre toujours pas capable d’appeler à ce qu’Israël soit mis sous pression. Ce qui en dit long lorsque l’on songe à l’extrême facilité avec laquelle il s’est employé depuis octobre 2023 à disqualifier publiquement les voix porteuses d’une critique légitime, non antisémite, d’Israël. Dans un article publié le 16 mai 2025 sur le site Internet de Télérama, on apprend du reste que Sfar, lors d’une conférence donnée à Tel-Aviv fin avril 2025, a déclaré : « S’il n’y avait pas l’antisémitisme caché derrière chaque critique possible [d’Israël], on critiquerait Israël avec autant de joie qu’on critique la France. » Autrement dit, il n'existe pas de critique d’Israël qui ne puisse révéler de l'antisémitisme. Sfar appréhende donc les choses comme le fait Delphine Horvilleur : https://blogs.mediapart.fr/frederic-debomy/blog/100525/la-faillite-morale-de-delphine-horvilleur-admettre-mais-perseverer

Mais sans doute sent-il tout de même que quelque chose ne tient plus. Lorsqu’on connaît la prétention du personnage, relevée notamment par l’article de Blast https://www.blast-info.fr/articles/2025/cher-joann-sfar-boxing-day-30-SEOArjnPQxyyrUi5d6CgAA mais revendiquée surtout par Sfar écrivant dans le livre Femme, vie, liberté que si Marjane Satrapi et lui sont parfois critiqués c’est parce qu’ils ont porté la bande dessinée à un haut niveau d’exigence (sic), il est signifiant de le voir soudainement se « réduire » à un « simple » artiste dont la parole n’aurait pas de prise sur le monde. D’une parole arrogante à une apparente modestie.

Alors, que ce soit dit : traiter ses contempteurs de « cons » plutôt que d’examiner honnêtement l’usage que l’on a fait pendant un an et demi de son accès à la parole publique, c’est peu admirable.

Mais il y a pire : quand on réalise que ceux dont on avait « participé à réduire au silence les voix », comme le rappelle, en connaissance de cause, le politiste franco-israélien Yoav Shemer-Kunz, avaient raison de porter contre l’action d’Israël une parole forte, on a me semble-t-il l’obligation morale de rattraper le coup en admettant s’être trompé et en appelant résolument à ce que tout soit mis en œuvre pour que le crime commis par cet État cesse. Mais non, Sfar, comme le relève le même Shemer-Kunz, reste « dans l’émotion, comme s'il s'agissait d'une crise humanitaire due à un tsunami, alors qu’il faut agir politiquement ».

C’est définitivement bien pire que d’être un « con ».

Frédéric Debomy

Source (l’article de Télérama) :

https://www.telerama.fr/debats-reportages/prises-de-parole-d-horvilleur-sinclair-et-sfar-sur-gaza-l-immense-difficulte-pour-de-nombreux-juifs-a-critiquer-israel-7025677.php 

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