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Billet de blog 10 janv. 2022

Dima Abdallah, les fines épines du Liban. Éclosion d’une écrivaine rare

« La garantie de se prendre un vent d’humanisme, une dose d’universel et de complexité dans la face, autant de valeurs de plus en plus boudées par l’époque, simplificatrice et belliqueuse jusqu’au grotesque »

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Dima Abdallah © David Poirier

  Originaire du Liban, Dima Abdallah arrive en France à l’âge de douze ans en 1989, la tête et le cœur emplis des senteurs, bruits de la rue et couleurs du pays du cèdre. Son père poète et sa mère romancière lui ont déjà transmis le goût des mots et sans doute aussi inoculé cette méfiance vis-à-vis des groupes, des places définies d’autorité pour chacun (Liban ultra-communautaire et stigmates de la guerre civile obligent) qui ne la quitteront plus et ne cesseront d’influencer son regard si singulier sur le monde, sur la société française, sur les marginaux, les inadaptés qui ne trouvent pas leur place. 

Repérée par Sabine Wespieser, l’Oeil de l’édition indépendante tricolore (la maison ne publie qu’une dizaine d’ouvrages de fiction par an, ce qui lui permet de faire des paris audacieux sur les auteurs qu’elle estime bien partis pour bâtir une œuvre forte et atypique), Dima Abdallah secoue en 2020 le monde littéraire et séduit les lecteurs avec son premier roman, ‘Mauvaises Herbes’, un texte écrit d’une traite et qui n’avait pourtant pas vocation à être publié.

La délicatesse poétique de sa plume, son regard bienveillant et fin sur ses personnages en rupture de ban, se confondant tel un lierre ou un rosier grimpant et obstiné sur un mur froid réputé imprenable avec ses analyses au laser des mécanismes du rejet et de la tentation du vide, donnent un ton et une force uniques à son travail qui n’a de cesse de mettre à nu les multiples strates qui nous composent, nous les équilibristes perpétuels. Lire un roman de Dima Abdallah (ancienne étudiante en archéologie, ça ne s’invente pas) est la garantie de se prendre un vent d’humanisme, une dose d’universel et de complexité dans la face, autant de valeurs de plus en plus boudées par l’époque, simplificatrice et belliqueuse jusqu’au grotesque. À peine refermé le dernier livre, encore envouté par les effluves de jasmin et de terre sèche qui s’en dégagent (parfums obstinés du temps évadé), le lecteur se prend à espérer la publication rapide du suivant tant cette plume subtile, mélancolique comme les yeux de l’écrivaine mais, féroce aussi par sa lucidité permanente, a des vertus médicinales secrètes sur les âmes blasées par le temps. 

Étude d’une œuvre en construction, aussi douce que déchirante, poétique mais implacable, aussi limpide qu’inexorablement attirée par les cœurs confus, aussi indifférente aux frontières actuelles qu’attachée à celles à jamais perdues de l’enfance. 

- «Mauvaises herbes», de Dima Abdallah. Bouquet d’épines. Le Liban en plein cœur

« Il ne me parle plus de marjolaine, de sauge et d’amandiers en fleurs. Il ne cherche plus à se souvenir parce que la place occupée par les mauvais souvenirs devient beaucoup trop grande par rapport à celle occupée par les potagers et les jasmins. La mémoire fait bien son travail et, dans ces conditions, elle privilégie l’oubli. Il ne rêve plus de maison. Pas même d’un mur ou deux pour y faire grimper une vigne. Il ne rêve plus d’un bout de terre, de thym, de vignes et de rosiers. Peut-être que le sentiment d’être de nulle part reste à tout jamais. Peut-être qu’à force, de nomade, on devient déraciné. La guerre est finie depuis longtemps et sa maison continue à ne pas être sa maison. Peut-être que le calme après la tempête, c’est le pire, qu’on ne déménage plus assez souvent pour pouvoir laisser les cauchemars coincés dans les murs qu’on a quittés. C’est le temps de se rendre compte que le temps va nous manquer pour trier les tonnes de grains de riz et pour replanter. La terre a été tellement souillée qu’aucune patrie ne pourra plus jamais y repousser. » 

Comment aborder ce premier roman de Dima Abdallah publié chez Sabine Wespieser, premier roman mais aussi chef-d’œuvre de la rentrée littéraire ? Faut-il se plonger dans les méandres de la guerre civile libanaise (1975-1990, environ 200.000 victimes), se familiariser avec les milices armées autonomes, les fedayins palestiniens, les phalanges libanaises, la politique israélienne après la guerre des six jours ? Faut-il remonter au général Gouraud, brandir le nom de Gemayel, entendre les aspirations de la France à être la protectrice des Chrétiens d’Orient, embrasser l’histoire de la Syrie, décrypter le jeu des grandes puissances puis les intérêts des multiples confessions qui forment et donnent souffle (un souffle bien irrégulier, certes) à ce pays singulier du Cèdre ? 

S’y plongera qui aura le temps et la saine curiosité, alors que l’actualité braque à nouveau tristement ses projecteurs sur le pays en plein chaos (voir d’ailleurs aussi la tribune de l’auteure dans Le Monde : « Ne t’endors pas, Beyrouth ») mais ‘Mauvaises Herbes’ ne nécessite pas un doctorat en Histoire ni des connaissances ultra-pointues en géopolitique, spécialité zones à risques. Des notions de botanique, éventuellement. Des connaissances en jardin des âmes (tout bon lecteur en a. Tout vivant, même s’il l’ignore et ne sait pas les cultiver).

Car ‘Mauvaises Herbes’, plutôt que de se pencher sur les sanglantes vendettas communautaires, sur les féroces jeux de pouvoir et de corruption dissimulés derrière la religion au sein de l’ancienne ‘Suisse du Moyen-Orient’, tord d’emblée les tripes en invoquant l’univers de l’enfance, aspire fissa dans son univers introspectif à peine la narratrice, petite-fille introvertie, s’est-elle saisie et accrochée à l’auriculaire de son géant, de son poète de père par elle déifié, dans les rues ravagées de Beyrouth.

Les bombes peuvent bien déchiqueter les entrailles de la cité, elle ne risque rien, la petite-fille qui s’évade enfin de l’école-prison, agrippée au doigt protecteur et rassurant (« Il ne sait pas, lui. Il ne sait pas ce qu’on me demande de faire et d’être. Il ne sait pas comme j’ai mal au ventre le matin dès que j’ouvre les yeux. Il ne sait pas que mes mains restent moites toute la journée »). Jamais quelques millimètres de peaux en contact n’auront signifié autant, révélé sans dire.

Car ‘Mauvaises Herbes’ est un livre sur la tendresse, la tendresse unissant un père et sa fille une vie durant, sous des formes différentes mais entremêlées dans leurs nuances à jamais, telles des racines indestructibles. ‘Mauvaises Herbes’ est un livre universel sur la cruauté, la cruauté du monde en général (plus que de la guerre civile en particulier). ‘Mauvaises Herbes’ est un premier roman, résultat d’une vie de mots retenus, ‘Mauvaises Herbes’ est un chef-d’œuvre dont toutes les phrases fouettent le cœur du lecteur même si celui-ci ignore jusqu’à la localisation du Liban sur une carte.

Lui déchirent des lambeaux d’une chair qu’il croyait cicatrisée. Lui imposent des affleurements douloureux, la résurgence de strates camouflées, lui balancent des bouquets d’épines en pleine face avec une délicatesse et une simplicité apparentes d’autant plus brûlantes, entre deux visites sur un balcon surchargé de plantes en pots, que son histoire personnelle à lui, lecteur, ou son lieu de naissance n’ont rien à voir avec ceux de la narratrice.

l'auteure Dima Abdallah © David Poirier

« J’avale et je fais redescendre la boule dans ma gorge jusqu’au plus profond de mon ventre. Je repense à une telle qui se serait moquée de mon physique, de mes vêtements ou de je ne sais quoi encore, à un tel qui m’aurait bousculée ou frappée, et j’avale. Je repense aux interminables récréations et je les efface une par une. Je me revois là, dans la cour, contre le mur, à regarder de loin les autres jouer et hurler. Je me revois penser que je ne suis pas normale, que ce n’est pas eux, le problème, mais moi. C’est comme ça, ce n’est peut-être de la faute à personne après tout et la seule chose à faire est d’oublier. Vu qu’ils sont nombreux à se rassembler, c’est certainement eux qui sont normaux et moi qui suis bizarre. Il y a une logique à tout ça. Ils doivent être plus intelligents, ils savent faire mille et une choses que je ne sais pas faire, ils savent mieux parler, ils savent mieux bouger, ils savent mieux penser, ils savent mieux s’habiller, mieux se coiffer, ils savent s’amuser [...] La seule parade que j’aie trouvée à tout ça , c’est l’oubli. Je referai défiler les images, chaque jour, avec pour mission de les anéantir. Je passe beaucoup de temps à ça depuis des mois et je me dis qu’avec de l’entraînement j’aurai bientôt un super-pouvoir, un talent secret, pour ce qui est d’oublier. »

Cette cour d'école que tant parmi nous ont connue, peu importe les passeports. L’oubli comme arme de survie, oublier l’humiliation, oublier la différence, la douleur diffuse, oublier la guerre, oublier et dompter la boule. Elle la suivra longtemps pourtant, cette boule, tout comme ce sentiment de n’être de nulle part, provoquant des crises d’angoisse aiguës et des fuites irraisonnées, même une fois réfugiée à Paris, séparée du père resté au pays. 

« J’ai peur qu’elle aille trop loin, qu’elle aille là où on s’est trop trahi, là où on s’est trop autodétruit pour se relever. Là où le tunnel est tellement sombre qu’on a perdu de vue l’enfant qui est en nous, là où c’est tellement noir qu’il devient impossible de le retrouver pour lui prendre la main et lui dire de ne pas s’inquiéter, on va avancer à deux. »

La France n’est pas pour elle un eldorado, peu importe le pays finalement, son exil intérieur - loin d’elle-même - semble programmé pour durer et son regard sans concession sur l’alentour n’amoindrit aucun doute. « J’ai longuement réfléchi à la raison pour laquelle il y a tant de clochards dans un pays si riche. Je crois que, s’ils laissent les gens dans la rue, ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas les moyens de les aider, ni de les chasser. C’est pour les laisser là, à la vue de tous, comme un exemple, comme ce qu’il ne faut pas faire, comme un avertissement. En discutant avec ce monsieur, j’ai enfin compris pourquoi mes maîtresses m’isolaient sur une table toute seule en guise de punition. C’était pour que j’aie honte. J’étais une sorte d’épouvantail, elles se servaient de moi pour motiver les autres élèves à rester attentifs. C’est pareil pour ce monsieur, on ne veut ni l’aider ni s’en débarrasser. On le laisse là, à la vue de tous, seul, pour dire ce que chacun peut devenir s’il lui prend l’envie de ne pas respecter les règles de la classe. Gare aux différents. Gare aux rebelles. Gare aux inaptes. »

Roman à deux voix, l’hypersensibilité du père répond à celle de la fille, mais ils n’échangent jamais verbalement directement. Voix de deux êtres n’appartenant à « aucun groupe, aucune faction, aucune tribu » dans un monde qui ne réclame que cela, des tribus, dans un pays qui n’est basé que sur cela, des confessions et des clans. Lui observe son idéalisme qui s’effrite (les portraits des assassins sont toujours affichés haut dans les rues et lequel de ses amis intellectuels ne s’est pas encore compromis avec l’un des pouvoirs, pour au moins manger ?), sa petite-fille grandie qui s’éloigne, inexorablement (« le silence avait trop pris racine. La peur avait trop pris racine. Elle s’était tellement infiltrée partout, elle avait tout colonisé. Ses racines avaient tellement eu le temps de s’étendre en nous qu’il était devenu impossible de la déloger, de l’arracher, pour que les autres émotions soient capables de construire les bons mots et de les mettre dans le bon ordre pour se parler »)

Elle tâtonne, s’écroule, se relève et se perd dans le Jardin des Plantes (quand lui file à celui du Luxembourg lorsqu’il est de passage dans la capitale française), se confronte à la mort, celle de l’âme, celle de l’espoir, avec son amie Sandrine, mauvaise herbe arrachée de ce parterre parfait, froidement agencé. Sur le balcon parisien, un plant de jasmin. S’adaptera-t’il ? Survivra-t’il ou se laissera-t’il dépérir ? La petite-fille est loin, désormais. Ou plutôt non, elle n’est jamais partie mais le décillement final et son corolaire de décisions cruelles mais inévitables auront fini de la faire grandir. Plus de tuteur pour le jeune pousse, les mauvaises herbes si elles survivent aux jardiniers officiels ont, en plus d’être sauvages, indomptables et résistantes, des vertus, faut-il le rappeler, médicinales. 

Un extrait pour finir. Un retour au Liban. Une nouvelle crise d’angoisse. Le père. 

« C’est moi et ce pays. Elle est possédée par moi et par lui. Nos poisons respectifs coulent dans ses veines. C’est moi et les cent cinquante mille corps et notre décomposition au même rythme. C’est cette ville qui, quand elle descend de l’avion, n’a pas besoin de la renifler plus de deux secondes avant de la reconnaître. C’est cette ville qui la rappelle à elle par des cris stridents comme les mammifères rappellent leurs rejetons. C’est cette ville qui ne voulait pas qu’elle remonte dans l’avion. Cette ville qui s’est accrochée à son cou avec ses griffes, qui voulait la retenir ici. C’est cette ville qui veut que personne ne la quitte, que personne ne s’en sorte, que personne ne l’oublie. C’est les trente-trois degrés Celsius et les soixante-treize pour cent d’humidité. »

Quelle langue ! Un univers chargé d’odeurs, d’encens, de souvenirs, de regards. De dévastations. D’espoir, insensé. Lecture à peine achevée, une envie immédiate : la reprendre aussitôt. Bouleversant. Sensibilité et force, délicatesse et cruauté, portées par une écriture lumineuse. Majeur.

— ‘Mauvaises Herbes’, de Dima Abdallah, éditions S. Wespieser —

* ‘Mauvaises Herbes’ a déjà obtenu un prix : celui d’Envoyé par la Poste (le premier d’une longue série pour sûr) 

* janvier 2021 : ‘Mauvaises Herbes’ remporte le Prix France-Liban

                                               — Deci-Delà — 

- Morsures de la rue, sévices de la mémoire : étourdissant « Bleu nuit »

 « Je n’ai vécu avec elle que les premiers mois. J’ai vécu seul pendant toutes ces années. J’ai fait semblant de vivre à Paris. Je ne vivais nulle part. J’ai fait semblant des sorties au cinéma, j’ai fait semblant des soirées entre amis, j’ai fait semblant de ma carrière, j’ai fait semblant de dormir la nuit, j’ai fait semblant de vouloir un enfant, pas tout de suite, bientôt, bien sûr. J’ai fait semblant que mes pannes au lit étaient passagères, que oui, j’irais consulter. J’ai fait semblant de n’être pas complètement foutu. Je n’ai pas fait semblant de l’aimer. Je n’ai pas fait semblant de la baguette chaude de 18 heures, je n’ai pas fait semblant de ses mains, de ses cheveux, des crises de fou rire, de nos balades dans le quartier, de nos regards. Je n’ai pas fait semblant de Cabourg en hiver. Je n’ai pas fait semblant des ‘Nocturnes’ qu’on écoutait en boucle.
Je l’ai autant aimée que je l’ai abandonnée. Je ne lui ai jamais rien dit de moi. Du moi qui devait brûler. »


Elle c’est Alma, la seule femme qu’il ait jamais aimée, lui dont on ne connaît pas le prénom.

© F.L

Alma est morte, il ne s’est pas rendu à son enterrement. N’a même pas conservé cette robe bleu nuit qu’elle et lui aimaient tant. Les notes de Chopin et la voix lacérée de Nina Simone ont résonné une dernière fois dans l’appartement, appartement dont elle avait claqué la porte plusieurs mois auparavant.

Puis il est descendu sur le trottoir (ce qu’il ne faisait plus), a jeté sans plus de cérémonie la clé du logis-forteresse dans l’égout. Il ne s’est pas retourné. Ne s’est pas plus interrogé sur les pièges que lui concoctait déjà peut-être en secret la rue, abandonnant même derrière lui ce traitement contre l’angoisse qui l’aidait pourtant à contrôler ses tocs et autres bouffées délirantes depuis des années. Marcher, marcher sans se retourner; laisser le bitume vous avaler. Vous laver totalement la tête.

© F.L


« On ne connaît jamais si bien un quartier qu’en vivant dans la rue. Depuis quelques mois, je suis un habitant privilégié du 20e arrondissement et d’une bonne partie du 11e. Je connais chaque rue, chaque boulevard, chaque impasse dans un grand périmètre autour du Père-Lachaise. La seule rue que je ne connais pas est celle où j’habitais. Je parviens aisément à l’éviter. Elle ne fait plus partie de la géographie du quartier. Elle n’existe plus. Je veux que toute ma vie d’avant brûle doucement et tombe en cendres. Je ne veux presque rien garder. Il n’y a pas grand chose à garder. Je fais mourir ce qui doit mourir. Je brûle ce qui doit brûler. La rue a ce pouvoir magique, elle vous débarrasse des tous les murs et de tous les fantômes qui y logent, de tous les prénoms qui s’accrochent. Je me débarrasse petit à petit des murs de ma mémoire comme on extrait des tumeurs. »

© F.L

 
Du boulevard Ménilmontant à la rue des Partants, de celle du Repos aux grilles du Père Lachaise, le récent SDF arpente son nouveau domaine (jamais un pas dans la rue du Liban ! Jamais !), établissant un programme hebdomadaire, un rituel guetteur de plus en plus pointu. Il croit encore au pouvoir thérapeutique de la rue, se pense toujours apte à la contrôler. Il ne finira pas comme ces fantômes vaincus, telle Aimée, qui n’attendent plus que la délivrance sur un coin d’asphalte; il filera vers la mer avant, retrouvera le soleil, vierge à nouveau de toute douleur. 

Moussa, le dealeur, passe et repasse devant lui, patient.


« Les madeleines ont un goût rance et amer, mon cher Marcel. Un arrière-goût métallique de sang que je porte sur la langue en permanence. Je ne le recherche pas, le temps perdu, je le terrasse. L’édifice immense du souvenir, je le pulvériserai, je ferai exploser, une pierre après l’autre, un goût après l’autre, une odeur après l’autre, les ruines de la mémoire. Je sacrifierai tes madeleines comme on égorge un animal. Je me sacrifierai moi tout entier sur les trottoirs de l’oubli. » 

© Frédéric L'Helgoualch

  Emma créature de GiacomettiCarla l’habituée des néons, Ella Grâce de BotticelliMartha qui cache un prénom dans son ventre : l’homme peut bien moquer le dandy, ces femmes dont les prénoms évoquent autant de sonorités familières et qu’il a pris l’habitude de croiser, d’étudier de loin chaque semaine depuis des postes réfléchis, ramènent sur Paname des spectres lointains venus de l’autre rive de la Méditerranée. 

© F.L

« Car parmi tous les souvenirs, ceux de l'enfance sont les pires 

Ceux de l'enfance nous déchirent » chantait la grande dame en noir.

 Mais l’homme croit encore pouvoir dompter sa mémoire, l’étourdir jusqu’à l’épuisement. 

Chacun de ses pas et chacune de ses pensées le renvoient un peu davantage pourtant vers ces territoires perdus, impitoyablement. Irrémédiablement.

© F.L

«   Je brise l’univers où bientôt je ne verrai plus les yeux d’Elsa

  J’enflamme les récifs où seront engloutis et brûlés les yeux d’Elsa

  Je me vide de l’eau salée de la mer du souvenir où se reflètent les yeux d’Elsa

   Retourne à ta tombe, Elsa, disparais de moi, Elsa, vide-Moi de toi, Elsa. »

  Un carnet d’écriture et des injonctions balancées en silence n’impressionneront jamais les morts. Leur danse sadique s’accélère donc, ici dans un geste de la jeune anorexique Emma, là à travers le regard sombre de la fière et terrible Layla
« Je t’ai quittée alors que je n’étais encore qu’un gamin pour essayer de m’en sortir. M’arracher de ton monde qui n’existe que dans ta tête. Mais c’était sans compter sans ta détermination à saboter le boulot. Il fallait que tu mettes Nour sur mon chemin ! Il fallait que tu mettes un prénom mixte sur ma route. Un homme qui porte ton prénom ! Un corps parmi des centaines d’autres qui m’a foutu en l’air, qui a tout gâché. Il fallait que tu m’envoies Nour pour tout bousiller, tu ne pouvais pas t’en empêcher. »

© F.L

  Layla la SDF au teint buriné rejette en arrière sa longue tresse, étale cette crème hydratante à l’odeur si singulière sur ses mains et son visage avant de disparaître sous les mille couvertures de son palais chimérique, totalement indifférente au supplice vécu par cet homme qui la dévisage, songe à sa mère, Nour, chaque fois qu’il vient la voir rue du Retrait. À cet homme mystérieux également, portant même prénom.

© F.L


  Même Minuit la chienne du Père Lachaise, fidèle gardienne de la tombe de sa jeune maîtresse, même Minuit qui quitte le cimetière chaque nuit pour venir le rejoindre quel que soit le bosquet ou le recoin dans lequel il se terre pour dormir, lui offrir affection et chaleur, n’arrive plus à l’apaiser. Le Liban s’impose à nouveau, chaque hésitation ou décision de ces femmes parisiennes protégées par lui de loin, chaque gaufrette périmée, chaque chant magique, chaque effluve de jasmin offrent un boulevard aux Nour, aux grands-mères depuis longtemps parties, à AmirJadHana, à l’épicière généreuse d’un temps très très lointain. Comme s’il ne s’était précipité dans la rue que pour finalement les retrouver (et non les tuer). 

Où Alma est-elle enterrée ? Proche de Chopin, qui sait ? Elle qui aimait tant ‘Les Nocturnes’. Tous les jeudis il part arpenter le cimetière parisien de l’Est. Il ne s’est pourtant jamais risqué dans cette section. Alma... 

« Bleu est le gouffre sans fond

Bleues sont les pluies acides qui me brûlent 

Bleu est mon sang empoisonné

© F.L

Bleues sont les cendres qui coulent dans mes veines

Bleu est le vertige

Je marche encore et encore 

Je me lave encore et encore de rues qui défilent 

Je déverse en moi un torrent de blanc immaculé 

De vide 

De néant

Une cascade blanche inondera bientôt les vallées bleues et tout sera englouti 

Bientôt le blanc aura tout dilué, tout éteint,

Blanc vierge

Blanc pur

Blanc propre de tout »

  ´Bleu nuit’, second roman de Dima Abdallah  après le très remarqué ‘Mauvaises Herbes’ en 2020, se referme délicatement bouche entrouverte ou se laisse tomber sur le sol, regard bloqué vers le large. Un tel condensé d’humanité en 200 et quelques pages, un tel sens de l’observation, bribes du quotidien renvoyées à leur signifiance, une telle poésie affleurante à toutes les pages et une farouche volonté de dire ce qui se ressent vaguement mais ne s’exprime pas ! Dima Abdallah confirme avec ce bouleversant et magistral ouvrage son attrait pour les anti-héros à vif, trop sensibles pour s’adapter à notre société au sens perdu. Déjà dans ‘Mauvaises Herbes’, ses lignes sur les sans-abris et les raisons qui poussent un pays riche à les laisser ainsi errer, visibles de tous tel un avertissement, étaient remarquables de lucidité. À travers les déambulations aux alentours du Père Lachaise et de la rue des Pyrénées de cet homme empli de fêlures, dévoré par ses souvenirs et attiré par le vide, l’écrivaine porte un regard sans fard sur Paris, sur l’époque, sur les mécanismes qui broient sans pitié les inadaptés, les trop grands rêveurs irrémédiablement punis, entrainés vers le fond. Un extrait ici de sa description d’une caissière, aussi féroce que splendide. 

© F.L

« Je ne quitte jamais la rue des Pyrénées avant que Carla ne sorte du Franprix. Elle franchit la porte automatique et, instantanément, son visage se vide de son sang. Elle parvient à faire bonne figure jusqu’au moment où elle franchit le seuil du supermarché. Là, c’est comme si son corps la lâchait. Elle marque une pause sur le trottoir et prend une grosse inspiration pour que son cœur veuille bien réoxygéner son sang. Les oreilles sont si colonisées par les bips qu’il lui faut un moment pour percevoir à nouveau le bruit de la rue. Les yeux sont si possédés par les milliers d’articles passés à la caisse dans un rythme militaire qu’ils regardent partout et nulle part. Il faut quelques minutes pour que la rétine se réacclimate à autre chose qu’au tango des codes-barres. Je la regarde se frotter les yeux et les oreilles avant d’allumer une cigarette qu’elle fume avidement en quelques secondes. »

l'auteure Dima Abdallah © David Poirier

Carla la caissière rejoindra un bar-PMU aux néons agressifs, comme pour se réhabituer par paliers à la lumière naturelle, tandis que le SDF observateur se laissera lui glisser lentement, sous la plume bouleversante et désormais confirmée de Dima Abdallah, du bleu nuit romanesque au noir ténèbres. Oubliant que les Pyrénées ne sont pas seulement le nom d’une rue parisienne qui voit pousser les tentes Quechua aussi vite que des champignons, mais aussi celui d’une chaîne de montagnes magnifiques. D’un ailleurs devenu pour lui désormais inatteignable. Impensable.

Un livre aussi subtil et fin que radical qui ne manquera pas de faire du bruit et d’installer cette plume franco-libanaise comme l’une des plus talentueuses et pertinentes de sa génération. Un appel à désiller nos yeux blasés autant qu’une réflexion sur les griffures du temps, de nos cruelles mémoires qui finalement savent nous renvoyer malgré nos gesticulations à ce que nous sommes et resterons à jamais : de bien fragiles enfants vieillis. 

— ‘Bleu nuit’, Dima Abdallah, ed. Sabine Wespieser — 

        - Deci-Delà-

* voir aussi 'Un Oeil sur l'oeuvre de...'

                                                 (Deci-Delà)

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