Ricardo Boucher : artiviste haïtien. Poètes, poètes, le passeur !

Mes mains sont des outils d’un âge de tendresse   Qui ne fait pas de quartier au fils de famille   Demain en lieu et place de ce temps de loup   Chacun pourra être roi de ses racines


le poète artiviste Ricardo Boucher © Yves Osner Dorvil le poète artiviste Ricardo Boucher © Yves Osner Dorvil

« J’ai remis vois-tu   mon vêtement de marginalité   Je vais encore dans le sens des miroirs   Le temps que j’habite n’a pas de portes » (Georges Castera, ‘La lettre du sixième sens’)

         Poètes, poètes : le passeur est là et il est des vôtres, poète Batayè ! 

Fantassin aux cheveux hirsutes, Ricardo Boucher enjambe l’étal d’une marchande ambulante, sourire complice et main levée vers les autres habitants de ce quartier fourmilière accoutumés à voir cette silhouette dégingandée se faufiler, bombe aérosol en main. ‘Les cinq lettres’ de Georges Castera fils dépasse de la poche arrière du fute baggy. ‘Non-assistance à poésie en danger’ en vert-espoir barre le devant de son sweat, cri de ralliement d’une armée des lettres pacifique et apostrophe aux ONG carnassières.

 Ricardo Boucher, l’allure solitaire du doux rêveur et les yeux habités du convaincu, s’approche de sa page blanche à lui : ce mur grisâtre, délabré, qui deviendra bientôt manifeste poétique en plein cœur de Port-au-Prince, la cité sans repos. 

         Poètes, poètes, le passeur de mots est dans vos murs ! Ne vous fiez pas à son air mutin, à son visage juvénile : à six ans déjà il savait plonger pour éviter le plomb.    

 © Isaac Dorvilus © Isaac Dorvilus

À Paris les street-artists finissent dans les galeries, produits dérivés, marques déposées, Bansky de pacotille se paluchant devant like et partages. La critique sociale est vite zappée, l’âge de la maturité lancent-ils pour se justifier. En Haïti, plus que les réprimandes de la voirie, ce sont les matraques et les balles qu’il faut éviter. Plus qu’un compte Instagram à remplir, c’est l’éveil des consciences le but visé. Les uns plastronnent sur les réseaux, les autres survivent, guerroient au quotidien pour tenir l’espérance éveillée.

     « ville absolue dans l’éphémère   ville abrutie dans le mal vivre du poème   ville pour l’anecdotique vie sans importance   sans porte de secours   sans porte de sortie   vie portée à vue par la mer   sous poids des barbelés » (Georges Castera, ‘La lettre sur mer’)

Georges Castera fils, figure majeure de la littérature haïtienne, a été une révélation pour ce jeune éducateur populaire né en 1995 à Grand-Ravine (située à la sortie sud de Port-au-Prince, la zone est qualifiée de dangereuse et de non-droit par beaucoup). Il décide tôt, dans le décor chaos du pays, de se consacrer à l’artivisme, repéré par Jean Cajou, metteur en scène des ateliers Franck Fouché; il adhère aussi à l’organisation progressiste et révolutionnaire MOLEGHAF (Mouvement de Liberté et d’Égalité des Haïtiens pour la Fraternité). En Haïti, poésie et politique se confondent depuis temps ancestraux, depuis avant les dictatures duvalieristes, avant la Révolution de 1804, avant les colonisations française et américaine. Les traditions orales africaines, contes et chansons de sang des déportés bientôt esclaves, point de départ sans doute, qui aboutiront au réalisme merveilleux de Jacques Stephen Alexis et surtout à ce rapport si singulier à la mémoire et aux mots (créoles et français). 

le poète artiviste Ricardo Boucher © Yves Osner Dorvil le poète artiviste Ricardo Boucher © Yves Osner Dorvil

« Est-ce ma colère qui me tient debout alors même que je tremble face au poids des actes irréparables ? Ou plutôt est-ce cette odeur de terre fraîche qui me revient d’une histoire d’eau douce et de poésie ? Malgré l’appel de la mer et de ses oublis éternels, mes orteils s’accrochent aux herbes tendres.   Il me faut savoir où s’est cachée la vie » (Évelyne Trouillot, ‘La mer, entre lait et sang’)  

René Depestre, René Philoctète, Georges Castera Fils, Jacques RoumainEvelyne Trouillot, Jacques Stephen Alexis, Marie-Célie Agnant : dans son panthéon le lettré de la rue/militant radical de piocher pour retranscrire et offrir ainsi au plus grand nombre les mots-héritage, les proses-lumière, pour rappeler, re-politiser consciences menacées par le découragement, par la léthargie de survie. Des journées à remonter des trésors oubliés des piles des bouquinistes, à plonger dans les rayons de la bibliothèque Monique Calixte de la FOKAL, rap dans les oreilles, arpentant les couloirs du centre culturel ARAKA : l’autodidacte semblant tout droit sorti lui-même d’un élan poétique, personnage comme seule Ayiti peut en enfanter, nourrit simultanément sa culture livresque et sa réflexion politique, s’intéressant beaucoup aux travaux de Jean Casimir. Le décolonialisme en particulier (le mot n’a pas la même valeur en Haïti où il va de soi et en France, utilisé à tour de bras pour un oui pour un non en ce moment, parfois comme une arme culpabilisante contre la laïcité), le décolonialisme donc de la langue, de la pensée, tel que l’a superbement développé Yanick Lahens dans son discours inaugural au Collège de France en 2019 (‘Urgence(s) d’écrire, rêve(s) d’habiter’). Encouragé par la figure montante des lettres haïtiennes Jean d’AmériqueRicardo Boucher le diseur, le performer militant, le poète, publiera bientôt son premier recueil. Il est devenu une figure du milieu culturel port-au-princien, écumant festivals (Quatre-Chemins, En Lisant,...), organisateur de marches poétiques (à PAPAP et bientôt à travers toute la ville), collaborant avec le festival Transe Poétique et au recueil collectif du Temps Littéraire, à des happenings aussi, telle cette exposition poétique montée par lui dans... le cimetière de la ville, comme pour redonner voix digne aux morts réduits au silence par la force ou la misère. Il publiera bientôt son premier recueil et un passage de ‘L’exil vaut le voyage’, de  Dany Laferrière, de revenir en tête en songeant à lui: 

 © Isaac Dorvilus © Isaac Dorvilus

« - Tu ne sais pas combien de premiers livres j’ai déjà écrits. Je n’ai pas besoin de publier un livre pour qu’il existe. Je vais te dire une chose, j’ai commencé à écrire bien avant que je sache lire.

- Tu racontes n’importe quoi.
- Oui mais pas n’importe comment, j’ai du style.
- Je me demande pourquoi ils te laisseraient faire, et pas moi.
- C’est que tu as l’air de demander la permission, Alex » 

         Poètes, poètes, les maux, l’émotion, voici le passeur ! 

'Nous migrerions tous' de Guy Régis Jr © En Lisant 'Nous migrerions tous' de Guy Régis Jr © En Lisant

De Fort National à Cité Soleil, de Martissant à Fort Mercredi, Ricardo Boucher apparaît, s’évapore, spray en main, vers au cœur et rêves rouges, figure familière de ces quartiers minés par la violence. Ses premières émotions langagières, confie-t-il, ont vu le jour dans ces zones défavorisées, sur les marchés publics sur lesquels sa mère promenait ses marchandises, alpaguant l’acheteur avec mille tournures inventives. Il incarne beaucoup, Ricardo BoucherAu-delà de son parcours personnel, c’est toute une société civile qu’il met en lumière : une société qui s’organise dès lors que le politique fait défaut, de l’underground arty aux petites structures tels les centres culturels et les bibliothèques de quartier qui deviennent des havres pour les jeunes esprits en quête de sens, des festivals portés par une jeunesse dynamique aux murs des ghettos qui grâce à Ricardo accueillent haut les mots et la pensée des génies haïtiens, plantant ainsi et peu à peu lueurs d’espoir, graines de demain. Et même, rêvons, éveillant l'intérêt d'autres citoyens par-delà des océans.

« Il m’est échu d’être ce poète   Héritier d’Arthur Rimbaud   Et des trésors d’Apollinaire   Hirondelle au parcours piqué de cauchemars   J’invite les femmes à l’aube des temps meilleurs   Je convoie leur orgasme à l’aube des temps solaires   Mes mains sont des outils d’un âge de tendresse   Qui ne fait pas de quartier au fils de famille   Demain en lieu et place de ce temps de loup   Chacun pourra être roi de ses racines   Chacun régnera au soleil de ses neurones   Tous ensemble sur la terre on mettra   L’existence et ses folies enfin à l’endroit » (René Depestre, ‘Un temps de loup') 

 

* voir également ‘Plumes haïtiennes’ 

le poète artiviste Ricardo Boucher © Yves Osner Dorvil le poète artiviste Ricardo Boucher © Yves Osner Dorvil

                                        -- Deci-Delà --

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