Rhapsodie rouge : manifeste poétique de Jean D’Amérique. La femme écarlate

« si je ne t’embrasse, c’est que j’ai peur, des normes, agrippées à tes lèvres »

 © Zarita Zevallos © Zarita Zevallos


« aussi bref  
qu’un appel au tombeau 
mon pas 
tourne à me surprendre 

tous les jours 
je me commence »

    D’autres, précoces, se finissent très tôt sur leurs certitudes ou sur le pas plein de doutes (envié) de l’autre, linotte désignée bien utile pour assouvir et rassurer. Les formes libres indisposent, et certains de rêver de les asservir sauvagement au son des tam-tam sociaux ou des cors chasse-à-courre, histoire d’apaiser leurs tourments et questionnements intimes, de se sentir exister sur le dos de proies désignées. Petite mort et combustion de l’âme rôdent facilement alentour, de pair. Le grand orchestre toxique ne s’interrompra pas pour autant mais, la muse indifférente de poursuivre la lecture de sa partition à elle, sûre de rien sinon de sa farouche indépendance, homérique.

« de ma chambre 
surgit une musique 
déclaration personnelle 
de mes doigts 
à la pluie cachée 

je me touche 
et je m’endors en paix »

   Chanson de geste, une Rhapsodie rouge pour une collection verte (socle historique de la maison d’édition Cheyne, spécialisée en poésie contemporaine); thèmes juxtaposés, une muse libérée qui se méfie des mâles encouragés et des maux, ceux d’une île aux richesses sans cesse convoitées. Ou plus généralement ceux des peuples sous contrôle. Un poète haïtien habité par l’urgence comme déjà souligné ici (son premier roman ‘Soleil à coudre’ en est à sa troisième réédition chez Actes Sud, son recueil ‘Atelier du Silence’ et sa pièce ‘Cathédrale des Cochons’  enchaînent louanges critiques et prix), écriture épileptique, sensuelle - voire sexuelle - et colère, lierre grimpant qui escalade révoltes, injustices, indifférent aux obstacles. Quête de luminosité, désir rageur de lendemains : la plume déchaînée, le formel retourné. Quelle autre arme lorsque le poème seul irrigue veines, décrasse regards ?


Les amants brutaux se rêvant grandes puissances, alphas vidés par eux-mêmes de toute complexité, n’auront pas le plaisir de goûter les lèvres chaudes et humides de la femme debout, qui ne tend ses monts, ravines, pics et autres mystères hypnotisants qu’au gré de ses désirs. 

« liberté m’entoure 

je fabrique bijoux 

à me pénétrer

 © Zarita Zevallos © Zarita Zevallos

 

si je ne t’embrasse 

c’est que j’ai peur 

des normes 

agrippées à tes lèvres »

Rhapsodie lucide’, le corps de la belle se cambre érotiquement selon ses envies, se cabre aussi vite devant la folie du monstre libéral qui la croit facile et corvéable, troublant le lecteur qui ne sait plus quel combat égalitaire ou révolutionnaire elle incarne (les deux).

« Rhapsodie. Trains fous, ses jambes déraillent vers l’ardeur. Jadis île, elle défie les eaux, joint au large ses racines, pour donner feuille à son poème. Son drapeau : la déroute.

Rhapsodie rouge, les sens traversés de convulsions, la voix à l’œuvre dans une chorale rebelle, on ne saurait lui fermer la bouche. Un ciel clair déteint son coeur, rougeoyant le poème bat fort, sans doute cheville ouvrière des sentiers libres. »

De la révolution de son corps rendu à elle, de cette souveraineté reconquise, le poète semble espérer celle d’un peuple entier. Car c’est le sang, ici, qui n’a que trop giclé, tous genres confondus. Rouge organique, rouge politique. ‘Rhapsodie translucide’ : c’est du passé que lui vient sa farouche volonté, sa méfiance des promesses communes. Et son aspiration affichée au pluriel, nouvelle transcendance contemporaine (« d’amour en amour elle avance   jusqu’au pluriel »). 

« Rhapsodie. Accueille le monde dans ses pantoufles : les marins transpirent à fond, les villes froides détonnent, jusqu’à éclabousser leurs régions orphelines. De ses jambes tombé, un songe-brasier tacle la nuit qui s’immisce à talons dans nos pores. Laisse-la marcher vers toi et formuler ses flots. L’espoir, n’est-ce pas, fait vivre même les croque-morts. Si le temps perdu seconde la patience, c’est que tes attentes tarderont à connaître leur dernière heure. Ouvre ta fenêtre, la vérité sort de la bouche des hirondelles, pour entrer dans ton regard et relativiser tes paysages. Le vent que tu crois invisible déplie tes recoins, fracture encore ta mémoire. » 

le poète-romancier Jean D'Amérique © DR le poète-romancier Jean D'Amérique © DR

Les pensées de la femme fière au nom promesse, qui lance son regard au loin, pages de gauche (forcément). Les mots du rhapsode allié en face. Veil la législatrice-libératrice, Despentes la punk interdisant de penser en rond invitées entre deux réminiscences venues du territoire perdu de l’enfance : le long poème couleur passion - féministe, (très) politique - ainsi construit de se déployer, envoûtant, couvrant tous les continents.

Dès son premier recueil en 2015, ‘Petite fleur du ghetto’ (dédié à son amie Régina Nicholas, morte sous les coups de couteau de son ex-compagnon), puis par ses hommages successifs à ses tantes exploitées et à sa mère disparue, Jean D’Amérique entendait participer activement aux luttes féministes en cours (sans fin, serait-on malheureusement tenté de dire). Sa jeune héroïne dans ‘Soleil à coudre’ se battait pour survivre et aimer sa camarade de classe depuis un bidonville de Port-au-Prince. Dans cette Rhapsodie rouge, un peuple délivré des codes, violences sociales, des diktats patriarcaux qui se confondent avec une logique ultra-libérale dominante s’incarne en cette Rhapsodie tête haute, héritière sensuelle d’une Louise Michel, d’une Sanité Belair ou d’une Liberté sein nu guidant le peuple qui refusèrent de se laisser réduire et mener, instrumentaliser et humilier, quitte à devoir payer le prix fort pour leur audace.

« que de ruminer

 © Zarita Zevallos © Zarita Zevallos

vécus

 

préfère brouter 

dans la plaine-blessure 

à venir »

Et encore : 

« loin 

de vos machines à beauté 

tellement 

j’assassine la gloire 

pour ressusciter dans les corridors »

« Rhapsodie. Des oiseaux rebelles renflouent son crâne, à peupler lucioles démentes, effluves assoiffés de secousse sur sa vitre. Ruche foisonnée d’abeilles païennes, sa pensée ronge toute sainteté. Le mot dieu un microbe dans son dictionnaire »

Sans dieu ni maître, la Rhapsodie de Jean D'Amérique de brandir un drapeau écarlate on ne peut plus explicite. Renverser la table du banquet global auquel toujours la même poignée de cyniques est conviée. Inutile de rappeler le lien mille fois démontré dans tous les pays entre les victoires du droit des femmes et le recul de l'insécurité sociale et économique. Nul besoin cependant d’adhérer aux idées politiques exposées par le poète (ni de cacher ses propres doutes quant à la disparition de la misogynie par décision programmatique) pour se laisser emporter par le souffle et la rage, par la verve et les espoirs révolutionnaires du jeune auteur. Soif de justice, de tendresse, mots sensuels et vifs décochés comme des flèches, d'un des plus (im)pertinents et flamboyants poètes de sa génération. 

 

- ‘Rhapsodie rouge’, Jean D’Amérique, Cheyne éditions 

 

* voir aussi ‘Jean D’Amérique : l’urgence poétique. Étoile haïtienne’ et ‘Plumes Haitiennes’ 

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* Photos d'illustration : Zarita Zevallos. Découvrez son magnifique travail sur son site  

 

                          — Deci-Delà

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