Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes

Rodolphe Marconi signe un documentaire au cordeau sur la vie d’un paysan, éleveur de vaches laitières en Auvergne. L’histoire d’un agriculteur et non pas des agriculteurs. Mais au travers de Cyrille, c’est toute la crise d’un monde paysan qui transparait. Un coup de poing dans l’estomac.

- Cyrille, agriculteur, les pieds dedans - © (c) ARP Sélection - Cyrille, agriculteur, les pieds dedans - © (c) ARP Sélection
Rodolphe Marconi fait la connaissance de Cyrille sur une plage de Charente-Maritime. Il s’étonne que celui-ci, chaque jour, ne se baigne pas et n’aille pas plus loin que les genoux dans l’océan. Cyrille ne sait pas nager. Les vacances sont rares pour un éleveur. C’est la première fois qu’il voyait la mer. Le film s’ouvre sur ce contexte, en voix off par le réalisateur. Nous allons suivre le quotidien de Cyrille, dans sa ferme, pendant une heure et demie. Avec ses vaches – qu’il appelle par leur prénom – son père et son frère, et les huissiers qui rôdent autour de lui comme des vautours. Car pour s’installer, Cyrille a du emprunter. Il doit 260.000 € à la banque, et ne produit pas assez de lait pour s’en sortir. Son modèle économique était basé sur 30 vaches, et dès le début, il en a perdu 8. Il ne se verse aucun salaire, vend du beurre lui-même sur le marché – beurre qu’il fabrique lui-même – et fait des extras dans un restaurant en service et plonge. Cyrille n’a qu’un seul ami, homosexuel comme lui. Il n’a pas de loisirs, ses seuls moments de ressourcements sont ceux qu’il passe à fleurir la tombe de sa mère décédée un an auparavant – et qui a visiblement beaucoup comptée pour lui – et mettre des cierges dans l’église du bourg. Petit à petit, impitoyablement, l’étau se resserre autour de lui, et on sent la fin inexorablement se rapprocher. Une date : 13 juin. Soit le redressement judiciaire est prolongé de six mois, soit c’est la liquidation.

- « Certains jours, je ne parle qu’à mes vaches ou à mon chien » - © (c) ARP Sélection - « Certains jours, je ne parle qu’à mes vaches ou à mon chien » - © (c) ARP Sélection
On ne va pas se mentir : Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes est un documentaire à la fois dur et beau, qui se finit mal. Il y a dans le regard de Cyrille à la fois une résignation triste et désemparée, le sentiment de ne pas s’en sortir et à chaque fois qu’une éclaircie se profile, on lui appuie sur la tête pour l’enfoncer dans la bouse de ses vaches. Mais il y a aussi la lumière d’un homme qui aime passionnément ses bêtes, « les seules personnes à qui je parle parfois dans une journée, avec mon chien », son métier, sa vie, sa ferme et les paysages auvergnats âpres et superbes qui l’entourent. On a envie de dire « à quoi bon ? », si ce n’est que Cyrille lui-même nous rappelle le bien fondé de l’existence des paysans, partout autour de la terre : « nourrir les autres ». Et les autres, c’est nous.

Cadré sur le fil du rasoir, au plus près du visage de Cyrille dont on ne voit pratiquement pas couler les larmes plus de fatigue que de résignation, Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches, du lait, du beurre, des dettes est un documentaire qui vient s’ajouter à la veine du sujet agricole traité avec justesse et pas mal de succès ces dernières années. Petit paysan d’Hubert Charuel (en 2017) et Au nom de la terre d’Edouard Bergeon (en 2019, 2 millions d’entrées). Alors que le nombre de faillites d’exploitations agricoles augmente chaque année, Rodolphe Marconi donne un visage sur les impitoyables statistiques et la machine à broyer. On a envie de l’aider, Cyrille, mais comment ? En achetant son beurre à 3 € les 250 grammes ? Qui sait…

 F.S.

 

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