Entre indifférence et rejet, l’Europe LREM que plus de 90 % des Français refusent...

Alors que la campagne des élections européennes vient tout juste de commencer et que les chaînes d’« information » en continu nous saoulent de sondages en tous genres, il n’est pas inutile de faire un retour en arrière, deux ans (presque) jour pour jour après l’élection d’Emmanuel Macron, pour en rappeler certaines données, à partir de deux des premiers articles publiés sur mon blog, en 2017...

Alors que la campagne des élections européennes vient tout juste de commencer et que les chaînes d’« information » en continu nous saoulent de sondages en tous genres, il n’est pas inutile de faire un retour en arrière, deux ans (presque) jour pour jour après l’élection d’Emmanuel Macron, pour en rappeler certaines données, à partir de deux des premiers articles publiés sur mon blog, Macron ne serait pas « le candidat des riches » ? La preuve du contraire..., mis en ligne le 21 février 2017, soit deux mois et demi avant l’élection présidentielle et Entre indifférence et rejet, la France REM que plus de 80 % des Français refusent..., mis en ligne le 19 juin 2017, dans la foulée des élections législatives.

On ne cesse depuis deux ans de nous répéter à quel point l’accession d’Emmanuel Macron à la fonction présidentielle avait été le fruit d’un irrésistible élan populaire. Une récente enquête de Sylvain Tronchet et Julie Guesdon, réalisée sous la responsabilité de Jacques Monin, Directeur des enquêtes et de l’investigation de Radio France, vient de rétablir (tardivement) la vérité, dans un dossier très documenté, Campagne Macron : les vrais chiffres d'une levée de fonds hors norme, sur la base d’un examen détaillé des comptes de campagne du candidat Macron.

Tout est dit dès l’entrée en matière : « En 2016 et 2017, l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron a réussi à récolter près de 16 millions d'euros auprès des particuliers. Grâce à des données obtenues récemment, on sait que les grands donateurs ont apporté la moitié de ces fonds, mais qu'on en a minimisé l'importance ».

On apprend par la suite qu’« environ 800 personnes ont financé la moitié de la campagne Macron » et qu’« en analysant l'origine géographique des dons, la donnée la plus frappante est la surreprésentation de Paris dans le total : 6,3 millions d'euros ont été donnés au candidat par un peu plus de 15 000 habitants de la capitale. C'est quasiment la moitié des fonds collectés en France, alors que Paris intra-muros ne représente qu'un peu plus de 3 % de la population française ».

Les auteurs de l’enquête ajoutent que « cette proportion s'explique par la concentration de grands donateurs, installés dans les arrondissements huppés de l'ouest de la capitale, mais aussi par une mobilisation plus large des électeurs parisiens qui ont largement choisi Emmanuel Macron (35 % dès le premier tour, presque 90 % au deuxième) », conclusion que seul l’accès aux comptes détaillés de campagne, disponibles depuis peu, pouvait rendre possible.

Pour le reste, rien de nouveau en fait puisque, dans le tout premier papier mis en ligne sur mon blog, Macron ne serait pas « le candidat des riches » ? La preuve du contraire... (daté du 21 février 2017), rédigé en m’appuyant sur les rares informations alors disponibles, extraites de Voici comment Macron finance sa campagne, article du JDD publié le 12 février 2017, également cité dans l’enquête de France Inter, j’étais parvenu à une conclusion analogue, rappelée ci-dessous :

« Cela signifie que les donateurs les plus généreux, soit 3 % seulement du total, contribuent au minimum pour plus de la moitié au financement d’En Marche !, et même, très probablement, pour plus des deux tiers !

On peut l’exprimer de façon encore plus « parlante » en constatant que les 600 donateurs les plus « riches » contribuent collectivement au financement d’En Marche ! entre 2,7 et 9,4 fois plus que les 12 500 donateurs les plus « modestes » !

Un ratio qui se passe de commentaires et qui contredit formellement l’affirmation des proches du candidat (qui se targuent d'avoir collecté 5,1 millions d’euros), rapportée par le JDD, affirmation selon laquelle deux tiers des contributions étant inférieures à 60 euros et seulement 3 % des dons dépassant 4 000 euros, cela montre(rait) « qu’il n’est pas le candidat des riches ».

Ce qui est de toute évidence une contre-vérité manifeste…

On ignore ce qu’il en est pour les autres candidats à l’élection présidentielle mais s’agissant d’Emmanuel Macron, qui revendique à la fois sa proximité avec les Français de base et son attachement à la transparence, force est de constater qu’il est soutenu pour l’essentiel par des « nantis », probablement issus, comme lui, de cet establishment, de ce « système » qu’il dit vouloir supprimer et dont il est en réalité un représentant particulièrement zélé. Comme le montrent brillamment, avec des approches complémentaires, Fabien Escalona dans Macron, tel César dans sa start-up et Hassina Méchaï dans La mécanique Emmanuel Macron, ni gauche, ni droite, bien au contraire...

N’est-ce pas d’ailleurs ce que l’économiste Thomas Piketty, Conseiller de Benoît Hamon pour les questions européennes, s'interrogeant sur le financement du mouvement En Marche !, exprime lui aussi quand il considère, à partir des mêmes informations mais sans entrer dans le détail, que « les quelques éléments qu'on a suggèrent que plus de la moitié des financements de En Marche ! ont été donnés par quelques centaines de personnes », ajoutant à ce constat de bon sens aisément vérifiable qu’« Emmanuel Macron est un ex-banquier qui s'apprête à faire de gros cadeaux aux banquiers et aux portefeuilles financiers », comme on peut le lire sur le site de l’OBS… ».

Tout était donc « sur la table » bien avant l’élection présidentielle de 2017 ; le mouvement des Gilets jaunes, qui illustre depuis six mois la fracture entre deux France, celle des laissés pour compte, à laquelle ils appartiennent, et celle des nantis, dont Emmanuel Macron est le représentant (ou le factotum ?), n’est que l’expression « à retardement » d’une réalité que la Com’ macronienne ne parvient plus à masquer, tant les exemples de relations (pour le moins) privilégiées entre pouvoir financier et pouvoir politique sont nombreux…

Ce rappel ne manque pas d’intérêt, d’autant que les sondages, qui se multiplient à quelques semaines des élections européennes, sont une nouvelle illustration de ce clivage entre une France « riche » d’un côté, celle des « élites », majoritairement composées de citadins, appartenant aux « CSP plus », prétendument progressistes et ouverts sur le monde, et une France « pauvre » de l’autre, celle des « laissés pour compte », qui vivent majoritairement dans les territoires suburbains et ruraux, appartenant au « CSP moins », prétendument nationalistes, conservateurs et fermés au monde extérieur, tous ces Gaulois « réfractaires au changement » pour reprendre une formule du Président.

A en croire les derniers sondages, la liste LREM et celle du Rassemblement national se trouveraient au coude à coude, et l’hypothèse d’une victoire de cette dernière constituerait un recul dramatique pour la démocratie, en privant le parti présidentiel (mais ne vaudrait-il pas mieux parler de coterie ?) de sa prééminence en France et en Europe, comme si ce dernier disposait, depuis (et en raison de) l’élection d’un grand nombre de ses représentants à l’Assemblée nationale, en juin 2017, d’une légitimité que nul n’aurait le droit de contester…

Admettre sans discuter cette présentation, qui ressemble fort à un oukase de l’actuelle majorité présidentielle, c’est oublier les résultats réels des dernières élections législatives, qui avaient justifié que, dès le 19 juin 2017, je publie Entre indifférence et rejet, la France REM que plus de 80 % des Français refusent..., article reproduit ci-dessous, qui avait suscité un commentaire véhément de la part d’un lecteur furieux et… une mise au point chiffrée de ma part, que j’estime utile de rappeler aujourd’hui :

« Une fois de plus, certains médias font leurs choux gras du (mini) tsunami REM qui se prépare à déferler sur l'Assemblée Nationale...

Une fois de plus, beaucoup (généralement les mêmes) se pâment d’admiration face à l'intelligence hors du commun de notre Dieu à tous, maître es stratégie...

Une fois de plus, même si les voix se font cette fois un peu plus discrètes que prévu, raz de marée semi-raté oblige, on vante la qualité du scénario, évidemment quasi parfaite, à l’instar de la mise en scène qui avait accompagné la soirée triomphale du deuxième tour de l’élection présidentielle...

A force de « une fois de plus » répétés en boucle, n’arrivera-t-on pas très vite, à coup sûr ou presque, au premier « une fois de trop », suivi, à coup tout aussi sûr, de nombreux autres ?

Suffit-il de dérouler un cérémonial de plusieurs minutes, à la fois prétentieux et grotesque, en longeant la pyramide du Louvre, puis, flanqué de Poutine, de jouer à Louis XIV à Versailles, pour devenir Roi ?

Suffit-il encore de serrer « virilement » la main de Trump, ou, mieux, de présider la commémoration de l'appel du 18 juin, pour devenir Charles de Gaulle et accéder à la stature de Chef d'Etat ?

Notre nouveau Président a réussi à leurrer de nombreux électeurs grâce à une campagne publicitaire remarquablement conduite, digne du lancement d'un parfum sans odeur ou d’une nouvelle poudre à laver plus blanc que blanc, façon Coluche, avec le soutien pas du tout désintéressé de généreux bienfaiteurs et celui, non réfléchi et qui pourrait leur (nous) coûter fort cher, de millions d'électeurs qui se rendront bien vite compte d'avoir été victimes d'une illusion digne d'Houdini ou de David Copperfield, au choix.

La désillusion à venir ne risque-t-elle pas d’être particulièrement violente quand tous découvriront, quand sa majesté autoproclamée Jupin 1er[1] découvrira par elle-même, que la mise sur orbite express qui l’a conduit au Panthéon, là-haut, tout là-haut, tellement loin des préoccupations vulgaires de ce bas monde, ne lui confère pas le bénéfice d’un état permanent d'apesanteur, et qu’il est, comme notre jeune astronaute récemment redescendu sur terre, comme nous tous, oui, nous, simples « tout petits terriens », soumis aux lois de la gravitation universelle ?

Et que lui aussi, même lui, tout « Jupitérien » qu'il prétende être par la grâce d'une ascension excessivement rapide, pourrait subir une chute d'autant plus brutale que, quoi que puissent affirmer ses partisans et courtisans, entre indifférence, dégoût et rejet, ce sont bel et bien plus de 80 % des Français qui viennent de dire non à sa politique... 

[1] Jupin n’est autre que le diminutif de Jupiter, utilisé notamment par Jean de La Fontaine dans ses fables, et tout particulièrement « Les grenouilles qui demandent un roi », dont je recommande la lecture à tous ceux qui l’auraient oubliée ou qui ne la connaîtraient pas encore.

80 % !

Voilà le corps du délit, qui avait alors justifié le commentaire d’un lecteur, reproduit in extenso ci-dessous :

« Ce sont bel et bien plus de 80 % des Français qui viennent de dire non à sa politique..." Quel mensonge éhonté... On reste interdit devant une telle mauvaise foi. Ceux qui n'ont pas voté n'ont rien exprimé du tout, ne l'oublions pas. »

Mensonge éhonté, mauvaise foi ?

Vraiment ?

J’avais alors répondu :

« Ne pas voter, quoi que vous puissiez prétendre, c'est exprimer un point de vue.

Que vous considériez que s'abstenir c'est ne rien exprimer du tout est tout à fait votre droit et je le respecte.

Comme le mien est de considérer que ne pas voter ou déposer un vote blanc ou nul dans l'urne, c'est de facto ne pas adhérer aux propositions des candidats en lice, parmi lesquels ceux présentés par la République en Marche.

Ce qui est sûr en tout cas, et nous ne pouvons qu'être d'accord sur ce point, c'est que sur 47 292 967 électeurs inscrits, il y a eu 27 125 135 abstentions, ce qui conduit à un nombre de 20 167 432 votants.

Déduction faite des 1 397 496 bulletins blancs et des 593 159 bulletins nuls, il y a donc eu 18 176 177 suffrages exprimés, parmi lesquels 7 826 432 sont allés vers les Candidats de la République en marche et 1 100 790 vers ceux du Modem, soit 8 927 222 au total approuvant explicitement et de façon incontestable la politique proposée par notre nouveau Président, ce qui, en pourcentage des inscrits, représente exactement 18,9 %.

Cela signifie que 81,1 % des Français ne lui ont pas dit oui. 

Vous pouvez effectivement considérer qu'en ne lui disant pas oui, ils ne lui ont pas forcément dit non, je le concède. 

Il n'en demeure pas moins qu'avec une approbation pleine et entière de moins de 20 % des électeurs inscrits, on est très loin d'un soutien franc et massif à la politique annoncée.

C'est tout ce que je voulais dire ; pas de quoi en conséquence parler d'un "mensonge éhonté" ou être "interdit devant une telle mauvaise foi", les chiffres officiels du Ministère de l'Intérieur étant là pour confirmer mon propos,  

Pour ma part, je persiste à penser que l'absence de vote et le vote blanc ou nul ne sont pas sans signification politique, et qu'il faudra bien un jour les prendre en considération.

Libre à vous d'avoir et d'exprimer un point de vue différent : c'est d'ailleurs là le mérite essentiel de la Démocratie. »

Je n’ai évidemment pas changé d’opinion depuis mais l’objet de mon propos se situe à un autre niveau ; selon les derniers sondages, évoqués au tout début de ce billet, la liste LREM et celle du Rassemblement national se disputeraient la première place avec un score de 22 % environ, loin devant la liste LR, créditée, elle, de 15 % de voix.

Toute la Macronie ne cesse de rappeler à quel point il est crucial pour elle d’arriver en tête. Le Président en personne aurait même menacé ses Ministres de « représailles » s’ils ne se mettaient pas sérieusement au travail pour gagner cette « guerre »[1], que la tête de liste LREM s’est même permis de qualifier de « blitzkrieg », expression particulièrement bien choisie, comme l’ont noté la plupart des observateurs…

En admettant que la liste LREM arrive en tête avec un score de 22 %, sachant que 43 % seulement des électeurs (comme pour les élections législatives) disent vouloir se déplacer, et même en imaginant qu’il n’y ait aucun vote blanc ou nul, cela signifie qu’elle représenterait… 9,46 % des inscrits !

Moins de 10 % !

Cela signifie que plus de 90 % des Français se préparent à ne pas lui dire oui.

Ce que, parodiant mon billet de juin 2017, je pourrais titrer ainsi : Entre indifférence et rejet, l’Europe LREM que plus de 90 % des Français refusent...

Pas de quoi pavoiser, chacun en conviendra.

Et ce sera peut-être pire encore, avec 34 listes en lice, pour peu que le taux d’abstention soit supérieur à 43 % et que les bulletins blancs ou nuls soient nombreux…

D’où ma question finale : quand notre Président ouvrira-t-il suffisamment les oreilles et les yeux pour comprendre que son monde « nouveau » ne dispose d’aucun soutien populaire, et que, pour répondre aux aspirations profondes de la France d’en-bas, qu’il ignore, les politiques à mettre en place sont aux antipodes de celles qu’il impose depuis deux ans déjà[2].

Et il en reste trois avant la fin de son mandat…

 

[1] Il en a même "rajouté une couche" hier, en s’exprimant une nouvelle fois de l’étranger, contrairement à tous ses engagements antérieurs…

[2] La question vaut naturellement aussi pour les responsables des autres formations politiques ; le décalage entre la vie quotidienne d’un nombre croissant de Français et celle d’une frange privilégiée de la population, manifestement coupée des difficultés de la vie réelle, est aujourd’hui tel que leur aveuglement et l’absence de réponse aux souffrances des plus démunis ne peuvent être perçus autrement que comme les marques d’un profond mépris à leur égard.

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