Emmanuel Macron, champion dans l’art de passer du coq à l’âne…

Emmanuel Macron multiplie les prises de position sur à peu près tout et n’importe quoi, à la Porte de Versailles, à Bruxelles, à l’Elysée, à Puy-Guillaume, en Italie, sautant de la croupe d’« Idéale », égérie du Salon de l’agriculture, au dîner élyséen offert aux jeunes créateurs français, des obsèques de Michel Charasse au coronavirus…, en Maître (très contesté) du passage du coq à l’âne !

Dernière minute : alors que je me préparais à relire mon projet de texte avant sa mise en ligne, le couperet est tombé ; Edouard Philippe, en parfait séide macroniste, vient d’annoncer le recours à l’article 49-3, confirmant le bien-fondé de la défiance des Français vis-à vis de l’exécutif, capable et coupable de prendre, sans état d’âme, une décision contraire aux intérêts de la Nation. Un véritable scandale d’Etat alors que, dans le même temps, toutes les formations politiques d’opposition, appelées par le Gouvernement à se mobiliser contre le coronavirus, avaient souscrit un pacte d’unité nationale face à la menace imminente d’une épidémie de grande ampleur. Du coup, le contenu de mon texte prend un relief particulier, à la lumière (si on peut utiliser ce terme) de la décision impardonnable prise il y a moins d'une heure par nos dirigeants. Puissent-ils être très sévèrement sanctionnés à l’Assemblée nationale, par une motion de censure historique, et dans les urnes, par les électeurs, dont j’espère qu’ils seront nombreux à se mobiliser pour condamner un passage en force d’autant plus ignominieux qu’il repose de facto, comme s’il s’agissait d’un vulgaire instrument de diversion, sur l’utilisation cynique d’une menace sanitaire sans précédent depuis des années.

 

En rédigeant mon dernier billet, consacré à « la Marche de l’En-pireur », j’avais bien en tête que quelques jours plus tard, je fêterais le troisième anniversaire de mon premier article[1], consacré aux comptes de campagne du candidat Macron. Je pensais aussi, « en même temps » (comme il convient  de dire aujourd’hui), à l’« omniprésence/
omniscience/omnipotence » du Président Macron et à l’ouverture du Salon de l’Agriculture, qui m’inspiraient un titre « évident », « Macron, champion dans l’art de passer du coq à l’âne », tout en laissant à chacun la liberté de désigner le coq et l’âne…

J’ai un peu tardé dans ma rédaction mais le temps passé depuis a pleinement confirmé mon projet initial : au sens propre comme au sens figuré, il n’a effectivement cessé de passer du coq à l’âne, multipliant les prises de position sur à peu près tout et n’importe quoi, au Salon de l’agriculture bien sûr, ainsi qu’à Bruxelles, à l’Elysée, à Puy-Guillaume, en Italie, sautant de la croupe d’« Idéale », magnifique vache charolaise égérie du 57 ème Salon de l’agriculture, au coronavirus, du dîner élyséen offert par « Madame et Monsieur » aux jeunes créateurs français et à leur pape Jean-Paul Gaultier à la diatribe contre Paul Biya, Président du Cameroun, sans oublier les obsèques de Michel Charasse et, et, et…, au point de dépasser largement l’image que j’avais osé utiliser dans le passé[2] en le présentant comme un véritable « couteau suisse ».

Mieux vaudrait en fait parler d’« outil multifonctions », celui dont on vante les mérites dans les publicités d’une enseigne qu’il a précisément encensée dans une des interventions qu’il a faites au cours de sa déambulation dans les allées du Salon…

Ce ne sont là que quelques exemples de sa « polytechnicité » car nous savons combien il a été (est) également présent dans les élections municipales à venir, dont le parachutage contraint d’Agnès Buzyn à Paris n’est qu’une illustration, ainsi que dans la « réforme du système des retraites », dossiers essentiels conduits selon son « bon vouloir », comme on disait dans l’ancien régime, qui risquent de se transformer en véritable déroute politique.

Une déroute qu’on ne saurait lui imputer puisque, officiellement, c’est le Premier ministre qui est « à la manœuvre ». Et pourtant ! Si, comme l’envisagent de plus en plus clairement nombre de commentateurs et même certains « ténors » de la République en Marche, la réforme du système de retraites est adoptée via le recours à l’article 49-3, comment pourrait-on ne pas en faire porter la responsabilité à Emmanuel Macron en personne ?

Les Députés LREM ont beau affirmer que ce serait la faute de l’opposition, tout prouve le contraire. La volonté de réaliser la réforme des retraites lui appartient, comme lui appartient « CETTE » réforme, marquée par son impréparation en dépit du temps considérable de pseudo-concertation qui lui a pourtant été consacré sous l’ère Delevoye. Une impréparation sèchement mise en lumière par le Conseil d’Etat, dans un avis au vitriol que la majorité parlementaire feint d’ignorer, et dont les conséquences, à moyen et long terme, sont à l’origine du mouvement social exceptionnellement long qu’a subi (que subit) notre pays depuis plusieurs mois.

L’obligation faite aux Parlementaires d’examiner ce texte comme si l’on était en situation d’urgence absolue, dans le cadre d’une procédure accélérée, est, elle aussi, de la seule responsabilité de nos dirigeants, manifestement davantage préoccupés, pour ne pas dire obnubilés, par l’impératif, voulu par Emmanuel Macron en personne, de boucler le dossier à l’Assemblée nationale avant les élections municipales, et de faire adopter définitivement la réforme avant l’été.

Comme si une réforme engageant tous les actifs de ce pays, actuels et futurs, pour des dizaines d’années, et concernant de surcroît toutes les personnes aujourd’hui à la retraite, déjà largement mises à contribution et/ou en difficulté, ne méritait pas un véritable débat pour prendre en compte les observations, les critiques, les propositions aussi de tous les élus, légalement et légitimement en droit d’avoir et d’exprimer un point de vue différent de celui du Président.

Reprocher à ceux qui s’opposent à « LA » réforme voulue par Emmanuel Macron de faire de l’obstruction et les rendre responsables d’un éventuel recours au 49-3, c’est passer sous silence les innombrables zones d’ombre, les « trous » du projet de loi, ses mensonges aussi, par action et par omission.

C’est en particulier taire le fait que la réforme ne sera complète qu’après publication d’une trentaine d’ordonnances, non soumises à l’approbation de nos élus. Mais au fait, quelle est la proportion de Français qui savent exactement quelles sont les conditions de préparation et d’adoption d’une ordonnance ?[3]

C’est en fin de compte mentir à tous les Français en voulant leur imposer l’idée que le système à venir sera plus juste que le système actuel et protègera les plus faibles. Les très nombreuses analyses et simulations réalisées depuis que le projet de loi a été dévoilé font largement la démonstration du contraire. On notera ainsi, entre autres incertitudes, que la revalorisation des pensions reposerait sur l’évolution du « revenu d’activité moyen », agrégat inconnu à ce jour que l’INSEE aurait pour mission de créer, ce qui a immédiatement suscité la réaction de plusieurs syndicats représentés au sein de l’Institut, qui, non seulement refusent d’établir le nouvel indicateur demandé par le Gouvernement, mais encore, dans un communiqué rendu public le 13 février, accusent ce dernier de vouloir faire porter à l’INSEE « une responsabilité qu’il n’a pas à prendre ».

Serait-il donc condamnable de « donner du temps au temps », comme le demandent tous les opposants ?

La vérité est que l’actuelle majorité a pour ordre de faire passer la réforme comme on fait avaler la pilule à un patient récalcitrant car on ne peut pas, on ne doit pas s’opposer à la volonté du Président.

Un Président formé à bonne école, à l’époque où il était Ministre de l’Economie dans le Gouvernement de Manuel Valls, lequel avait fait adopter la réforme de la Santé au travail via l’article 49-3, à travers la Loi El Khomri, rebaptisée aussitôt « Loi El Macron » par Jean-Claude Mailly[4], alors responsable de FO !

Et ce n’était pas une première puisque, peu de temps auparavant, nous avions échappé à une autre réforme, programmée pour être adoptée par ordonnance, qui m’avait conduit à publier sur mon blog professionnel un article au titre évocateur : « Santé au travail : la mort sur ordonnance »[5]. Déjà « aux commandes » à l’époque, avec une autre casquette, un certain… Emmanuel Macron.

D’où, de ma part, ainsi probablement que de celle de nombreux responsables politiques et syndicaux, une extrême méfiance !

D’autant que, se mettant au diapason de leur « chef », les plus hauts responsables de la République en marche se perdent dans des attaques et des rodomontades scandaleuses ou grotesques, à l’image de Nicolas Turquois, Député du MODEM et co-rapporteur du projet de loi de réforme des retraites, qui s’est fendu d’un « Eh bien moi je vous dis que la République c’est nous, et que vous vous n’êtes rien », ou de Gilles Legendre, Président du groupe LREM à l’Assemblée Nationale, intervenant sur les ondes de Radio Classique, pour dire, comme l’a rapporté l’EXPRESS[6], que « si 49-3 il doit y avoir, ça ne doit pas être un 49-3 couperet, bête et méchant, prenant tel quel le texte initial », ajoutant que « ce que nous voulons, c'est que le texte qui sortira, quelle que soit la procédure - procédure normale ou procédure 49-3 -, soit enrichi de tout le travail énorme que nous avons produit », ce qui, selon lui, « signifie notamment que les amendements que porte le groupe, et qui n'auront pas pu être votés si nous prenons le 49-3 ou qui le seront si nous restons dans la procédure normale, soient intégrés dans le texte ». Le texte soumis au 49-3 devrait aussi selon lui prendre en compte « la dynamique de négociation sociale en cours avec les partenaires sociaux », dont on sait qu’elle est « en panne ». Ainsi, en guise de conclusion, « personne ne pourra dire que nous coupons le débat, que nous censurons les idées et les négociations ».

De l’art de se défausser et de mentir !

En nous faisant prendre des vessies pour des lanternes.

Au terme de ma réflexion, une question me vient à l’esprit : aurais-je succombé à mon tour au syndrome du passage du coq à l’âne initié par notre Président ? On pourrait le croire mais ce n’est pas le cas ; je n’ai fait que dérouler un raisonnement fondé sur mon expérience professionnelle.

Qui plus est, l’interpellation d’Emmanuel Macron par un neurologue, intervenue hier à la Pitié-Salpétrière, à propos de la crise de l’Hôpital public, le contenu de leur échange[7], et, plus encore, le commentaire désobligeant qui a suivi, lors de la conférence de presse tenue à Naples, sont hélas révélateurs de la justesse du titre choisi pour ce billet : Emmanuel Macron, toujours aussi sûr de sa supériorité, est bien passé maître dans l’art de passer du coq à l’âne.

Et ce n’est pas un compliment !

Peut-être devrait-il relire « Le Coche et la Mouche » et en recommander la lecture à tous ses séides…

Sa morale, d’une confondante actualité, le justifie pleinement :

Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
S'introduisent dans les affaires :
Ils font partout les nécessaires,
Et, partout importuns, devraient être chassés.

 

[1] Macron ne serait pas « le candidat des riches » ? La preuve du contraire..., billet publié le 21 février 2017.

[2] Macron à la campagne et en campagne : entre itinérance et ras le bol…, billet publié le 3 novembre 2018.

[3]A lire sur cette question Qu’est-ce qu’une ordonnance, le texte publié sur le site de la Direction de l'information légale et administrative (Premier Ministre) :

« En matière constitutionnelle, une ordonnance est une mesure prise par le Gouvernement dans des domaines juridiques relevant normalement de la loi et donc du Parlement (certains domaines étant néanmoins exclus comme ceux relevant des lois de finances et des lois de financement de la sécurité sociale). Les ordonnances entrent en vigueur dès leur publication au Journal officiel.

Le Gouvernement ne peut prendre des ordonnances que s'il y a été habilité par le Parlement (article 38 de la Constitution). Cette habilitation du Parlement fixe une date butoir pour qu'un projet de loi de ratification de l'ordonnance soit déposé. Tant que ce projet de loi de ratification n'a pas été adopté par le Parlement, la régularité de l'ordonnance peut être contestée devant le Conseil d'État. Une fois que le Parlement adopte ce texte, l'ordonnance ratifiée prend la valeur de loi. »

[4] Réforme droit du travail : "loi El Khomri" ou "loi El Macron", ironise Mailly, article du Point publié le 10 février 2016.

[5] « Santé au travail : la mort sur ordonnance », article diffusé en novembre 2014 à tous les abonnés au site d’epHYGIE. Jugé avec le recul, plus de cinq ans après sa diffusion, cet article, consacré à la réforme de la Santé au travail, reproduit in extenso ci-dessous, n’est pas sans rappeler divers éléments de la réforme du système des retraites en cours de discussion à l’Assemblée Nationale. On peut trouver entre les deux réformes des similitudes pour le moins troublantes, ne serait-ce que par le poids de la technostructure en général et de Bercy en particulier dans des domaines où le « social » doit être prédominant, ce qui n’exclut évidemment pas toute prise en compte de contraintes économiques :

« Il y a tout juste trois semaines que le Choc de simplification a été présenté à l’Elysée, provoquant un vif émoi parmi les Professionnels de la Santé au travail. Un émoi tel qu’il a apparemment contraint les Pouvoirs Publics à compléter leur copie de façon précipitée sous la forme d’une Mission parlementaire dirigée par Michel Issindou, Député de l’Isère.

Il fallait manifestement donner au plus vite des gages quant au respect des principes de base de la démocratie sociale, quelque peu bafoués lors de l’élaboration des mesures de simplification, réalisée au sein d’ateliers participatifs ne comprenant aucun représentant des Organisations syndicales de salariés et des Médecins du travail.

J’avais personnellement douté ouvertement de la « sincérité » de la démarche en précisant dans ma note résumée sur la simplification :

« Il semble que ce message ait été entendu par les Pouvoirs Publics puisque Thierry Mandon, Secrétaire d’Etat à la Réforme de l'État et à la Simplification, vient d’annoncer la mise en place d’une Mission parlementaire sur l’« Aptitude et la Médecine du travail » à la demande des Ministres du Travail et de la Santé, François Rebsamen et Marisol Touraine.

La méfiance reste cependant de mise : d’une part, le cadre fixé dans la lettre de mission ministérielle est en effet suffisamment large pour n’exclure aucune solution, fût-elle mortifère pour le système ; d’autre part, l’« enthousiasme » que la simplification suscite chez certains est tel qu’ils auront peut- être du mal à renoncer à leur souhait (inavoué) de remettre en cause l’existence de la Santé au travail. »

Une méfiance manifestement partagée par les Organisations syndicales représentatives des Médecins du travail, qui, par un communiqué commun signé par cinq d’entre elles (seule la CFDT ne s’y est pas associée), ont convié les journalistes à une conférence de presse pour expliquer les raisons de leur opposition au projet du Gouvernement.

L’histoire s’est encore accélérée depuis, si j’en crois les informations qui me sont parvenues aussitôt après la diffusion de ce communiqué.

J’avais déjà la nette impression, compte tenu de l’embarras de Thierry Mandon, Secrétaire d’Etat à la Réforme de l'État et à la Simplification, face au questionnement dont il faisait l’objet, que la Mission parlementaire n’avait été mise en place que pour occuper le terrain, voire « amuser la galerie ». Je ne m’étais pas trompé sur le fond. J’avais simplement sous-estimé, si tant est que ce fût possible, l’ampleur des menaces pesant sur la Santé au travail en général et les Services de Santé au travail en particulier.

Les mesures de simplification concernant la Médecine du travail à l’origine de la « Mission Issindou » ne sont en réalité que la partie émergée de l’iceberg. Comme toujours, l’essentiel se situe dans la partie immergée, en l’occurrence dans le « Dispositif de contrôle de l’application du droit du travail » inséré dans le Chapitre II (Droit du travail) du Titre III (Travailler) du « Projet de loi pour la croissance et l’activité » élaboré par… le Ministère de l’Economie, de l’Industrie et du Numérique, objet du point 2 de l’ordre du jour de la réunion de la Commission générale du COCT prévue le vendredi 28 novembre prochain.

On relèvera au passage que l’avenir de la Santé au travail dépend désormais de choix du Ministère de l’Economie et que le « véritable » Ministre « de tutelle » des Services de Santé au travail n’est pas François Rebsamen mais bel et bien Emmanuel Macron !

L’un des trois articles proposés à la réflexion du COCT (art. 90) vise directement la Médecine du travail en des termes d’autant plus inquiétants qu’ils ne laissent planer aucun doute sur les intentions du Ministre :

« Dans les conditions prévues à l'article 38 de la Constitution, le Gouvernement est autorisé à prendre par ordonnance, dans un délai de douze mois à compter de la publication de la présente loi, les mesures relevant du domaine de la loi relatives à la constatation de l’inaptitude médicale et à ses conséquences au regard du salarié et de l’employeur, ainsi qu’au regard de l’organisation des services de santé au travail et des missions des personnels concourant à ces services, notamment celles des médecins du travail en vue de déterminer des priorités d’intervention au bénéfice d’une application plus effective du droit du travail dans les entreprises. »

Traduit en termes simples, cet article signifie que la réforme de la Santé au travail se fera demain par ordonnance, c’est-à-dire en dehors des voies parlementaires habituelles.

Dans la mesure où, à travers « les mesures relevant du domaine de la loi relatives à la constatation de l’inaptitude médicale », ce sont notamment « l’organisation des services de santé au travail » et « les missions des personnels concourant à ces services, notamment celles des médecins du travail » qui peuvent être visées, comment ne pas imaginer que la simplification aille beaucoup plus loin que ce qui a été annoncé officiellement à ce jour ? Ainsi, à titre d’exemple, ne peut-on craindre la remise en cause de l’évaluation a priori des risques professionnels dans les PME et TPE (le Document Unique), si d’aventure il venait à l’esprit du Ministère de l’Economie de la proposer, suivant en cela une recommandation européenne heureusement non suivie d’effet… pour le moment ? Mais jusqu’à quand ?

Doit-on redouter une folie simplificatrice « à l’européenne », telle que je l’avais dénoncée dans plusieurs articles publiés il y a plus de deux déjà sur le site d’epHYGIE ?

A l’européenne ? Ou à l’anglo-saxonne ? Tout se passe comme si, pour nos « Maîtres es simplification », le système français devait disparaître au plus vite tant il est dépassé, coûteux, inefficient… Rien à voir avec le système anglais, allemand, américain ou néerlandais !

« En voilà des qui ont tout compris, eux ». Pas comme nos soi-disant spécialistes français, attachés à un système obsolète, par corporatisme, ringardise et refus du changement, cela va de soi...

Comme il va de soi, naturellement, que le système issu de la simplification, allégé autant qu’il sera possible de le faire, présentera tous les avantages : simplicité, faible coût, efficacité. On comprend mieux les « mille bravos » répétés avec gourmandise par le Président du MEDEF à l’antenne d’une chaîne d’information en continu, le jour de la présentation des 50 nouvelles mesures de simplification.

Compte tenu de l’extrême urgence (apparente) de l’adoption de ces mesures, on pourrait croire qu’elles reposent sur une étude prospective approfondie de la Santé au travail, complète et rigoureuse, garantie de la réalisation de progrès significatifs en matière de Santé au travail et de prévention des risques professionnels. Or, j’ai beau avoir lu, lire et relire encore une foule de documents sur la Santé au travail, je n’y ai trouvé et n’y trouve trace d’aucune « vision » de ce type ni d’aucun argumentaire permettant d’étayer « l’amorce de l’ébauche d’un début de preuve » que la simplification en Médecine du travail puisse être synonyme de progrès pour la Santé au travail.

La raison en est simple : ses promoteurs n’en attendent rien de tel !

La justification des mesures envisagées est en effet d’ordre essentiellement (pour ne pas dire purement) économique.

Economie pour ce qui est du Ministère en charge du dossier, en lieu et place du Ministère du travail, on l’a vu. Economies pour les Entreprises concernées, certaines l’espèrent. Bienfaits économiques pour d’autres structures, elles en rêvent...

La recherche d’une meilleure Santé au travail cesse d’être une valeur puisqu’on ne la considère plus que comme une charge. Une charge dont on se débarrasse pour la transformer en marchandise et… en faire un marché. Un marché particulièrement attractif qui représente plusieurs milliards d’euros, à portée de main pour de nouveaux opérateurs, nullement désintéressés, qu’il s’agisse de Compagnies d’Assurances et de certaines Mutuelles ou des Organismes spécialisés dans la certification, les normes, procédures et autres processus…

Nul besoin de Médecins du travail dans cette approche « new-look » de la Santé au travail qui nous est promise, puisque l’approche « individualisée » de la Santé par un Médecin du travail spécialiste, réputée inutile dans la plupart des cas, devrait céder la place à une approche « collective », « technique » et « organisationnelle », considérée comme nettement plus pertinente.

Mais où diable se trouve l’analyse coût/avantage qui pourrait aider à porter un jugement sur le choix de la « simplification » dans des domaines qui, du fait de leur complexité, ne s’y prêtent pas ? On ne la trouvera pas, car, à ma connaissance, elle n’existe pas.

Si l’on comprend parfaitement les « bénéfices économiques » du changement de cap décidé par les Pouvoirs publics, en partenariat avec (et au profit de ?) divers groupes de pression, directement « intéressés au » succès de l’opération, rien n’est dit en revanche sur d’éventuels « bénéfices sanitaires ». Constat similaire pour les « coûts économiques » et les « coûts sanitaires », (sciemment ?) maintenus en dehors des écrans radar : il est pourtant facile de constater qu’ils risquent d’être considérables à brève échéance pour les Salariés et pour les Entreprises, pour les Professionnels et pour les Services de Santé au travail, ainsi que pour la Société dans son ensemble.

N’assiste-t-on pas simultanément à ce qui ressemble fort à la fois à une mise à mort et à un suicide collectif dont la responsabilité incombe paradoxalement aux Organisations censées les représenter, les défendre et les aider à fonctionner ?

On peut évidemment continuer à vanter les mérites de la QVT, de la « Zen attitude » et de toutes les « innovations » permettant d’atténuer la face sombre des relations Travail/Santé, et, partant, de sous-estimer la nécessité d’une prévention médicale des risques professionnels, mais le « marketing » qui les accompagne ne suffit pas à masquer l’insupportable régression (apparemment programmée) du système, due à la volonté (et à la faute) d’une poignée de personnes aux yeux desquelles la Santé au travail ne serait qu’une séquelle d’un système révolu, situé aux antipodes de leur propre vision de la Santé/Sécurité au travail, technocratique et déshumanisée.

De la simplification en Médecine du travail, née en partie de l’obstination de certains, depuis des années, à ne présenter la Santé au travail qu’à travers le prisme de la formalité impossible, on est donc passé à la mort sur ordonnance, transformée sur le champ en simple formalité… »

Gabriel Paillereau

Copyright epHYGIE 27 novembre 2014

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[6] Retraites : en cas de 49-3, Le Gendre veut que les amendements LREM soient pris en compte, article publié par L’EXPRESS (avec l’AFP) le 24 février dernier.

[7] On est au bout" : Emmanuel Macron interpellé par un médecin pendant la visite d’un hôpital, article de Sud-Ouest publié le 27 février.

 

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