Vers un désastre sanitaire majeur ?

Déjà, ici et là dans le Grand Est, la saturation impose de choisir qui on sauve qui on laisse mourir. La pénurie de protections efficaces menace les soignants et d'autres professionnels. Pendant ce temps, l'amende salée ne suffit plus, la garde à vue a fait son apparition. Le confinement strict prolongé est une certitude. La colère sourd. Nous n'en sommes qu'au cinquième jour...

Avez-vous signé la pétition des LUXFER pour la nationalisation et la reprise de la production d'oxygène médical ? Voir en fin

 La route du désastre sanitaire majeur devient un boulevard. Deux raisons à ce drame national qui se prépare :

- La saturation des lits de réanimation qui impose le choix des malades à sauver, autrement dit le choix des malades à laisser mourir, saturation du Grand Est, en cours Hauts de France, bientôt l'Ile de France ? Lire « Enjeux éthiques de l’accès aux soins de réanimation ...en contexte de pandémie COVID-19, pistes d'orientation provisoire - 16 mars 2020 » et « ...un tri pourrait se faire ».

- Malgré les déclarations de livraison à répétition ou des livraisons à faible volume, la carence grave et continue en masques et tenues sanitaires évolue vers une pénurie pour les soignants en hôpital et médecins de ville. Quant aux travailleur.es en poste, alimentaire, industriel, pharmacien.ne.s, chauffeurs routiers et livreurs, pompiers, policiers et gendarmes compris, ils ne bénéficient d'aucune protection autre que les dispositions d'entreprise aléatoires quoique rencontrant du public sauf à bricoler ou grappiller par ci, par là. La colère peut les gagner eux aussi citoyens, pères et mères de famille.

La contamination des soignants en hôpital, des médecins libéraux en ville et, dans le même temps qu'une augmentation explosive des malades graves annonceraient la catastrophe, réduisant les possibilité de prises en charge.

Cette épidémie laisse d'ailleurs de côté les conséquences de la marginalisation d'autres affections graves en l'absence d'urgence comme des interventions chirurgicales reportées. A la guerre comme à la guerre, question de priorités.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Peu à peu les éléments du puzzle permettent de comprendre comment notre pays en arrive là : les économies à tout prix ont enlevé la possibilité de faire face au besoin d'équipements en cas d'épidémie majeure (stock du H1N1 vendu et non renouvelé des masques fffP2 et P3 en 2011 malgré un rapport du Haut conseil à la Sécurité Publique qui recommandait de les conserver pour les soignants), les économies à tout prix des politiques de santé, encore aggravées ces dernières années, ont amené une fragilisation du système de santé dont nous voyons maintenant les méfaits. C'est aussi une question industrielle : la fabrication des masques n'est plus assurée dans le pays que par une petite entreprise, tout est fabriqué ailleurs que sur le territoire national y compris dans l'Union européenne mais chacun garde pour soi. On peut se demander comment se fait-il qu'avec ses usines chimiques notre pays ne puisse fabriquer massivement des m3 de gel ? Pas les ingrédients fabriqués en Chine pour plus de profits ?

Ce désastre sanitaire qui s'annonce malgré l'acharnement des soignants à faire face serait un événement politique majeur susceptible dans un deuxième temps de déclencher des tempêtes politiques et/ou dans la rue. La colère pourrait être dévastatrice si les politiques en sont tenus pour responsables. Il faudra qu'il rendent des comptes a fortiori si ce désastre survient.

Masquer ses responsabilités et préparer le public au désastre

C'est bien pourquoi, le gouvernement tente de masquer sa responsabilité. Il tente de camoufler ce risque et joue le calendrier pour y parvenir : il compte sur les effets du confinement pour réduire et retarder le pic de malades qui peut submerger l'hôpital en sachant que cet effet est un effet retard. Il ne peut se produire, s'il arrive, que dans un délai de une à deux semaines après le confinement général de ce 17 mars. La saturation avant le pic signifierait concrètement l'entrée dans cette submersion avant même la diminution des effectifs soignants par contamination.

Le tri des patients déjà pratiqué localement en suivant des directives discrètes, s'il devait être effectué de façon plus généralisée placerait la population malade dans une loterie de la survie. Bien entendu, les plus vieux supporteraient en premier lieu cette élimination. On se rappelle la canicule de 2003 qui a vu la disparition de 15 000 personnes pour la plupart âgées. A l'époque, ce constat terrible n'a pas dépassé l'émotion passagère. Mais le plus vieux, à l'heure du choix, c'est relatif ! Faudra-t-il en arriver à l'horreur : débrancher un plus vieux pour un plus jeune faute de respirateur, de lits ou pire faute de soignants ?

Fin de vie et directives anticipées

La fin de vie dans la détresse respiratoire renvoie aux dispositions légales sur la fin de vie : pas de possibilité de soins palliatifs pour une trop grande population de malades, pas de sédation profonde et continue, pas le temps, autre chose à faire. Il ne resterait qu'à respecter les directives anticipées de ceux et celles qui réclament du pentobarbital pour ne pas vivre cet étouffement. Les récentes perquisitions au domicile de détenteurs et détentrices possibles de ce produit, tous âgé.e.s prennent aujourd'hui un relief particulier. Parmi ceux/celles-ci dont beaucoup habite le Grand Est, combien devront passer par cette agonie terrible quand ce produit leur a été volé ?

A titre conservatoire, la réquisition de toutes les cliniques privées et de tous les moyens du Service de santé des Armées pourraient apporter un délai supplémentaire avant cette échéance redoutable possible. Pas quelques cliniques, pas un hôpital militaire et quelques millions de masques des Armées : le tocsin a sonné, la situation est exceptionnelle. La situation sanitaire est au bord de la rupture et du désastre, vu les délais de mise en œuvre, garder en réserve serait prendre une responsabilité terrible susceptible d'être sanctionnée sévèrement, peut-être violemment.

La gestion du confinement

Nous comprenons bien que le confinement est devenu la seule solution par cette impéritie, cette imprévoyance coupable, cette coupable légèreté même si d'autres solutions pouvaient être mises en œuvre si le matériel et une autre stratégie eût été au rendez-vous. Cette stratégie aurait pu sonner le tocsin, appeler à la résistance du peuple emmené par une tête politique qui ne penserait pas toujours à imposer par la force et la coercition. Mais tous ces politiques, par leurs formations en grandes écoles élitistes, par l'appartenance à une élite autocentrée, par la connivence qui les lient quand ce n'est pas la corruption ou l'enrichissement personnel méprisent fondamentalement le peuple, non fiable et irresponsable. C'est bien ce qui explique aussi cette propension à toujours désigner l'irresponsabilité d'une minorité, prétexte à imposer à la majorité quand bien même, par conscience des enjeux, elle s'en accommode avec un large accord sur la décision nécessaire du confinement. Il faut faire oublier sa responsabilité et donc désigner d'autres responsables. Il en fut ainsi pour les violences policières, il en est ainsi pour l'épidémie et ses mauvais français désignés à la vindicte populaire ! Pour le moment, c'est obéir ou être sanctionné.e.s en frappant très fort sur le porte-monnaie de 135€ à plus de 375€ ! Les gardes à vue sont à l'ordre du jour. Les procureurs apprécieront. Pendant la garde à vue, la contamination est-elle censée donner une leçon ?

Les S.D.F, les prisons, les EPHAD, résidents et personnels, sont les angles morts de la population confinée quand la structure est une institution accueillant de multiples personnes des plus vulnérables mais aussi les foyers pour mineurs. Le confinement lui-même possède son propre angle mort.

Angle mort du confinement, le confinement à la maison

Etre confiné.e.s à domicile, c'est le moyen le plus sûr de se mettre à l'abri de la contamination à ceci prêt que si quelqu'un vient à être contaminé, il va contaminer le reste de la maisonnée. Pas cool ! A domicile, quand un des deux parents travaillent à l'extérieur, la contamination n'est pas impossible surtout sans moyen de protection ou avec des moyens insuffisants. Taper sur la minorité irresponsable qui va sur les plages ou les parcs (peut-être fallait-il fermer les parcs de Paris en même temps que la mesure de confinement comme l'a fait la maire Anne Hidalgo le surlendemain, interdire les plages comme des arrêtés municipaux le font maintenant) et oublier que des professionnels assurent leur travail dans des conditions de risques bien réels c'est bien comme un prestidigitateur, attirer l'attention ici pour cacher l'enjeu principal là.

Au front pour travailler sans protection

A part les retraités qui sont priés de rester à la maison et de n'en pas bouger, les actifs sont tenus, soit de travailler à la maison, soit de travailler sur leur lieu de travail habituel. Pas de discussion. L'économie ne doit pas sombrer même si la Santé sombre !

Muriel Pénicaud, ministre du travail, envoie les professionnels au combat sur le terrain, même avec le risque de contamination. Pas de défection, service commandé. Ministre du travail ou des Armées ? Interview 19 mars sur LCI.

Bruno Le Maire, ministre de l'Economie et des Finances déclare le 18 mars à BFM : « J’invite tous les salariés des entreprises qui sont encore ouvertes, des activités qui sont indispensables au fonctionnement du pays, à se rendre sur leurs lieux de travail (...) dans des conditions de sécurité sanitaire maximale ». En fait de sécurité sanitaires maximales c'est plutôt la sécurité minimale actuellement avec les gestes-barrières mais son objectif est d'abord mettre un frein au droit de retrait de salariés inquiets de possibles contaminations. De fait, plus de personnes contaminées, plus le risque croît.

Bref, le gouvernement, incapable de penser l'action de la période autrement qu'en terme de guerre impose la discipline militaire : au front de l'avant, les soignants dont on sait à quelle pénurie et submersion ils vont devoir faire face, la logistique avec les travailleur.es sur leur lieu de travail qui doivent faire « comme si », comme si les conditions sanitaires étaient valables, comme si patrons et salariés s'étaient mis d'accord sur celles-ci. Peut-être une prime de 1 000€ pour ces nouveaux soldats. Logistique enfin par le confinement en télétravail avec les gamins dans les jambes. Faut-il rappeler que la guerre tue et que ce combat de résistance sauve des vies ? L'appel à la solidarité est une illusion quand on mène la population comme la troupe. Sur le terrain, heureusement des réseaux de solidarité, des solidarités entre voisin bien réels se mettent en place.

Télétravail et travail domestique

A la maison, serait-ce si facile pour ces familles avec enfants (quel que soit l'âge) de s'occuper d'eux et de télétravailler ? Petite anecdote, mon voisin m'a indiqué que sa fille, infirmière, est sur le front soignants mais son gendre n'a pas été autorisé au télétravail (pourtant possible) parce que l'employeur trouve que le télétravail avec des enfants à la maison ne serait pas satisfaisant (pas de précision si c'est en temps ou en qualité ou les deux).

L'invisibilisation du travail domestique dénoncée, à juste titre, depuis des lustres par les féministes trouve ici sa plus belle manifestation dans cette double fonction du confinement. Un parent pour s'occuper des enfants à la maison est inévitable depuis la fermeture des établissements scolaires et universitaires mais surtout cette présence est d'abord pour assurer son travail professionnel à la maison comme si garder ses enfants, assurer la charge de la maison n'était pas un travail en soi, double journée inavouée. Qui assure, moins que par le passé certes, mais encore majoritairement en nombre d'heures ce travail domestique : les femmes. Qui sont sur le pont à l'extérieur, soignantes et caissières en commerces alimentaires ? Le deuxième sexe. Ce confinement au travail ne serait-il pas l'occasion de visibiliser enfin ce travail domestique, une fois de plus bien nié à force de n'en pas considérer l'étendue ? Les familles monoparentales sont particulièrement à la fête avec les enfants. Ce confinement recoupe les différences de classe, entre logement exigu et spacieux, jardin et cour ou seulement un petit balcon, équipements informatiques valables ou obsolètes et sans imprimante etc. Bref, il a y beaucoup à dire et à témoigner sur ce confinement qui ne se pense, comme certaine.e.s aiment à voir, d'une seule tête : deux parents, deux enfants charmants et compréhensifs, un télétravail et un bon équipement à plusieurs ordinateurs avec Wifi câblé pour le bon débit et un extérieur, appartement ou maison spacieuse où il fait bon vivre. Loin, très loin d'être un standard ! On peut se demander si ce confinement ne va pas profiter aux violences conjugales même s'il peut être très bien vécu ailleurs.

Il y aussi la campagne où on ne peut même plus se balader sur les montagnes seul ou à deux en couple dans les chemins où personne ne passe. Et si on rencontre quelqu'un, nous ne serions pas responsables pour deux sous, irresponsable à souhait ? Nous prendrions tous les risques : se serrer les mains ou même se biser en accolade : sommes-nous donc si cons ou si inconscients donc irresponsables de nous-même et des autres à risquer une contamination qui pourrait nous emporter ? Pas autant irresponsables que ces prunes collées aux SDF de Lyon qui scandalisent par leur simple stupidité. "La pression monte et les gens commencent à être terrorisés", déclare la responsable du Samu social de Lyon.

Une sortie problématique pas pour demain

A n'en pas douter, ce confinement va durer et pas pour un seul mois fort probablement. Le précédent de l'ancien président avec son état d'exception nous a déjà fait le coup : on y rentre mais le président précédent n'a pas osé en sortir par crainte d'une nouvelle série d'attentat, toujours possible et le suivant à intégrer la plupart des mesures d'exception dans le droit. Le cas de figure actuel est semblable : il faudra vraiment que ce président considère la situation très assainie, non susceptible de rebond, pour lever, même partiellement, la mesure de confinement. On verra bien fin avril où on en est. La situation de confinement strict, qui peut encore se durcir peut, dans la durée, devenir explosive avec de multiples transgressions par rapport aux prescriptions y compris avec la présence de forces de l'ordre. Peut-être faudra-t-il manifester dans la rue pour en sortir.

Pour ne pas paraître contre cette mesure de confinement et se trouver pris dans un procès en irresponsabilité, les partis politiques d'opposition semblent sans voix ou une toute petite voix.

« Les confédérations syndicales (CFTC, CFDT, CGT, FO, CFE-CGC) et les organisations patronales (MEDEF, CPME, U2P), attachées à leur liberté de comportement, ont échangé jeudi 19 mars par téléconférence. Dans leur « relevé de réunion », elles soulignent que le contexte de crise sanitaire majeure appelle à prendre les mesures indispensables à son endiguement. Elles entendent, dans ce contexte, affirmer le rôle essentiel du dialogue social et de la négociation collective.
Elles appellent les pouvoirs publics et les entreprises à mettre en œuvre tous les moyens indispensables à la protection de la santé et de la sécurité des salariés devant travailler. Elles saluent l’engagement des agents des services publics et des salariés notamment ceux intervenant dans les domaines indispensables de la santé ou encore de l’approvisionnement. Enfin, elles soulignent le rôle majeur de nos systèmes de protection sociale collective, garants de la solidarité entre toutes et tous. Elles sont convenues de rester en contact autant que de besoin.
 »

Autrefois, durant des siècles, les colonisateurs ont apporté dans ces terres dites sauvages des agents pathogènes inconnues des organismes des peuples autochtones qui furent décimés par les armes et la maladie. La contamination aujourd'hui vient de loin dans le sens retour. Peut-être permettra-t-elle un peu la prise de conscience de ce que nous avons fait subir au cours des siècles en apportant la soi-disant civilisation, en fait un commerce de pillage quand le Brésil de Bolsonaro tue encore ce qu'il reste de ces peuples Amazoniens pour des richesses illusoires condamnées.

Bouleversement planétaire, premier temps de l'avalanche

Même si l'importance n'est pas quantifiable, la solidarité de proximité, les liens de voisinage s'inventent sur le terrain, visuel ou sonore en aide directe aussi, y compris en masques confectionnés et distribués. Reconstruction d'une société plus solidaire et fraternelle malgré tous ces bouleversements ? Ces bouleversements ne sont pas un épisode, pas une péripétie mais le premier temps d'une avalanche. Sans le rejet de l'enrichissement des plus riches, sans la construction patiente et pourtant urgente d'une alternative de fraternité et de solidarités organisés, les embellies sur ce sombre chemin ne seront que des épisodes de queue de comète. La mobilisation de la grande masse de la population française et mondiale pour imposer cette construction est une nécessité pour écarter la nuit civisationnelle. Un minuscule bout d'acide nucléïque encapsulé nous donne une chance de comprendre cette nécessité et de prendre les choses en main pour changer la trajectoire d'un sombre avenir tout tracé.

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Brèves :

  • Est-ce une intitiative du recteur de l'académie de Clermont-Ferrand ou une directive du ministre de l'Education Nationale ?

  • Lettre du recteur aux directeurs et directrices d'écoles : (pdf, 506.9 kB)

  • Communiqué de Sud-Education 63/03:

    "Mesures de confinement : le recteur demande aux personnels de l’éducation nationale de contrevenir à la loi !

    Dans un courrier du 18 mars 2020, le recteur de l’académie de Clermont-Fd, suggère aux personnels de l’éducation nationale « recevoir les parents dans le respect strict des mesures barrières édictées ».

    Alors que nous traversons une crise sanitaire majeure et que le gouvernement met en place des mesures de confinement visant à ralentir puis endiguer l’épidémie du virus Covid-19, le recteur de l’académie de Clermont-Fd, encourage les personnels de l’éducation Nationale à contourner ces dispositions réglementaires. En effet, se rendre dans un « point relais pour retrait d’outils pédagogiques » ne relève en rien des autorisations de déplacements dérogatoires prévues.

    Ce type de recommandation risque d’augmenter grandement la propagation du virus. Comme plusieurs de ses collègues, à l’instar du ministre Blanquer, M Benmiloud donne des consignes qui mettent en danger les personnels de l’éducation nationale mais aussi les parents, les enfants et les personnes qu’ils et elles pourraient rencontrer dans ces « points relais »."


 

 

 

 

 

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