Macronite et Benallase, un glissement dans les sondages, vers l'extrême-centre ?

Les gens ne lisent pas les sondages. Ils regardent le chiffre à la fin, alors que les variations par dessous sont beaucoup plus significatives. Après la coupe du monde et l'affaire Benalla, la popularité globale de Macron baisse un peu, mais la sociologie de ses soutiens semble glisser. Que faire à sa place ?

Les chiffres de la popularité d'Emmanuel Macron depuis son élections, selon les sept instituts de sondage. Et leur moyenne. | VISACTU Les chiffres de la popularité d'Emmanuel Macron depuis son élections, selon les sept instituts de sondage. Et leur moyenne. | VISACTU

Les journalistes politiques apprennent-ils leur métier sur le Tour de France ? Ça monte, ça descend... Évidemment ! Et derrière, les militants vous tordent un chiffre pour prouver que leur champion est un bon grimpeur. La politique est comme l'amour, ça va, ça vient, mais il y a une vraie question, qui va et qui vient ? Si Macron excite un afflux de retraités, alors on aura une politique de pacification sociale au bénéfice des épargnants. Mais la petite frappe Benalla, ça ne plaît pas du tout à l'électeur centriste qui suivait Bayrou. Dans son billet du 27 juillet 2018, l'avocat Régis de Castelnau propose une analyse que d'aucun diront complotiste, ou alors, qui est très bien informée. Jacques Attali, Alain Minc et le milliardaire François Pinault, lâchent publiquement le président qu'ils pensaient avoir fabriqué. Le bloc bourgeois se fracture à propos de Macron, il est fou. «Pognon de dingue», «qu'ils viennent me chercher», fête de la musique à l'Élysée, il accumule les provocations inutiles qui braquent le peuple contre «les réformes», alors qu'elles doivent s'imposer dans le silence de la technocratie avec les apparences de l'intérêt général. À la place de Macron, je verrais 2 options ; me faire gentiment marginaliser comme président honorifique, tandis que le premier ministre Édouard Philippe reprend son rôle institutionnel, ou alors... ou alors, je fonce !

Emmanuel et Brigitte Macron lors de la soirée électro du 21 juin. Emmanuel et Brigitte Macron lors de la soirée électro du 21 juin.

Les journalistes ont beaucoup glosé sur un possible effet coupe du monde. Les fans de Manu ⭐⭐ se sont retournés la tête dans les étoiles et se sont jetés sur les sceptiques de tous bords pour les accuser de pisse-froid, frustré, aigri... Ce sont exactement les arguments d'un homme à une femme qui lui refuse ses avances. Cette sexualisation envahissante de la politique avait jusqu'ici été contenue.

Nos présidents précédents avaient des maîtresses, puis divorcèrent, puis eurent des histoires entre célibataires. Nous sommes passés dans une autre époque. Le couple présidentiel présente toutes les apparences de la fidélité, mais pas de la satisfaction sexuelle conjugale, si bien que tous les vices leur sont prêtés. Entendons-nous, ils font ce qu'ils veulent, peu importe, mais ce qui est montré publiquement est politique. Lors de sa provocation du 27 juillet auprès de ses députés, Emmanuel macron s'est senti obligé de préciser : « Non, Benalla n'a jamais été mon amant. »

Mais pourquoi faire grossir ces rumeurs ? Pour provoquer une droite conservatrice encore bien vivante ? Macron s'affiche ainsi en jeune homme moderne, ouvert à toutes les expériences. C'est une manière tout à fait normale de parler dans les salons parisiens, pas nécessairement libertins, et cela se dit aussi de plus en plus dans les bars de France. Absolument rien de choquant dans le privé, mais pourquoi le dire au sommet de l'État ? Pourquoi ne pas dire par exemple, « que mes opposants me pardonnent mais je suis marié » ?

Melania Trump en visite officielle auprès des sans-papiers affiche qu'elle s'en fout  complètement «I really don't care» Melania Trump en visite officielle auprès des sans-papiers affiche qu'elle s'en fout complètement «I really don't care»

Par cette réplique sur ces possibles amants, Macron ne cherche pas seulement à ouvrir sa séduction à un segment de l'opinion, il affiche franchement le décrochage entre l'amour et le sexe. Les aventures de nos présidents précédents, plus âgés et peut-être moins vigoureux, ont tous voulu montrer la recherche d'un accord entre âme et corps, vers une tendresse conjugale difficile à trouver mais qui restait le modèle. Même Trump, avec sa femme Mélania, essaie de faire envie en affichant son épouse mannequin. Comme le dit ce grand politiste, Didier Super : « À droite c'est nous qu'on a toutes les plus belles gonzesses. À gauche, on apprend à apprécier la beauté intérieure. » Macron montre un «en même temps» sans hypocrisie, assez neuf en République, on s'aime à l'intérieur et on fait ce qu'on veut à l'extérieur ; fidèles en pensée, libertins en actes.

Le couple royal Macron-Trogneux tente ici une innovation politique pas banale, mais avec des conséquences aventureuses. Dès 1994, Michel Houellebecq dans Extension du domaine de la lutte, explique que la libéralisation des mœurs enclenchée avec 1968 produit un marché sexuel libéralisé, et donc, inégalitaire. Si tu ne baises pas avec plein de monde, tu es raté·e. Si personne ne veux de ton corps, tu est inférieur·e. La charité consistera à te faire croire que toi aussi tu peux plaire (même obèse ou agé·e), cela ne fait que renforcer cette loi du marché sexuel, refusant le modèle positif de la chasteté, qui est un refuge de la dignité pour les exclus. Le libertinage est un marché sans retenue, où l'objecteur de croissance qui ne veut pas consommer est un raté. Ainsi, la métaphore sexuelle sur les frigides qui n'aiment pas le foot n'est pas accidentelle, mais consubstantielle à ce régime. La jouissance n'est plus un plaisir libre mais un commandement social. Sans ascète, une société est totalitaire.

Affrontements sur les Champs-Élysées après la finale de la coupe du monde Affrontements sur les Champs-Élysées après la finale de la coupe du monde

Cependant, malgré la propagande soviétique pour nous vendre la communion nationale autour du premier fan de France, le président, les français ont moins retenu la victoire en coupe du monde que ses débordements. L'actualité  a fait oublier un sondage très préoccupant : Ifop pour Atlantico, Les Français et les conséquences sociétales de la victoire au Mondial 2018 (avant l'explosion de l'affaire Benalla). On se doute que le pays ne va pas se congratuler sur le black-blanc-beurs comme en 1998, la société a bien changé en 20 ans. « Quand vous pensez à l’avenir, diriez-vous que le Mondial de football vous a rendu plus optimiste ? », 1998: 54%, 2018 : 15%. Mais une autre question a été posée, avec le moyen de comparer les réponses entre mai et juillet 2018, et donc mesurer le véritable effet de société de la coupe du monde. Diriez-vous qu’aujourd’hui en France...

  • Les différentes catégories sociales et communautés pratiquent au quotidien le vivre ensemble en se côtoyant et en échangeant les unes avec les autres, mai : 7%, juillet : 8%.
  • Les différentes catégories sociales et communautés vivent les unes à côté des autres sans trop de tensions mais sans véritablement se côtoyer, mai : 48%, juillet : 35%.
  • De vraies tensions existent entre les différentes catégories sociales et communautés qui vivent de manière séparée, mai :  45%, juillet : 57%.

D'abord, il y a bien peu de français qui croient à une belle harmonie nationale, 7 à 8%. La stabilité sur ce chiffre laisse penser que ces deux enquêtes peuvent être comparées, et que les autres différences sont significatives. En seulement trois mois, le contexte de la coupe du monde n'a pas du tout éveillé la concorde mais la conscience des fractures. En mai, la moitié des sondés pensaient que les différences ne provoquent pas de tensions ; après la coupe du monde, ils ne sont plus qu'un tiers. De plus en plus de gens pensent qu'il y a « des tensions » entre les « communautés » et « catégories sociales ». Cette formulation prudente évite de marquer les différences politiques entre droite (communautarismes) et gauche (classes sociales). Pour la paix civile, il est même souhaitable que les fissures de la population restent confuses et nombreuses, afin de ne pas structurer les deux camps d'une guerre civile. Mais il semble bien que l'effet social le plus mesurable de la couple du monde, c'est une prise de conscience des tensions.

Les Deschiens Special Coupe Du Monde De Football T'as cassé la tv avec une canette connard © 3mgutzwiller

Ce sentiment de la désunion nationale n'a pas la même intensité pour tout le monde. Classiquement, l'inquiétude augmente avec l'âge, jusqu'à l'habituel pic entre 50 et 65 ans, la crise d'extrême droite, qui se calme après la retraite. L'optimisme augmente avec l'instruction, ce qui n'est pas du tout le signe d'une lucidité supplémentaire, au contraire, car les plus diplômés vivent plus protégés des confrontations sociales. Enfin, la géographie permet de confirmer une légère modération de l'ouest relativement au sud-est. En France, ces variétés selon la région, le diplôme ou d'âge, finissent par trouver une expression politique non catégorielle, qui exagère un peu les différences mais socialise le débat national.

Ifop, mai et juillet 2018, vivre ensemble ? Ifop, mai et juillet 2018, vivre ensemble ?

En mai, on observait surtout cette méfiance à droite, avec une intensité maximale à l'extrême droite. Les marcheurs sont globalement plus optimistes, comme je l'ai montré ailleurs, mais on ne pouvait pas accuser la gauche, et notamment les Insoumis, d'une aigreur égale au RN/FN. Depuis juillet, l'inquiétude est montée partout. Le niveau de la droite est plus élevé, LR rejoint RN/FN, le niveau de conscience à gauche reste homogène, la majorité présidentielle veut continuer à croire que tout va bien.

Seuls contre tous, LREM commence à radicaliser son aveuglement, raison pour laquelle les militants insultent aussi violemment les sceptiques qui ne prennent pas leurs transports en commun avec des supporters alcoolisés. Toutes les femmes qui ont subi des agressions sexuelles le soir de la finale de la Coupe du monde ne garderont certainement pas le souvenir d'une liesse innocente. D'ailleurs, l'inquiétude des femmes est maintenant supérieure à celle des hommes depuis juillet (mai, H : 45%, F : 45 % ; juillet, H : 54%, F : 59%). Normalement, les hommes votent plus RN/FN et dénoncent des communautarismes théoriques. L'inquiétude féminine n'est pas ici un fantasme idéologique, mais une prise de conscience, ce sont toujours des hommes qui sont sur le terrain, toujours des hommes qui sont hooligans.

L'effet coupe du monde a bien eu lieu, on le retrouvera en septembre, mais c'est une prise de conscience des tensions sociales.

Alexandre Benalla à l'avant du bus de l'équipe de France sur les Champs-Élysées, le 16 juillet 2018. | Bertrand Guay / AFP Alexandre Benalla à l'avant du bus de l'équipe de France sur les Champs-Élysées, le 16 juillet 2018. | Bertrand Guay / AFP

Dans ce contexte, l'affaire Benalla raconte l'histoire du garde du corps personnel de M. Macron, 26 ans, gros bras prêt à tous les services, mais pas à rentrer dans l'ordre républicain. Enquêtes administratives, judiciaires et parlementaires sont lancées, on risque de découvrir une privatisation de la sécurité du président, en accord avec son idéologie économique revendiquée, qui ne veut pas que sa sécurité dépende de son ministre de l'Intérieur ou d'un budget voté à l'Assemblée.

La dérive du pouvoir a été vue par des politiciens aguerris de tous les bords, et notamment les sénateurs, dont on a découvert la patiente précision en commission. Le gouvernement ne veut y voir qu'un feu de paille politicien sur un fait divers. Mais les images impriment. Petite frappe hors de contrôle, Bemalla perçoit un salaire «de dingue», s'est fait décerner le grade de lieutenant-colonel, le même qu'Arnaud Beltrame, cet officier de gendarmerie 20  ans plus âgé, qui s'est livré à des terroristes pour remplacer des otages (23 mars 2018 à Trèbes). La méritocratie en Macronie permet des réussites disruptives, il suffit de toucher le Prince pour aller au ciel. Ce modèle de management venu du sommet de l'État va être catastrophique dans les organisations, attisant toujours plus les haines contre les élites.

La réception de cette affaire peut être observée dans plusieurs sondages. Les chiffres des différents instituts ne sont pas comparables entre eux, les questions et les procédures diffèrent, mais ils peuvent nourrir une perception qualitative. Nous prendrons deux enquêtes, l'une de Elabe du 2 août 2018, qui annonce 2% de hausse pour Macron, et une autre de YouGov à la même date, qui calcule une baisse de 5%. La vérité n'est pas entre les deux, mais dans le détail des deux.

27 juillet 2018, motions de censure au parlement de toute l'opposition, de la gauche à la droite, battue par cahos arithmétique 27 juillet 2018, motions de censure au parlement de toute l'opposition, de la gauche à la droite, battue par cahos arithmétique

Le sondage Elabe a été claironné par les journaux et les militants comme une preuve de la théorie du Macron-Canard, que rien ne le mouille. Sans péril arithmétique, il a en effet vaincu sans gloire des motions de censure à l'Assemblée, mais cela ne lui donne pas pour autant un soutien populaire. De 34% de confiance en juillet, à 36% en août, cette enquête calcule une hausse de +2%, pas bien plus que l'épaisseur du trait (la marge d'erreur), mais pas une baisse. Dans le détail, on observe des déplacement dans les soutiens, les pertes et les gains se font sur différents segments. En un mois, les femmes passent de 30% à 31%, variation peu significative, par contre, les hommes passent de 39% à 43%. Au lendemain de son élection, en mai 2017, Macron était supporté presque également pas les femmes (45%) et les hommes (44%). Cette masculinisation, augmentée par l'affaire Benalla, est un indice très significatif, mais pas interprétable tout seul.

Elabe, popularité Macron, différentiel Août - Juillet 2018 Elabe, popularité Macron, différentiel Août - Juillet 2018

Lorsque l'on observe les plus grandes différences entre août et juillet, on mesure comment l'affaire Benalla a attaqué le soutien initial à Macron, tant les électeurs du premier tour que du second. Les catégories les plus touchées sont les plus informées, les cadres et les franciliens. Pour les sympathisants d'En Marche!, 8% déclarent ne plus soutenir Macron. Cette tendance intrigue, est-ce que cette minorité s'apprête à quitter le mouvement, ou est-ce qu'elle est l'embryon d'une émancipation, pour faire durer le mouvement au-delà de lui ? Il est encore prématuré d'en juger, mais les variations de ce chiffre sont à surveiller.

Pour compenser les baisses, il faut des catégories augmentent, lesquelles ? Ce sont avant tout les jeunes, non politisés, mais avec une sensibilité à droite (RaceNat ou Wauquiez). Ont-ils été séduits par Benalla, le tabasseur de manifestants ? Un sondage ne fait pas le printemps, il faudra d'autres chiffres pour confirmer une tendance aussi nouvelle, mais cela mérite réflexion.

YouGov est une société de sondages britannique qui n'a aucun intérêt politique direct en France, sauf d'en prévoir précisément le climat des affaires. Elle propose des enquêtes pour d'autres pays d'Europe : Allemagne, Pays-Bas, Scandinavie, et autres partenaires commerciaux importants du Royaume-Uni. Son panel est surtout concentré sur les consommateurs, il y a probablement un biais sur les mal-diplômés et l'extrême-droite.

Quant à la méthodologie, le baromètre politique est mélangé à plusieurs questions d'actualité qui peuvent influencer la réponse de confiance sur le président. Ainsi, le sondé passe ici par des questions sur Bemalla, si bien que pour ne pas se dédire, il risque d'avoir une opinion plus négative de Macron, contrairement au sondage Elabe. Il y a probablement une vision culturelle différente, le britannique considérant que son jugement est moins influençable. Il ne faut donc pas tirer des conclusions hâtives sur les différences de score.

Parmi ces questions d'actualité, certaines peuvent être très intéressante, par exemple : « L'affaire Benalla a-t-elle changé, ou non, votre perception du Président Emmanuel Macron ? ». Les 18-34 ans sont les plus nombreux à répondre « je ne sais pas » (22%), 35-54 (16%), 55+ (5%). J'ai déjà montré ailleurs que l'expérience politique progresse plus avec l'âge que le revenu ou le diplôme. Il en résulte que l'affaire Benalla modifie de moins en moins l'opinion sur Macron avec l'âge (jeunes : 40%, moyens : 47%, vieux : 54%). Quelques jeunes (5%)  disent que l'affaire Benalla a amélioré leur image, mais globalement, l'effet de l'affaire a été mauvais (~40%).

Quant à l'alignement politique, ceux qui n'en déclarent pas (36%) sont les plus nombreux à répondre qu'il ne savent pas si cette affaire a modifié leur perception de Macron (22%). Ce n'est décidément pas un simple échauffement de parisiens, mais bien une affaire qui excite les passions politiques françaises. Logiquement, les oppositions de gauche et de droite pensent que c'est une affaire d'état à 50%, tandis que LREM pense à 57% que c'est un fait divers. Benalla aura encore plus polarisé l'opinion politisée.

YouGov, popularité Macron, différentiel Août - Juillet 2018 YouGov, popularité Macron, différentiel Août - Juillet 2018

L'effet de ces questions préalables sur Benalla ont certainement influencé la déclaration d'opinion sur Macron, ce qui explique la divergence entre les sondages YouGov et Elab (pour les catégories qui se recouvrent). Il est sûr que cette affaire a attaqué les convictions des personnes les moins volages, notamment la droite qui pouvait avoir une sympathie pour la politique économique du gouvernement. Par contre, on ne peut pas déterminer si les franges moins politisées, notamment les jeunes, ont une indignation durable ou une sympathie pour Benalla. Mais justement, c'est donc une cible pertinente à travailler, les autres segment étant désormais de plus en plus fixés.

Projet pour la jeunesse Benalla

En conclusion, ce mois de juillet a beaucoup nuit au président. L'exercice du pouvoir selon Macron choque de plus en plus de personnes, notamment parmi les plus convaincues, susceptibles d'influence sur leur entourage. L'histoire Benalla a été lue comme une affaire d'état par l'opposition parlementaire, qui en a profité pour se faire entendre et réveiller les institutions. Il y a un peu d'exagération politicienne, mais c 'est grâce à eux que  l'affaire a été contenue dans des voies institutionnelles. La majorité en profite pour faire croire que ce n'est qu'un fait divers, lançant une guerre de communication. Mais désormais, il ne suffira plus de discréditer Marie Le Pen et Jean Luc Mélenchon, c'est toute la gauche et toute la droite qui s'oppose aux dérives de ce jeune mouvement bien arrogant. LREM met donc ses espoirs de croissance chez les moins politisés, et notamment les jeunes.

Avec l'erreur Benalla, on dirait que Macron veut tenter un coup très osé. Il a parfaitement conscience des divisions contradictoires de la France, qui lui permettent de n'avoir que des oppositions partielles dans la rue. Mais cela ne permet pas de construire une concorde propice à l'adhésion dont il va avoir besoin, parce que le pire est à venir. Il voit bien que la croissance chute, que le chômage ne diminuera pas avant plusieurs années de formation professionnelle, que l'Europe qui était l'horizon de son programme se désunit, et pour tout arranger, la crise financière menace. Dans ce contexte, il faut tenter un coup sociétal qui ne coûte rien mais qui anime l'opinion. Le problème, c'est qu'il ne reste plus beaucoup de droits à donner depuis le mariage pour tous, à part la procréation médicalement assistée (PMA) pour les couples de femmes homosexuelles, pour lequel un règlement hospitalier suffirait. Ce n'est pas suffisant pour créer une grande émotion nationale.

Comme dans toutes sociétés, les problèmes les plus visibles sont produits par les jeunes hommes de 15 à 30 ans. Par le passé, on en a fait des missionnaires, des colons, des militaires, ou ils trouvaient du travail. Ces options sont fermées. La gauche a promu les études pour tous, ça sert à environ 30% d'une génération, mais pour les autres, il n'y a rien. On n'ose pas le dire franchement, mais la massification universitaire augmente le déclassement des jeunes hommes moins diplômés, non seulement sur l'emploi, mais aussi sur le marché matrimonial. Le nombre en augmentation des mères célibataires, notamment dans les classes populaires, n'est pas une décadence morale comme le voudrait la droite, mais le phénomène massif de femmes qui réussissent mieux que les hommes à l'école, et qui préfèrent encore vivre seules que mal accompagnées. Cette frustration matrimoniale (pas nécessairement sexuelle) n'est pas une affaire privée mais au cœur de la reproduction sociale. Il peut suffire à expliquer des stratégies comme le renferment communautaire des femmes, qui produit en échange une haine raciste, en tous cas chez les jeunes hommes.

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Macron s'interdit les solutions de gauche, avec une privatisation partielle prévisible de l'enseignement supérieur pour diminuer de la dette publique, ainsi que les solutions de droite, pour rester libertin. Benalla préfigure peut-être un projet social disruptif. Il est beau, séduisant, et il fait le bien, parce qu'il frappe les étudiants. L'État est pauvre, il a besoin de gens comme lui. Selon la nouvelle devise de la Macronie « libérer, protéger, unir », la libéralisation économique est en cours, la protection contre les migrant aussi, mais pour unir, que faire ?

Je propose à Macron de créer les «citoyens de l'Union». Ces milices de volontaires auto-proclamés pourraient par exemple jouer leur rôle de citoyen contre le harcèlement de rue. En effet, le libertinage n'est pas possible si les rues ne sont pas sûres, si les femmes sont importunées et n'osent plus sortir par temps de supporters, or avec moins d'État, il faut des gardiens de la révolution sexuelle. Ces jeunes héros seront beaucoup plus appréciés des femmes que les racistes et les intégristes, assurant une promotion matrimoniale aussi efficace que l'université, mais à moindre coût. C'est win-win ! Ces volontaires pourraient même rapporter autant à l'État que la limitation de vitesse à 80 km/h, en élargissant leurs missions à toutes les incivilités. De toute façon, Macron ne peut plus que perdre des soutiens parmi ses fidèles informés, il doit viser la jeunesse. Elle n'est pas dogmatique et peut toujours s'enthousiasmer, pour peu qu'on lui propose une vie honorable, qui lui ouvre l'espoir d'une famille.

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