Lutter contre le complotisme, c’est lutter contre qui ?

L'Ifop a publié une enquête sur le complotisme pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch. Les chiffres sont beaucoup repris sans analyse critique alors que le sondage souffre de plusieurs biais. Il renseigne moins sur l’opinion que sur les médias, et ce qu’ils veulent croire.

Un sondage Ifop commandé par la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch (observatoire auto-déclaré du conspirationnisme), prétend mesurer l’apparition d’une mentalité paranoïaque dans l’opinion par l’adhésion à des affirmations déclarées «complotistes». Dans un contexte d’explosion d’Internet, de désocialisation et de dépolitisation, de marchandisation de l’information, de défiance à l’égard des médias et des politiques qui sont censés éclairer et structurer l’opinion, il y a certainement des problèmes à observer, mais il ne suffit pas de les nommer «complotisme» pour que le nom crée la chose. Des intentions politiques et l’opportunisme de promoteurs médiatiques expliquent une bonne partie du mot, reste à observer le fait social.

79% des français croient à au moins une théorie du complot… Cette assertion anxiogène pour le public des médias est fausse. Dès que l’on analyse les énoncés soumis au panel, une personne rationnelle et informée peut en cocher 2 à 4, en montrant au contraire un esprit critique qui lit le contenu des assertions, plutôt que de réagir de manière réflexe à des locutions comme «de mèche», «CIA», «manipulés», «sociétés secrètes», «dictature oligarchique planétaire», «délibérément»… Ce sondage montre au contraire que 20% du panel n’a aucun esprit critique et réagit à des apparences de crédibilité, et non aux informations explicitement exposées. C’est une fake news du complotisme en quelque sorte. N’importe quel «complotiste endurci» (catégorie fabriquée par Rudy Reichstadt de Conspiracy Watch) se verrait largement confirmé par ce comportement médiatique grégaire, émotionnel, et mécaniquement corporatiste : nous, les journalistes, ne devrions nous pas nous interroger collectivement sur le peu d’effet de notre bonne information dans l’opinion, etc…

Méthodologie

Quelques professionnels, heureusement, ont évité le naufrage réflexe. Dans un article du 9 janvier 2018, Hadrien Mathoux de Marianne, relève une première liste de défauts méthodologiques. Il cite Mathieu Gallard, compétent quoique suspect de conflit d’intérêt (de l’Ipsos, concurrent de l’Ifop), et Martin Clavey, tout aussi critique mais indépendant.

Le panel Ifop est testé sur différentes assertions complotistes, parfois très confidentielles, par exemple : il existe un projet secret appelé le « Nouvel Ordre Mondial » et consistant à mettre en place une dictature oligarchique planétaire. J’ai en effet entendu parler du projet de «Nouvel ordre mondial» de George H. W. Bush après la chute du mur, qui a conduit à la première guerre d’Irak, et à asseoir la domination mondiale des États-Unis, de leur économie et de leur finance, largement concentrée.  26% du panel disent avoir entendu parler du nouvel ordre mondial, 24% sont d‘accord avec l’assertion, mais dans le milieu conspirationniste, ce nouvel ordre ne date pas de Bush, c'est un site à fabriquer du clic qui produit des fausses nouvelles comme «Les chats sont-ils des espions extraterrestres ?».. Il n’y a pas d’option «Ne se prononce pas», et encore moins de case «Je ne sais pas» ou «Je m’en fous». Le dispositif pousse à toute force le sondé à avoir une opinion sur des absurdités.

Jérôme Fourquet, de l’Ifop, essaie de répondre à ces critiques le 12 janvier sur le site de Conspiracy Watch : pour ce qui est de la notoriété (« avez-vous déjà entendu parler ou non ? »), le « ne se prononce pas » ne fait pas sens et ne s’impose pas. Tout le monde sera d’accord, mais certaines questions posées ne permettent d’avoir d’avis éclairé, comme : la CIA est impliquée dans l’assassinat du président John F Kennedy à Dallas. La théorie officielle de la balle magique est tellement incroyable qu’il vaut mieux ne pas se prononcer.

Nous retrouvons donc le panel en ligne d’un millier de personnes de l’Ifop, qui peut répondre sans se lasser sur la galette des rois ou Johnny Halliday. À force de fréquenter ce village, on devine plusieurs biais sur les analphabètes qui ne savent pas s’auto-administrer le questionnaire, les étrangers qui ne comprennent pas le français mais qui de toute façon ne votent pas et consomment peu, les sans-logis qui n'ont pas Internet, les anti-sondages, ou les facétieux.

Jérome Fourquet propose l’hypothèse suivante :  ce mode de recueil est particulièrement adapté à ce type de sujets, à l’opposé des sondages par téléphone ou en face-à-face, où une partie des interviewés n’ose pas dévoiler ses opinions à l’enquêteur de peur qu’elles soient jugées comme étant illégitimes ou « politiquement incorrectes » […] le sondé peut s’exprimer en totale liberté devant son écran sans craindre d’être jugé par un enquêteur.

Mais pourquoi un vrai complotiste, qui se sent menacé, irait se révéler aux sondeurs qui ourdissent justement ce complot du «Système» ? Est-ce qu’un test témoin a été mené par téléphone ou en face-à-face, pour vérifier si les gens se censurent encore devant un enquêteur ? Est-ce qu’en ligne ils n’en viennent pas plutôt à répondre n’importe quoi quand l’enquête auto-administrée devient idiote et fastidieuse ? Vérifier cela aurait été plus scientifique, mais plus cher. L’assertion ci-dessus est plausible mais pas prouvée.

Le sérieux de l’institut n’est pas suspecté. Ils ont obtenu du bruit médiatique, mais l’affaire risque de les embarquer plus loin que souhaité. Pour un citoyen sérieux, qui s'inquiète véritablement de ses contemporains, il est prudent d’exclure toute conclusion quantitative absolue sur l’opinion, et d’en rester à une analyse qualitative.

Le complot des extrêmes contre la rationalité des «modérés»

La fondation Jean Jaurès (proche du Parti socialiste) n’a pas ces scrupules et en tire des conclusions politiques flatteuses pour eux, résumées par deux graphiques.

Les complotistes votent Mélenchon (et Marine Le Pen). selon Rudy Reichstadt, fondation Jean Jaurès (proche du parti socialiste). Les complotistes votent Mélenchon (et Marine Le Pen). selon Rudy Reichstadt, fondation Jean Jaurès (proche du parti socialiste).

Les non-complotistes votent Hamon (Rudy Reichstadt, fondation Jean Jaurès) Les non-complotistes votent Hamon (Rudy Reichstadt, fondation Jean Jaurès)
Donc, l’électorat de Hamon (avec Macron) serait le moins «complotiste». Par contre, les «populistes» de gauche et de droite sont amalgamés. Le problème, c’est que le vote Hamon a été très minoritaire, et a touché un électorat certainement admirable de fidélité, mais désavoué par son organisation. En remontant une page plus haut (91) dans le même tableau de données, le parti socialiste (tel que revendiqué aujourd’hui) a un autre comportement sur le «complotisme».

Ifop 2018-01, partis de «complotistes» (graphique Frédéric Glorieux) Ifop 2018-01, partis de «complotistes» (graphique Frédéric Glorieux)

Voilà les chasseurs de conspirateurs pris en flagrant délit de manipulation de leurs données. Les partis de gauche attirent un nombre comparable de «non-complotistes». Notons le cas particulier des verts, alliés des socialistes, apparemment très endurcis au complot. Ce sondage mesure certainement quelque chose, mais pas ce que ses commanditaires voudraient.

Et si on disait, pour la gauche en tous cas, que «complotiste» signifiait «informé», ou «critique» ? Si vous répondez oui à la proposition «des firmes puissantes manipulent l’information scientifique pour faire croire à l’innocuité du glyphosate ou du tabac», êtes-vous complotiste ? Vous l’êtes en tous cas selon ce sondage lorsque vous cochez la case : le ministère de la santé est de mèche avec l’industrie pharmaceutique pour cacher au grand public la réalité sur la nocivité des vaccins. L’irrationalité n’est pas dans le fait évoqué, il a suscité le questionnement très sérieux en 2010 d’une commission d’enquête du Sénat sur le rôle des firmes pharmaceutiques dans la gestion par le Gouvernement de la grippe A (H1N1)v, créée sur la demande du groupe Communiste, Républicain et Citoyen et des sénateurs du Parti de Gauche.

Le complot tient à un mot, «de mèche». La majorité des gens ne peut pas être informée avec précision, par contre, elle peut réagir au mot «de mèche». C’est un signal de type sifflet à chien. Quand on a un CAP ou un BEP (64% d’accord), on pense être en démocratie et avoir le droit d’avoir une opinion sur les collusions d’un gouvernement avec les entreprises privées, et on peut réagir positivement au signal «de mèche». Quand on a un master ou plus (42% d’accord), l’enseignement supérieur a su nous appendre la difficulté de se construire une opinion fondée, et donc on renonce à juger par soi-même sur les sujets hors de notre compétence, et on sait que l’insinuation «de mèche» n’est pas factuelle. 

Le véritable enjeu est là. Certaines franges de l’opinion se doutent de manipulations tout à fait réelles, mais elles n’ont pas le temps ou la compétence pour tirer des conclusions pondérées. Le procès pour complotisme consiste à condamner moralement cette part de la population qui cherche sincèrement à se faire un avis éclairé dans la complexité du monde, mais qui n’est pas autorisée à avoir son idée par un diplôme. L’accusation de «complotisme» est un mépris social qui ne veut même pas prendre le temps d’expliquer. Les enseignants sauront apprécier ce qu’est devenu le parti qui se dit socialiste et qui s‘approprie le nom de Jean Jaurès.

On n’a même plus envie de parler de gauche ou de droite, mais pour les gens qui sont encore dans la société réelle, et pas uniquement sur Internet, qui se soucient de leur commune, de leurs concitoyens, on voit bien le travail immense qui nous attends pour resocialiser, faire discuter, élaborer des idées qui peuvent se transformer en action. Les champions du «complotisme endurci» sont les chômeurs (39%), contre les master et + (15%), ce sont aussi ceux qui s’informent le plus par la télévision (63%), master et +  (25%). Leur cerveau a été bien préparé à recevoir la publicité.

L’économiste Patrick Artus pense que le croissance revient, mais que les entreprises ne trouvent plus à recruter, ce qui revient à dire que les 9,4% de chômeurs actuellement ne sont pas employables. Au même moment du cycle économique en 2007, ils étaient 7,7%. 10 ans de crise et de télévision ont produit 500 000 personnes de plus qui ne peuvent plus revenir à l’emploi. Si j’étais chômeur, je me demanderais sérieusement s’il n’y a pas un «complot» de l’économie, ou plutôt, une mécanique aveugle d’intérêts, pour m’abêtir en silence. Le pire, c’est que personne ne me veut du mal, je ne peux même pas me rassurer en inventant des forces occultes qui s’intéressent à moi. Je suis juste : en trop.

Le complot technocratique de l’anti-complotisme

La technocratie a un intérêt politique de court terme à décrédibiliser toute tentative de penser globalement la société. En dénonçant ainsi un «complot technocratique de l’anti-complotisme», je risque d’être amalgamé à Dieudonné par Conspiracy Watch. Voyons plutôt leurs méthodes sur un cas concret.

Usul est un chroniqueur video sur Mediapart, qui se dit ouvertement communiste, sans préciser dans quel parti. On sait l’énorme succès des vidéos Internet auprès des adolescents d’aujourd’hui, du besoin d’y installer la pluralité des opinons avec un talent qui plaise, parce que pour l’instant, Youtube est politiquement plus occupé par des intégristes religieux, ou l’extrême droite. Pour réussir, il faut comprendre les recettes qui font le succès de l’adversaire, les assimiler, et se jeter dans l’arène à armes égales. Dans Usul : du combat contre la « mythologie républicaine » à la tentation complotiste, Conspiracy Watch insinue que Usul serait fasciné par la pensée « anti-système » d’Alain Soral (un youtubeur ouvertement antisémite). Bel amalgame de la gauche à la droite la plus moisie. Voudrait-on empêcher la jeunesse de se former politiquement ? Les jeunes ne lisent pas Conspiracy Watch, cela vise plutôt à inquiéter les parents.

À trop fréquenter les complotistes qu’ils dénoncent, Conspiracy Watch empruntent les mêmes méthodes, celles du négationnisme. Cela consiste a être maniaque des détails, à épuiser tout contradicteur dans une liste infinie de points à réfuter avant d’avoir le droit d’oser une réserve. Il est impossible de présenter son irréductible différence dans sa bonne foi, vous n’êtes jamais compris, vous êtes atomisé en énoncés contestés et précipité dans un réseau de collusions et de compromissions, au service d’une thèse délirante. Journalisme sans conscience n’est que ruine de l’opinion. Cette note dans l’article sur Usul illustre bien l’esprit :

Une citation (« Moi, ma formation politique, c’est Alain Soral ») issue d’une interview vidéo d’Usul mise en ligne le 5 mai 2017, a été retirée du corps du texte. L’auteur a, de bonne foi, entendu Usul affirmer : « Moi, ma formation politique, c’est Alain Soral » (entre 0’32’’ et 0’42’’). Or, comme des internautes nous l’ont fait remarquer, en réécoutant attentivement la bande-son, il apparaît plus probable qu’Usul rapporte au style indirect ce qu’il entend parfois chez certaines personnes qu’il lui arrive de rencontrer. Le texte a été modifié en conséquence et nous présentons nos excuses à nos lecteurs pour cette erreur (La Rédaction).

Un réseau d’internautes est convoqué pour se jeter comme une meute de wikipédiens sur un pokemon, l’exactitude est sauvée, mais pour tout le monde il ne restera qu’une conclusion, Usul, c'est mal, c’est Soral. On voit très bien l’utilité politique de pouvoir lever des armées de bots redresseurs d’imprécision. Comparé à une réunion politique d’un parti écologique, ces troupes sont beaucoup plus maniables , disciplinées, et motivées pour patrouiller sur les réseaux au moment des élections.

Conspiracy Watch semble apparemment une bonne nouvelle pour la presse, toute cette opinion à corriger de ses complots et fausses nouvelles, voilà une mission de service public qui va donner du travail aux journalistes paupérisés, la tâche est même encouragée par le président lors de ses vœux à la presse. Mais cette startup disruptive annonce plutôt une crise assez définitive du métier. Avec l’augmentation du niveau d’études et le chômage des jeunes, des bénévoles savent parfaitement vérifier une information. Ils peuvent suivre le cursus Facebook pour devenir journalistes. D’ailleurs, Libération (possédé par le fournisseur d’accès SFR) et Le Monde (possédé par le fournisseur d’accès Free), sont désormais des sous-traitants de Facebook pour trier les fake news. Mais leur conscience est sauve, ils ont le droit de critiquer Facebook. Ils ne comprennent pas qu’ils servent à entraîner des intelligences artificielles, qui les remplaceront beaucoup plus efficacement, sans grève pour motion de défiance. Une fois entraînés, ces robots sauront faire la conversation automatique aux complotistes déviants, toujours aimables et imperturbables, pour les dissuader du suicide, du terrorisme, ou de l’apocalypse. Si le métier des journalistes se résume à vérifier des informations, alors ils sont remplaçables par des bots, comme déjà les traders, et bientôt les comptables.

Être journaliste, c'est être une conscience critique, pas une machine à dépecer l'information.

Gauche, droite, immigration

Si on laisse les canulars comme les traînées empoisonnées des avions à réaction, le panel Ifop montre des différences autrement plus préoccupantes entre la gauche et la droite, sur l’immigration. Les questions sont pourtant spécialement mal posées, au point qu’une intention est à soupçonner.

  • Les pays européens ont le devoir d’accueillir les personnes poussées à l’exil par la guerre et la misère, et c’est aussi leur intérêt économique à long terme
  • C’est un phénomène inévitable compte tenu du vieillissement de la population européenne et des conditions de vie de ces populations dans leurs pays d’origine
  • C’est un processus inquiétant, qui cause des problèmes de coexistence entre des cultures très différentes et menace à terme notre mode de vie
  • C’est un projet politique de remplacement d’une civilisation par une autre organisé délibérément par nos élites politiques, intellectuelles et médiatiques et auquel il convient de mettre fin en renvoyant ces populations d’où elles viennent

La première proposition (Devoir et intérêt économique) est très idéologique car elle suppose qu’un devoir moral se balance nécessairement avec un intérêt économique. S’il s’agit d’un devoir, alors il faut l’honorer, quoi qu’il en coûte, ou alors c’est par intérêt, et ce n’est pas un devoir. La culture morale des gens n’est pas arrivée à ce point d’hypocrisie que l’on ne se flatte que de devoirs qui rapportent. La seconde (Fatalité démographique) impose un autre raisonnement fallacieux. Le Japon prouve que le vieillissement n’oblige pas du tout à accepter la misère du monde, pourvu qu’il se trouve assez de jeunes pour défendre les frontières. La troisième proposition (Problèmes de coexistence) mélange deux notions qui n’ont peut-être pas été lues attentivement. Quelqu’un a pu de bonne foi reconnaître des problèmes de coexistence, sans pour autant penser à une menace pour notre mode de vie, surtout que cela serait redondant avec la dernière proposition (Remplacement de civilisation). L’écart d’adhésion entre les deux propositions montre bien la différence de compréhension.

Ifop 2018-01, complotisme, l'immigration Ifop 2018-01, complotisme, l'immigration

Contrairement à ce que Rudy Reichstadt veut laisser entendre sur le site de la fondation Jean Jaurès, il y a des complots de droite et des complots de gauche, et pas une entente irrationnelle entre la France Insoumise et le Front National, contre des modérés. La droite est plus réticente à l’immigration que la gauche et le centre. Dans le détail, le parti socialiste attire les plus belles âmes qui en appellent à notre devoir moral d’humanité universelle, les insoumis, globalement plus pauvres, ne se cachent pas des frictions de coexistences dans certains quartiers, comme les marcheurs. Pour une vaste majorité d’entre nous, la démographie est une croyance que l’on n’a pas étudiée, il est difficile d’y avoir une opinion éclairée, on y réagit avec une fausse rationalité, corrélée à nos valeurs morales.

Le Grand Remplacement de Renaud Camus est populaire au Front National et chez Les Républicains de Wauquiez, personne ne sera surpris. Ce qui est rassurant, c’est que la menace est arrivée à terme en 2015, en tous cas selon ce qu’avait prédit le Figaro Magazine en 1985. C’est fait, nous ne somme plus français, inutile d’en parler plus. Mais environ 30% de gens d’accord avec cette affirmation à gauche et au centre, c’est très préoccupant. Il faudrait pouvoir mener des interviews pour comprendre comment la question a été comprise, quelle est la moyenne d’âge et d’instruction, à quoi adhère exactement cette frange de l’opinion. Mais ce ne serait plus un sondage commercial, mais vraiment une enquête scientifique.

Conclusion citoyenne

La première prescription urgente, contre le complotisme, est de pratiquer la méthode paranoïaque-critique de Dali. La paranoïa est une méthode de connaissance. Penser que tout le monde veut vous tuer, alors qu’ils ne vous tuent pas, vous oblige à les étudier. Il faut souffrir d’un conformisme inquiétant pour ne pas avoir des passages de pensée totalitaire, le temps d’épuiser les charmes explicatifs d’une idée. La maladie n’est pas d’y passer, mais d’y rester, ou de l’interdire. Statistiquement, il y aura toujours une part de population en train d'y passer.

Cette enquête communique tout de même des résultats plus rassurants. Un pourcentage négligeable de moins de 1% affirme que le génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale est une invention qui n’a jamais existé. Les cas sont tous dans la région Nord-est, entre 25 et 34 ans, certains se disent sans sympathie partisane, d’autres se déclarent socialistes. La probabilité d'un socialiste négationniste est faible, plus faible qu’un manipulateur d’extrême-droite voulant se faire passer pour un socialiste.

Pour ceux qui écrivent ou lisent ce genre de billets, il y a une action plus concrète, aller parler avec ses voisins, ses collègues d’un autre étage ou d’un autre rang, rentrer dans d’autres manières de penser que les siennes. Prendre le temps, laisser parler, mettre en confiance, et ne pas censurer par principe les opinions décalées ou délirantes. Dans la confiance et la bonne foi, on vous accouche parfois de premiers monstres pour vous choquer, mais si vous n’êtes pas choqué, les gens arrêtent un jeu qui ne les amusent pas vraiment. Les cas pathologiques sont rares, et indétectables par un sondage.

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