Andry Rajoelina au MEDEF, exercice à haut risque

Le Chef de l'Etat malgache tente de séduire les milieux d'affaires français. A nouveau. L'exercice similaire de mai 2019 s'était en effet soldé par un échec cuisant. A mi-mandat, il ne peut se permettre les mêmes erreurs...

Rendez-vous informel au MEDEF

Andry Rajoelina est invité par le MEDEF à rencontrer les principaux investisseurs français en Afrique le 25 août prochain. Alors que le battage médiatique à Madagascar bat son plein autour de cet événement, il convient de le remettre à sa juste place. Il s'agit d'une réunion dite informelle avec les principaux représentants des milieux d'affaires français, au cours de laquelle on attend de l'invité qu'il vante les mérites de son pays et les opportunités d'investissement pour contribuer à ce que le régime en place qualifie "d'émergence". 

A noter que le président malgache passera après le Premier ministre de Côte d'Ivoire, pays où contrairement à Madagascar, l'essentiel du CAC40 est présent et actif.   

A noter enfin que le Chef de l'Etat malgache, contrairement à ses homologues de pays mieux considérés que Madagascar, n'a pas été invité au Sommet de Paris sur le financement des économies africaines auquel une trentaine de Chefs d'Etat et de gouvernement du continent ont pris part. Malgré sa Cadillac blindée et sa tunique de dictateur en chambre, Andry Rajoelina joue dans une catégorie bien inférieure aux Macky Sall (Sénégal), Nana Akufo-Addo (Ghana) et autres Félix Tshisekedi (RDCongo)...

Exercice à haut risque pour Rajoelina

Cette réunion, qui ressemble davantage à un strapontin pour les recalés du Sommet, n'est ni plus ni moins que la redite de la réunion de mai 2019 entre Rajoelina et le MEDEF qui s'était tenue à l'époque dans des conditions autrement plus favorables. Récemment élu, manifestement désireux de réformer et faire avancer un pays réputé dans les milieux d'affaires pour n'être pas "bankable", le jeune Rajoelina suscitait sinon l'engouement du moins l'intérêt. Làs ! Le soufflé est bien vite retombé avec la multiplication des affaires et des scandales qui rappelaient la nature profonde du régime : une clique de prévaricateurs (au pouvoir), alliés à une clique d'opportunistes (milieux d'affaires locaux), dans un contexte de corruption généralisée (qui vous saute à la figure dès la descente d'avion), d'absence d'infrastructures et de services de base (routes, électricité, eau, santé, éducation, etc.), sans compter une insécurité rampante. Bref le repoussoir total pour des gens que l'on essaie de faire venir à toute force à Madagascar.

A telle enseigne que la visite d'entreprises programmée en septembre 2019, décidée hâtivement en mai 2019, n'a jamais eu lieu ! Voilà un précédent bien fâcheux que le Petit Timonier de Madagascar ferait bien de ne pas renouveler.

Triple enjeu pour Rajoelina 

D'abord, gagner en respectabilité. Si ces rencontres informelles sont anodines pour le MEDEF, elle contribuent à forger une image de Chef d'Etat fréquentable pour un Rajoelina en proie à un désamour grandissant dans son pays. Comme il s'y emploie depuis le premier jour, il essaie de faire oublier son passé de putschiste qui l'a mené, par les hasards de l'histoire, à la tête d'une Transition fantôche de 2009 à 2013.   

Puis, reprendre la main en interne avec les élections de 2023. Le dernier remaniement hasardeux auquel il s'est livré donne le ton. Rajoelina veut "bétonner", comme ils disent dans on entourage, son - maigre - bilan, et "verrouiller", comme ils disent également, la communication d'ici les élections. D'ailleurs la presse malgache est priée de chanter les louanges de ce voyage à Paris. C'est dans ce contexte que cette opération de redorage de blason à vil prix s'inscrit. "Regardez comme je suis beau, je parle aux chefs d'entreprises français, qui ont d'ailleurs déboursé 350€ pour me voir, et je vais les faire venir" dans un pays où le climat des affaires est tout sauf propice à l'installation d'entrepreneurs respectables... Un moyen de faire oublier au passage une gestion catastrophique de la COVID, un farce politico-sécuritaire toujours en cours (une vraie-fausse tentative d'assassinat sur sa belle personne), une famine qui frappe près de 2 millions de personne pour laquelle il n'a pas levé le petit doigt (véridique), et le train de vie scandaleux que ses enfants distillent sur les réseaux sociaux alors que le pays s'enfonce chaque jour davantage, non pas dans la pauvreté, ni la grande pauvreté, mais la misère. Le MEDEF, qui cherche également à redynamiser son image en s'éloignant des clowns les plus toxiques du type Obiang, appréciera. Déjà que les réunions préparatoires avec le conseiller diplomatique de l'époque, actuel ministre des affaires étrangères étaient particulièrement cocasses, personne ne comprenant vraiment le ton peu approprié de l'intéressé, ses coups de bouc, sa menace d'annuler l'exercice si les exigences de Andry Rajoelina - qui est le demandeur dans l'affaire - n'étaient pas respectées. Voyons si Patrick Rajoelina, qui se prétend diplômé de Sciences Po Paris et de l'ENA (le MEDEF appréciera de traiter avec un affabulateur de premier ordre...), gèrera mieux les suites de cette rencontre que le malheureux Secrétaire Général de la présidence malgache, Valéry Ramonjavelo, snobé il y a deux ans par le patronat français qui n'a finalement pas jugé utile de se déplacer en septembre 2019 (bien avant la crise de la COVID...).

Enfin, la relation France/Madagascar. Sujet passionnant. Instrumentalisant un sentiment national qui s'exacerbe - comme un peu partout dans le monde - Rajoelina dit vouloir mettre l'ancienne puissance coloniale "au pas". Il revendique la souveraineté malgache sur les îles Eparses, il menace de se tourner vers d'autres partenaires, certaines entreprises françaises sur le sol malgache sont inquiétées. Bref, il joue aux durs alors que Paris, comme le reste du monde, se désintéresse de Madagascar. Rajoelina s'est laissé entraîner dans une querelle avec la France, qui fait de lui un héros au petit pied à Antananarivo mais qui est à peine perceptible à Paris, occupé par d'autres sujets autrement plus importants et sérieux (Sahel avec ses 5.000 hommes engagés sur le terrain, préparation du prochain Sommet Afrique-France puis Europe- Afrique, le contrecoup de la chute de Kaboul aux mains des talibans, etc.). Cela laisse bien peu de place pour s'intéresser au sort de ce petit coin de paradis, qui suscite spontanément la sympathie, mais qui est rendu désespérant par ses dirigeants qui s'acharnent à le détruire, l'appauvrir, l'enlaidir. Plus de forêts primaires, plus de baobabs, plus de lémuriens, plus de poissons.... Clap de fin.  

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