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Les étudiants du Studio 8 (huitième promotion, actuellement en deuxième année) de l'École du Nord[1] ont bien de la chance. À voir le bonheur qui les traverse tous, le jour de la première, cette joie dicible de jouer dont il ne se départirons pas durant toute la représentation de « 15 Trumps en colère se noyant dans leur propre merde », réjouissante satire de l’Amérique MAGA contemporaine, adaptée très librement de la pièce de Reginald Rose, « 12 Angry Men[2] (Douze hommes en colère) » (1954), huis-clos judiciaire transposé ici dans un décor de l’Amérique de Donald Trump. Marlène Saldana et Jonathan Drillet, duo infernal du kitsch politique, qui, depuis 2008 écrivent et mettent en scène leurs spectacles au sein de la compagnie The United Patriotic Squadrons of Blessed Diana, viennent de lâcher leurs élèves sur scène comme on lâche des clowns dans une fosse à purin. Oui, ces étudiants ont bien de la chance. C’est la première fois qu’ils se produisent sur scène, empruntant, pour y arriver, la bouche grande ouverte d’un géant cracheur de fumée – comme une sorte de sas conduisant des coulisses à la scène, de l’intérieur de la tête de Trump au reste du monde –, dont le visage occupe plus de la moitié de la scène de la petite salle du Théâtre du Nord à Lille. Tous sont affublés d’une perruque blonde à mèche, allusion au toupet longtemps mal fixé du président américain, d’une cravate rouge trop serrée, d’un même tain de peau orange fluo – comme Bernard Arnault ou Christine Lagarde – et d’un mini-slip tout aussi rouge et (trop) bien rempli. Dans cette bataille judiciaire qui se joue à portes fermées, l’Amérique de Donald Trump tente tant bien que mal de rendre un verdict. L’ambition du spectacle est de mettre en lumière les rouages du pouvoir, de la démocratie, de la parole publique, en l’abordant par le prisme satirique, agressif, ironique. Le titre annonce la couleur. De la boue, de la farce, de la colère.
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Douze Douze hommes en colère, version MAGA sous stéroïdes
Dans la pièce de Reginald Rose, un juré solitaire fait vaciller la machine judiciaire. Avec trois Trump de plus, commentateurs de l’actualité en direct, et une bonne dose de doctrine Bannon (« Flood the zone with shit[3]»), on obtient « 15 Trumps en colère se noyant dans leur propre merde », cauchemar démocratique en quatre-vingt-dix minutes (plus ou moins) chrono. Le texte est une pâte vivante, pétrie d’impros, d’interviews Fox News, de discours de rallyes et de fuites WikiLeaks. Chaque soir, le spectacle mute. Les quinze apprentis-comédiens du Studio 8 – Lysandre, Raphaël, Louna, Soren, Ruth, Marie, Lexan, Maël, Marine, Sarah, Lucas, Siméon, Mamadou, Djénaé, Takumi – y incarnent chacun une variante de Trump, ou plutôt une métamorphose. L’un gesticule, l’autre minaude, un troisième vocifère, un autre pleure, formant un chœur dissonant, un zoo humain dans lequel tout le monde parle beaucoup, s’écoute peu, s’interrompt souvent. Quinze facettes d’un même monstre, à la fois colérique, pleurnichard, séducteur, complotiste... tournent autour de la longue table rectangulaire tels des requins en costard sans pantalon. L’écriture scénique est construite sur la cacophonie maîtrisée, l’art de la saturation. On n’est plus dans un huis clos rationnel à la Reginald Rose, mais dans une bulle de bruit, une chambre d’écho dans laquelle les voix ne cherchent plus à convaincre mais à dominer. Les quinze ont bataillé ferme : faut-il condamner l’adolescent pour le meurtre présumé de son père ou l’acquitter en raison du doute qui subsiste ? Et quand un Trump doute, les quatorze autres lui sautent dessus, engageant des battles grotesques et absurdes dans lesquelles la parole xénophobe, raciste, misogyne, homophobe, explose en une logorrhée de haine et de bêtise, une diarrhée verbale abracadabrantesque, une chorégraphie intestinale sur laquelle les Trumps glissent, tombent, se noient dans leur propre délire.
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Marlène Saldana et Jonathan Drillet forment un duo burlesque unique dans le paysage du théâtre français. Récemment, ils ont réhabilité Paul Verhoeven et Elisabeth Berckley dans « Showgirl[4] » (2021), démontrant avec leur humour corrosif ce que la société patriarcale fait au cinéma. L’an passé, « Les Chats (ceux qui frappent et ceux qui sont frappés)[5] » (2024) marquait une entrée en résistance courageuse et hilarante de leur théâtre, assurément engagé. Ces deux-là revendiquent un trash chic, un queer furieux, une politique en talons aiguilles. Avec l’impro contrôlée comme méthode, ils invitent les élèves à apporter chaque jour un document réel, qu’il s’agisse d’un tweet supprimé, d’une vidéo deepfake, ou d’un mail de campagne. Le résultat donne naissance à une satire infectieuse. Ces quinze comédiens de vingt ans, grimés en vieux milliardaire raciste, sont terrifiants de justesse.
Comme à son habitude, le duo a concocté une playlist aux petits oignons. Chaque morceau renvoie à un évènement en lien avec Trump, à l’image de la chanson « Bobby Brown Goes Down » de Frank Zappa, satire absurde et provocante sur la culture américaine, le machisme, le succès matériel et les perversions sexuelles, qui est souvent mise en relation avec Donald Trump à travers des parodies satiriques en raison des similitudes perçues[6]. Autre exemple, « Dont eat the Dogs Don’t eat the Cats » d’Adam Attax renvoie à la rumeur raciste relayée par Donald Trump au cours d’un débat télévisé face à Kamala Harris, lors de la campagne présidentielle en septembre dernier. L’ex futur président s’en prenait violemment à la communauté haïtienne de Springfield, dans l’Ohio, en affirmant que ses membres mangeaient les chiens et les chats des Américains[7]. Auparavant, on aura assisté à une version revisitée de I feel pretty extrait de la comédie musicale de West Side Story. La reprise de YMCA de Village People par quinze Trumps adoptant les pas de danse singuliers du président, rappelle que la célèbre chanson retentissait à chaque meeting du républicain pendant la campagne présidentielle[8], hymne gay devenu aujourd’hui hymne MAGA, un comble quand on sait que Trump est homophobe et menace ouvertement les droits LGBTQI+.
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Esthétique de l’excès et du miroir brisé
On ne peut que saluer l’audace de l’entreprise, qui choisit de basculer le modèle du jury impartial – ou censé l’être – de « 12 Hommes en colère » dans une version où tout est déréglé, saturé, grotesque, où la logique démocratique vacille. Le mélange entre l’univers judiciaire – la salle d’audience – et la caricature trumpienne est séduisant. Le dispositif met en lumière la façon dont la démocratie peut devenir scène, spectacle, mais aussi dont le discours politique, les « fake news », le jeu de l’image prennent une place centrale. Si le spectacle est too much, s’il est vulgaire, trivial, souvent obscène, c’est voulu. Marlène Saldana et Jonathan Drillet refusent d’intellectualiser Trump. Ils veulent qu’on le sente dans les tripes, dans le nez. Le spectacle dépasse la blague pour se faire catharsis, exorcisme. Au-delà de la satire, la pièce invite à une réflexion sur ce qu’il reste de la justice quand l’image, la posture, le bruit médiatique prennent le pas sur la parole argumentée ? Quand la « zone de merde » de Steve Bannon, devient stratégie de communication. La farce semble ne jamais vraiment lever le pied, imposant un rythme serré, une folle énergie.
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Il y a, dans la pièce, cette volonté de « faire théâtre de notre temps » de façon frontale, sans demi-mesure. On entre dans la salle et l’on est immédiatement confronté à l’image de l’Amérique « trumpisée » et à ses effets domino : justice, image, pouvoir, mensonge. Le spectacle montre la démocratie mise à l’épreuve – non pas par un ennemi extérieur, mais par elle-même, par ses mécanismes, ses promesses non tenues, sa transformation en spectacle. La jeune troupe, encore étudiante, porte le texte, le dispositif, l’irrévérence. On rit de l’absurdité de la pièce – et on s’arrête parce qu’on se dit que non, ce n’est pas absurde : c’est juste. Trop juste. « 15 Trumps en colère se noyant dans leur propre merde » marque indéniablement, interroge, bouscule. Loin d’un théâtre de confort, elle a le mérite d’être cohérente dans son style ironique, corrosif, engagé, et dans son propos. Il est rare de voir un jeune ensemble d’acteurs prendre ce genre de pari stylisé au propos urgent (démocratie, image, fake news). La scène transforme le monde en miroir trivial, et nous donne l’occasion de nous y regarder. « 15 Trumps en colère… » est un spectacle audacieux, à la fois efficace et perfectible. Il fait le choix d’une forme et assume ses risques. Il pourrait gagner en nuance, en respiration, ce qu’il se propose de remplacer avec panache. Ce n’est pas un théâtre apaisant, mais un théâtre qui met le doigt dans la plaie. Marlène Saldana et Jonathan Drillet, et les quinze du Studio 8 nous ont appris une chose. La démocratie, parfois, pue. Et c’est en plongeant dedans qu’on la nettoie. Les étudiants-comédiens montent pour la première fois sur scène avec ce spectacle. 15 Trumps en colère se noyant dans leur propre merde. Oui, décidemment, ils ont bien de la chance.
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[1] Liée au Théâtre du Nord à Lille, l’École du Nord propose depuis 2003 une formation supérieure au métier de comédien.
[2] Sidney Lumet en réalisera la version cinématographique trois ans plus tard, en 1957, unanimement saluée par la critique mondiale.
[3] « The real opposition is the media. And the way to deal with them is to flood the zone with shit », Steve Bannon, le 30 janvier 2018.
[4] Guillaume Lasserre, « Sortir du volcan », Un certain regard sur la culture / Le Club de Mediapart, 1er mars 2024, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/010324/sortir-du-volcan
[5] Guillaume Lasserre, « Les chats ou le théâtre en résistance », Un certain regard sur la culture / Le Club de Mediapart,11 janvier 2025, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/110125/les-chats-ou-le-theatre-en-resistance
[6] Le narcissisme du personnage (un homme riche et arrogant qui se voit comme l’incarnation du succès américain), les allégations de comportements sexuels déviants (comme les accusations d’agressions sexuelles contre Trump, évoquant la ligne sur le viol de la cheerleader), et surtout le scandale du dossier Steele, qui alléguait des actes impliquant des « golden showers », thème de perversion sexuelle qui résonne avec l’esprit dégradant de la chanson, même si les paroles ne le mentionnent pas explicitement.
[7] Charles M. Blow, « Trump’s bogus claims about haitians are part of a bigger agenda », New York Times, 18 septembre 2024, https://www.nytimes.com/2024/09/18/opinion/trump-haitians-immigration-springfield.html
[8] Avec l’accord des détenteurs des droits qui ont ainsi amassé des millions de dollars. Le groupe Village People s’est même reformé pour se produire sur scène à la fin du rassemblement de Donald Trump, le 19 janvier dernier à Capital One Arena de Washington D.C, la vielle de son investiture. « Investiture de Donald Trump : avec les Village People sur scène, le milliardaire n’a pas boudé son plaisir », Huffington Post, 20 janvier 2025, https://www.huffingtonpost.fr/international/video/investiture-de-donald-trump-avec-les-village-people-sur-scene-le-milliardaire-n-a-pas-boude-son-plaisir_245042.html
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« 15 TRUMPS EN COLÈRE SE NOYANT DANS LEUR PROPRE MERDE » - un spectacle de Jonathan Drillet et Marlène Saldana, Créé en collaboration avec et interprété par les élèves comédien·nes du Studio 8 de l'École du Nord : Lysandre Akmese-Euillet, Raphaël Arhie, Louna Giriat, Soren Hamzaoui Lapeyre, Ruth Kouame, Marie Le Guellec, Lexan Léger, Maël Leurele, Marine Marçais Boyer, Sarah Murcia, Lucas de Oliveira, Siméon Poissonnet-Maillet, Mamadou Sall, Djénaé Segonds, Takumi de Valette. Création costumes, perruques, maquillage Jean-Biche, Assistanat mise en scène et maquillage-coiffure Ella Amstad, Prince Sadjo Barry, Nam Durieu,Mathilde Ngasi (élèves du parcours Mise en scène, Écriture et Dramaturgie du studio 8). Lumières Lucie Decherf. Son Louis Régnier. Production Théâtre du Nord, CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France ; L’École du Nord - École Professionnelle Supérieur d’Art, Dramatique ; The UPSBD. Spectacle créé le 4 novembre 2025 au Théâtre Diu Nord, à Lille.
Du 4 novembre 2025 au 3 avril 2026, au Théâtre du Nord, Lille.
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