Kehinde Wiley, portraitiste de la magnificence

Première rétrospective dans une institution publique française pour l'artiste afro-américain Kehinde Wiley, qui expose une trentaine de toiles au centre d'art cannois La Malmaison sur la Croisette. Pouvait-on rêver meilleur écrin que cette ancienne villa du XIXème siècle pour celui qui avoue sa fascination pour les symboles du pouvoir qu’il dénonce ?

Kehinde Wiley, Les trois Grace, série The World Stage : France, huile sur toile, 2012 © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles Kehinde Wiley, Les trois Grace, série The World Stage : France, huile sur toile, 2012 © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles
Cannes n'est pas – encore - connue pour ses expositions d’art contemporain ni pour son goût prononcé pour la création plastique. Il suffit de déambuler sur la Croisette pour s'en rendre compte. Le front de mer français sans nul doute le plus arpenté par les stars du cinéma mondial affiche un affolant côté bling bling. L'espace qui sépare deux établissements de luxe sur le trottoir est systématiquement rempli de fausses œuvres tape-à-l'œil dont l'abyssale vacuité conceptuelle rappelle les vulgaires ersatz qui se vendent dans les boutiques déco – que certains appellent galeries d'art – de la place des Vosges ou du 8ème arrondissement de Paris[0]. Côté service public de la culture en revanche, l’arrivée de Numa Habursin à la direction de Pôle Art Moderne et Contemporain de Cannes (PAMoCC) en 2018 semble peu à peu changer la donne. Si, pour sa première programmation cannoise l’été dernier, il s’appuie sur deux valeurs sûres qui font consensus, Nicki de Saint-Phalle et Pierre & Gilles, il n’hésite pas à inviter à leurs côtés, pour une exposition personnelle, la jeune peintre d’origine iranienne Nazanin Pouyandeh (née en 1981 à Téhéran, vit et travaille à Paris) qui interroge dans ses toiles les représentations collectives et la place des femmes dans l’imaginaire commun. Cette année, si Louis Cane déçoit, les peintures d’Olivier Masmonteil foisonnent jusqu’à construire un monde pictural dans lequel le visiteur s’immerge totalement. Mais le rendez-vous immanquable à Cannes cet été et jusqu’à la fin de l’automne, se tient au Centre d’art La Malmaison sur la Croisette qui accueille la première rétrospective nationale du travail du peintre afro-américain Kehinde Wiley (né en 1977 à Los Angeles, vit et travaille entre New York, Pékin et Dakar), seconde exposition seulement dans une institution publique française, après « Lamentations[1] » en 2015 au Petit Palais, musée des beaux-arts de la ville de Paris dont on retrouve à Cannes quelques uns des extraordinaires vitraux alors présentés. Une trentaine d’œuvres venues d’un peu partout en Europe, essentiellement issues de collections privées, couvrent les quinze dernières années et offrent un large panorama permettant d’appréhender l’art pictural de Kehine Wiley, dans lequel l’esthétique se fait politique.

Vue de l'exposition "Kehinde Wiley. Peintre de l'épopée", Centre d'art La Malmaison, Cannes,, du 10 juillet au 1er novembre 2020. © Ville de Cannes. Photo: Olivier Clavel Vue de l'exposition "Kehinde Wiley. Peintre de l'épopée", Centre d'art La Malmaison, Cannes,, du 10 juillet au 1er novembre 2020. © Ville de Cannes. Photo: Olivier Clavel

De la peinture comme acte politique

Kehinde Wiley, Bathélémy Togo, série The World Stage : France, huile sur toile, 2012 © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles Kehinde Wiley, Bathélémy Togo, série The World Stage : France, huile sur toile, 2012 © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles
Kehine Wiley grandit dans le quartier pauvre de South Central à Los Angeles. Il a quatorze ans en 1992 lorsqu’éclatent les violentes émeutes[2] qui suivent l’acquittement des quatre policiers blancs accusés d’avoir tabasser à mort Rodney King. Parmi les membres du jury ne figurait aucun noir. Ils seront rejugés l’année suivante par un tribunal fédéral et condamnés à trente mois de prison. Plus tard, Wiley déclarera à propos des victimes et de sa peur des violences policières : « Ce sont des garçons, des petits garçons souvent effrayés. J'étais l'un des leurs. J'avais extrêmement peur du département de police de Los Angeles[3] ». Quatre ans auparavant, sa mère l’inscrit dans une école d’art. Là, il débute une pratique picturale et visite ses premiers musées dont les galeries de portraits ne comportent pas de représentations de personnes noires. « Ce qu’il y a de plus toxique, c’est qu’à cet âge-là on ne s’insurge pas contre l’absence de corps noir dans les tableaux, ça paraît presque normal[4] » confie-t-il. A l'Art Institute de San Francisco, il consacre sa licence à la maitrise des aspects techniques de la peinture. A Yale, d’où il est diplômé, il commence à s’intéresser aux enjeux autour de l'identité, du genre et de la sexualité, de la peinture comme acte politique. S’il devient l’une des stars mondiales de l’art contemporain en 2008 lorsque le président américain Barak Obama le choisit pour réaliser son portrait officiel, aujourd’hui conservé à la National Gallery de Washington, il  arpente, depuis le milieu des années 2000, les rues de Harlem à New York tout d’abord, à la recherche de modèles noirs, d’anonymes, de corps généralement privés de représentation, qu’il va inscrire par la magnificence du portrait peint, réservé à la figuration du pouvoir, dans une histoire de l’art occidentale jusque là interdite.

Kehinde Wiley, Monsieur Sériziat, série The World Stage : France, huile sur toile, 2012 © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles Kehinde Wiley, Monsieur Sériziat, série The World Stage : France, huile sur toile, 2012 © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles

A l’instar de l’artiste canadien d’origine Cree Kent Monkman, qui questionne la représentation des Amérindiens dans l’art européen en en réinterprétant les peintures iconiques pour souligner les relations de domination qui s’établissent entre les colons blancs et les populations locales[5], Kehinde Wiley emprunte à Vélasquez, Ingres ou Reynolds, se réapproprie les codes traditionnels de la peinture classique pour mieux les renverser et ainsi anoblir des corps jusque là invisibles. Il ne s’agit pas là de revêtir les habits de la bourgeoisie – les modèles sont représentés avec les vêtements qu’ils portent, le plus souvent du streetwear – mais bien de reprendre les gestes codifiés adoptés par les personnages dans les tableaux anciens. Les modèles « prennent la pose de maîtres coloniaux, les anciens patrons du Vieux Monde[6] ». Le décor très souvent ornemental, se révèle déterminant car il constitue l’environnement immédiat du protagoniste du tableau, opérant un surprenant et réjouissant assemblage entre histoire de l’art et culture urbaine contemporaine.

Kehinde Wiley, ABED AL ASHE AND CHALED EL AWARI, 2011, série The World Stage : Israël, huile sur toile, 2012 © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles Kehinde Wiley, ABED AL ASHE AND CHALED EL AWARI, 2011, série The World Stage : Israël, huile sur toile, 2012 © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles

Restaurer le point de vue du spectateur

Depuis 2006, il explore un périmètre géographique désormais global, à la rencontre de la diaspora africaine qu’il portraiture dans la série toujours en cours « The world stage ».Entamé en Chine, poursuivi au Brésil, en Inde, rapidement étendu aux corps non blancs, le projet, titanesque pour une seule vie, évoque par son ambition les « Hommes du XXe siècle[7] » du photographe allemand August Sander, série entreprise à partir de 1927 et restée inachevée à sa mort en 1964. La plupart des peintures présentées à Cannes sont issues de « The world stage ». En fonction du projet, « Wiley propose des sources historiques susceptibles de constituer une armature iconographique[8] » précise Numa Hambursin, commissaire de l’exposition. Les motifs ornementaux des arrière-plans s’inspirent le plus souvent de ceux qui ornent les objets et tissus locaux, glanés sur les marchés à proximité. L’artiste aborde la France à travers les traces des cultures africaines dans l’Hexagone et de son histoire coloniale en Afrique (1880-1960), dont le Maroc, la Tunisie, le Gabon, le Congo et le Cameroun sont les terrains d’exploration.

Kehinde Wiley, ALAIN TALA AND TEDDY SIEMOGNE, 2012 , série The World Stage : France, huile sur toile, 2012. © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - Bruxelles. Kehinde Wiley, ALAIN TALA AND TEDDY SIEMOGNE, 2012 , série The World Stage : France, huile sur toile, 2012. © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - Bruxelles.

Kehinde Wiley, Tahiti, série The World Stage : France, huile sur toile, 2010. © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles. Photo : Diane Arques Kehinde Wiley, Tahiti, série The World Stage : France, huile sur toile, 2010. © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles. Photo : Diane Arques
L’identité raciale occupe une place centrale dans son travail, de la même manière que l’identité de genre et l’identité sexuelle. Parmi les cinq vitraux exposés, « St. Mary » donne à voir, dans une mandorle dorée entourée de figures noires et indiennes reprenant ici la place traditionnelle qu’occupaient les donateurs de la chapelle, l’enfant Jésus endormi dans les bras de sa mère. La Vierge Marie est ici figurée sous les traits d’un jeune homme noir vêtu d’un t-shirt au logo « BMW Motorsport » et d’un short aux motifs floraux.  Coiffé d’une casquette rouge sur laquelle est déposée la couronne, elle-même inscrite dans un halo doré, il regarde fixement le visiteur. « Les trois grâces » réinterprète le célèbre tableau de Raphaël en substituant aux trois femmes nues trois jeunes magrébins portant t-shirt et jean, tandis que des pommes vertes ont remplacé les rouges. Reprenant la pose, les jeunes regardent le visiteur. Quelques tableaux aux couleurs éclatantes extraits de la série des Mahu polynésiennes, subliment les corps de ces personnes nées hommes mais incarnant désormais un troisième sexe. Avec cet ensemble, Kehinde Wiley souhaitait aborder « l’histoire de France et son attitude extérieure envers les corps à la peau noire ou brune, spécifiquement en ce qui concerne les inclinaisons sexuelles. Gauguin est très présent dans l’imaginaire de la France et de son interface mondiale – invitant à sa suite une histoire tout entière, celle d’un regard ambigu. J’interroge, j’absorbe et je contribue aux discours sur les Māhū, sur la France, et sur l’invention du genre[9] ».

Vue de l'exposition "Kehinde Wiley. Peintre de l'épopée", Centre d'art La Malmaison, Cannes,, du 10 juillet au 1er novembre 2020. © Ville de Cannes. Photo: Olivier Clavel Vue de l'exposition "Kehinde Wiley. Peintre de l'épopée", Centre d'art La Malmaison, Cannes,, du 10 juillet au 1er novembre 2020. © Ville de Cannes. Photo: Olivier Clavel

K. Wiley, St. Amelie, 2014 Vitrail dans un cadre en aluminium / Stained glass in aluminum frame 248.7 x 184.8 cm 98 x 723/4 in. © © Kehinde Wiley Studio K. Wiley, St. Amelie, 2014 Vitrail dans un cadre en aluminium / Stained glass in aluminum frame 248.7 x 184.8 cm 98 x 723/4 in. © © Kehinde Wiley Studio
Il y a dans les peintures de Kehinde Wiley l’expression d’une dignité immense. En réalisant dans l’atelier le portrait d’apparat d’inconnus croisés dans la rue, représentation traditionnellement réservée au pouvoir, il les ennoblit. Ces modèles éphémères – presque uniquement des hommes noirs –, se substituent symboliquement aux rois et reines d’autrefois, aux personnages sacrés, dans les vitraux à la solennité bouleversante. Par son rendu naturaliste, son attention à la lumière et aux détails, Kehinde Wiley se positionne dans la continuité de la peinture classique occidentale, en revendique l’héritage, à ceci près qu’il place des hommes noirs au premier plan, métaphoriquement au pouvoir. Son travail est aussi une réflexion sur l’inversion du pouvoir à travers l’ambigüité d’une œuvre qui hésite entre critique politique et fascination pour les symboles ostentatoires et le décorum de l’autorité. Cent cinquante ans après Gustave Courbet, qui fit littéralement exploser la hiérarchie des genres en la transgressant continuellement, octroyant à la représentation de scènes de la vie quotidienne de villageois le grand format réservé à la peinture d’histoire la plus prestigieuse, Kehinde Wiley se réapproprie l’histoire occidentale de l’art pour y inscrire des corps jusque là invisibles, non conformes parce que non blancs. En les magnifiant, il leur confère une aura épique, les héroïse et renverse le regard stéréotypé qu’on leur porte. En matière de clichés, Kehinde Wiley sait de quoi il parle : « Quand vous êtes un artiste noir, on ne vous autorise pas à être complexe. On vous colle une étiquette politique, comme si vous ne pouviez pas aussi être poétique[10] ». Si les préjugés ont la peau dure, en introduisant par effraction des corps noirs dont les trop rares représentations étaient jusqu’ici souvent limitées à des serviteurs, leur appliquant les codes classiques de représentation en vigueur dans la peinture ancienne, Wiley remet en question les canons de l’histoire de l’art, tout en les renouvelant.

Kehinde Wiley, Bamboo shots, série The World Stage : China, huile sur toile, 2007 © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles Kehinde Wiley, Bamboo shots, série The World Stage : China, huile sur toile, 2007 © Kehinde Wiley, courtesy Galerie Templon, Paris - bruxelles
[0] Voir à ce propos Roxana Azimi, « Arts : le lucratif business des galeries marginales », Le Monde, 17 février 2018, https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/02/17/art-le-lucratif-business-des-galeries-marginales_5258528_3234.html  Consulté le 9 août 2020 ; Roxana Azimi, « Les artistes Richard Orlinski et Laurence Jenkell : deux inconnus qui valent cher », Le Monde, 17février 2018, https://www.lemonde.fr/economie/article/2018/02/17/les-artistes-richard-orlinski-et-laurence-jenkell-deux-inconnus-qui-valent-cher_5258529_3234.html?fbclid=IwAR0P2YWeXie_prZLjkQJv_tLdfiItYd9utCKsQiPXQ6DOO85-Q4f6pDmig0  Consulté le 9 août 2020.

[1] Guillaume Lasserre, « Les corps sublimés de Kehinde Wiley », Le club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 29 avril 2018, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/270418/les-corps-sublimes-de-kehinde-wiley

[2] Hansook Oh, « Destruction in 1992 L.A. : How law enforcement let the largest urban riot/ rebellion rage on », The Sundial, 29 avril 2012.

[3]  Deborah solomon, « Kehinde Wiley Puts a Classical Spin on His Contemporary Subjects », New York Times, 28 janvier 2015, https://www.nytimes.com/2015/02/01/arts/design/kehinde-wiley-puts-a-classical-spin-on-his-contemporary-subjects.html Consuté le 10 août 2020.

[4] Roxana Azimi, « Kehinde Wiley, le peintre qui magnifie les communautés marginalisées », Le Monde, 17 mai 2019, https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/05/17/kehinde-wiley-le-peintre-qui-magnifie-les-hommes_5463472_4500055.html  Consulté le 9 août 2020.

[5] Guillaume Lasserre, « Le nouveau monde de Kent Monkman », Le club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 22 juillet 2018, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/260518/le-nouveau-monde-de-kent-monkman

[6] Kehinde Wiley cité dans Sarah Barnes, « Why Kehinde Wiley Creates Exquisite Portraits of Black Men Inspired by Old Masters Painting », My Modern Met,  28 juillet 2020, https://mymodernmet.com/kehinde-wiley-painting/ Consulté le 10 août 2020.

[7] André Gunthert, « August Sander : hommes du XXe siècle analyse de l’œuvre », Critique d’art [En ligne], 20 | Automne 2002, mis en ligne le 29 février 2012, consulté le 10 août 2020. URL : http://journals.openedition.org/critiquedart/2197 Consulté le 10 août 2020.

[8] Numa Hambursin, dans Kehinde Wiley, peintre de l’épopée, catalogue de l’exposition éponyme à paraître.

[9] Cité dans Lise Lanot, « Kehinde Wiley, portraitiste officiel d’Obama, célèbre les polynésiens transgenres », Arts Combini, 27 mai 2019, https://arts.konbini.com/artcontemporain/kehinde-wiley-portraitiste-officiel-dobama-celebre-les-polynesiens-transgenres/ Consulté le 0 août 2020.

[10] Roxana Azimi, « Kehinde Wiley, le peintre qui magnifie les communautés marginalisées », Le Monde, 17 mai 2019, https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2019/05/17/kehinde-wiley-le-peintre-qui-magnifie-les-hommes_5463472_4500055.html Consulté le 9 août 2020.

Kehinde Wiley ,Mary, Comforter of the Afflicted II, 2016 Vitrail dans un cadre en aluminium / Stained glass in aluminum frame 248.7 x 184.8 cm © Kehinde Wiley Studio Kehinde Wiley ,Mary, Comforter of the Afflicted II, 2016 Vitrail dans un cadre en aluminium / Stained glass in aluminum frame 248.7 x 184.8 cm © Kehinde Wiley Studio

« Kehinde Wiley. Peintre de l’épopée » - Du 10 juillet au 9 novembre 2020.

Tous les jours de 10h à 19h (juillet et août).

Centre d'art La Malmaison
47 boulevard de la croisette
06 400 CANNES

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