Jacques Bonnaffé, splendide acteur du Nord

En attendant l’inauguration de ses nouveaux locaux, Théâtre Ouvert accueillait devant un public de professionnels, la lecture par Jacques Bonnaffé de « L'acteur du Nord », extrait de la série de portraits d'acteurs et d'actrices imaginée par Mohamed El Khatib comme un hommage, une version personnelle et contemporaine du « Paradoxe sur le comédien » théorisée par Diderot.

 © Carole Bellaiche © Carole Bellaiche

« Vous deviez assister à la lecture de l’acteur fragile, par Éric Elmosnino. Il s’avère que l’acteur est vraiment fragile, à tel point qu’il ne peut pas être là », annonce quelques jours avant la représentation Mohamed El Khatib sur le site internet de Théâtre Ouvert. « Alors on a décidé de le remplacer par un acteur solide. Et quoi de mieux, en termes de solidité, qu’un acteur du Nord. Puisque personne n’est irremplaçable, à fortiori un acteur – dont le travail consiste en permanence à jouer à la place d’un autre, j’ai demandé à Jacques Bonnaffé de le remplacer[1] ». Sur scène ce 22 mai, qui aurait dû être le jour d’ouverture des nouveaux locaux du Centre national des dramaturgies contemporaines, avenue Gambetta[2] à Paris, le metteur en scène rassure les spectateurs sur l’état d’Eric Elmosnino, victime d’une contrainte de calendrier, avant d’introduire le concept qui prévaut aux « acteurs français », une série documentaire en cours dont le « portrait n°1 : l’acteur fragile », créé le 18 juillet 2019 lors d’une lecture inédite d’Elmosnino au Festival d’Avignon, en marquait l’invention.

Le projet trouve son origine dans les conversations, jouées en 2018, de Mohamed El Khatib avec le cinéaste Alain Cavalier, portraits croisés de part et d’autre de la Méditerranée, au format forcément intime, inaccoutumé. Au cours de leurs échanges, ils évoquent à plusieurs reprises leur rapport à l’acteur, à la fois plein de tendresse et de distance. Tous deux s’en sont affranchis en faisant le choix du documentaire. S’ils reviennent parfois vers eux, c’est toujours avec prudence. Figure sublime par excellence, aussi fascinante qu’inquiétante, le comédien est l’objet de tous les fantasmes.

Performeur, auteur, metteur en scène, réalisateur, Mohamed El Khatib pratique un théâtre accessible à tous, un théâtre du réel qui invite fréquemment sur scène les classes populaires, de Corinne Dada, femme de ménage, à la soixantaine de supporters du Football club de Lens dans « Stadium[3] », celles-là même à qui on a si bien fait comprendre que leur place n’était pas dans la salle, notamment à travers l’usage de codes spécifiques – Didier Eribon évoque leur nécessaire apprentissage[4] lorsque, transfuge de classe, il commence à assister à des représentations théâtrales –, pas plus que sur scène – « Il y a des morts plus « littéraires[5] » que d'autres » rappelait Edouard Louis à l’occasion de la mise en scène par Stanislas Nordey de « Qui a tué mon père » –, qu’elles ont fini par l’intégrer au point de trouver cela naturel et de s’en interdire l’accès. Le théâtre de Mohamed El Khatib convoque l’intime pour aborder le politique. Son aptitude à l’observation, héritée de ses études en sociologie, occupe le centre d’un travail qui interroge les limites, dans une dramaturgie du réel qui s’écrit au plateau. « L’esthétique n’est pas dépourvue de sens politique », cette phrase affirmée comme une profession de foi, préside à la co-fondation du collectif Zirlib en 2008. « On considère notre pratique artistique comme un espace de réconfort – par la beauté du geste –, d’émancipation – par la radicalité du propos –, et d’hospitalité[6] » écrit-il alors.

C’est donc à la dernière minute que le portrait de Jacques Bonnaffé a remplacé celui d'Eric Elmosnino, l’acteur du Nord se substituant à l’acteur fragile. Avec une table et une chaise pour unique décor, le comédien s’installe face au public pour lire un texte qui parle de lui mais qu’il n’a pas écrit. Il ne l’a même jamais lu, le découvre avec les spectateurs lorsqu’il décachette la grande enveloppe en papier kraft posée sur le bureau. Trois digressions seulement lui seront autorisées. Le principe de la série des « acteurs français », érigé en protocole, tient dans le fait que ce soit Mohamed El Khatib qui écrive chaque texte, les nourrissant des nombreux échanges avec le comédien concerné : la rencontre immersive comme préalable à l’écriture. En proposant ainsi au comédien d’exposer sa propre histoire à travers les mots d’un autre, El Khatib présente une version personnelle et contemporaine du « paradoxe sur le comédien » tel que le formalise Diderot dans son essai éponyme[7] sur le jeu de l’acteur. Etre soi-même tout en étant un autre, l’exercice est troublant car on ne sait jamais vraiment qui parle.

Jacques Bonnaffé évoque son origine douaisienne, se rappelle l’une des premières pièces de théâtre à laquelle il a assisté : « Le chat botté ». Comment oublié en effet un homme en collants rose, nu, dans un conte pour enfant, au théâtre municipal de Douai ? Une telle scène marquerait n’importe quel gamin ! Des recommandations de son professeur de théâtre au conservatoire de Lille, aux commentaires toujours durs, souvent énigmatiques de Godard sur le tournage de « Prénom Carmen » en 1983 – « le problème des acteurs c’est que vous n’arrivez pas à déchoir » lui aurait-il asséné –, le comédien fait la lecture de sa propre histoire en s’appliquant à exécuter les didascalies mentionnées à la marge du texte. Ici, l’accent chti, là celui godardien. L’émotion le submerge soudain lorsqu’il est face au souvenir de sa mère. Il dit assumer son « côté salle des fêtes », a déjà d’ailleurs choisi son épitaphe, qu’il découvre amusé : « Elitaire et pomme de terre ». La surprise se lit aussi parfois sur son visage. Démêler la vraie anecdote du souvenir plus ou moins fabriqué s’avère vite impossible, inutile. D’ailleurs, certains propos sont empruntés à d’autres. Ainsi, s’il affirme : « Dans mon enfance, la politique changeait tout[8] », c’est avec les mots d’Edouard Louis. Le tout est entrecoupé de références à l’actualité, politique notamment, cinglantes.

Avant l’acteur du Nord, il y avait les « acteurs du Nord », c’était un 31 décembre, une soirée de réveillon au Channel, la scène nationale de Calais qui, pour l’occasion, avait confié une carte blanche à Mohamed El Khatib. Jacques Bonnaffé était confronté à la présence filmée de Bernard Pruvost, le populaire commandant dans la série télévisée « P’tit Quinquin » de Bruno Dumont.

Après avoir terminé la lecture de sa vie, Jacques Bonnaffé conclut ce début de soirée en déclamant avec ferveur, presque entièrement de mémoire, « L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple[9] », long et violent poème écrit par Arthur Rimbaud en mai 1871 – il n’a alors que dix-sept ans –, consacré à la Commune de Paris, dont on célèbre cette année les cent cinquante ans. Le poète y dénonce la lâcheté des vainqueurs, les bourgeois parisiens refugiés à Versailles et qui regagnent Paris après la semaine sanglante.

Constamment à la recherche de la part du vivant dans le spectacle vivant, Mohamed El Khatib est curieux de rencontres, qu’il s’agisse de Corinne Dada, d’un corps de ballet ou de Jacques Bonnaffé. C’est celles-ci qu’il essaie ensuite de partager avec le plus grand nombre. Il y a beaucoup d’amour dans ses créations. « La rocade de Lens ne sera jamais la baie des Anges » fait-il dire à Jacques Bonnaffé. Entre théâtre et performance, fiction et réalité, les spectacles d’El Khatib sont hybrides, hors format. Le metteur en scène annonce les prochains portraits de la série : Nathalie Baye et Benoit Poolvoerde, rappelant, à travers la voix de Jacques Bonnaffé, que contrairement à la plupart des métiers, l’acteur doit naître chaque jour. « Un acteur n’est rien d’autre qu’un gilet jaune qui n’a pas de gilet jaune » fait-il dire encore au comédien. Le théâtre sera politique ou ne sera pas. Bonnaffé se souvient alors de son professeur d’art dramatique au conservatoire de Lille qui voulait voir sur les frontons des mairies du Nord l’affirmation : « Sois libre et articule ».

[1] http://www.theatre-ouvert.com/spectacle/lacteur-fragile/ Consulté le 21 mai 2021.

[2] Après avoir quitté le lieu historique de la Cité Véron où il était installé depuis 1976, Théâtre Ouvert est désormais installé 159 avenue Gambetta dans le 20ème arrondissement de Paris. Il occupe les espaces qui furent jusqu’à juin 2019 ceux du Tarmac, théâtre consacré à la scène internationale francophone, lui même installé depuis 2011 sur le site du Théâtre de l’Est parisien après avoir fusionné avec celui-ci.

[3] Le décor incluait une baraque à frites ouverte à l’entracte. Guillaume Lasserre, « L’humanité au stade ou le tout monde de Mohamed El Khatib », Le club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 28 septembre 2017, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/280917/lhumanite-au-stade-ou-le-tout-monde-de-mohammed-el-khatib

[4] Didier Eribon, Retour à Reims, Paris, Fayard, 2009, 247 pp.

[5] Guillaume Lasserre, « La politique sur un corps », Le Club de Mediapart / Un certain regard sur la culture, 18 mars 2019, https://blogs.mediapart.fr/guillaume-lasserre/blog/160319/la-politique-sur-un-corps

[6] Texte introductif à la compagnie sur son site internet : https://zirlib.fr/info.php Consulté le 22 mai 2021.

[7] Denis Diderot, Paradoxe sur le comédien, Paris, Sautelet, 1830 (parution à titre posthume).

[8] Edouard Louis (dir.), Pierre Bourdieu. L’insoumission en héritage, Presses universitaires de France, 2016.

[9] Arthur Rimbaud, Poésies complètes, avec préface de Paul Verlaine et notes de l’éditeur, Paris, L. Vanier, 1895, pp. 31-35.

L'ACTEUR DU NORD - texte de Mohamed El Khetib,  avec Jacques Bonnaffé. Création le 22 mai 2021.

Théâtre Ouvert - Centre national des dramaturgies contemporaines
159, avenue Gambetta
75020 Paris

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