Le songe américain de Robert Cottingham

La galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois poursuit son exploration du mouvement hyperréaliste américain en exposant pour la première fois le travail du peintre Robert Cottingham. "Fictions in the space between" parcourt l’ensemble de sa carrière, où aux œuvres sur papier du début répondent les grandes toiles aux enseignes lumineuses, leitmotiv d'un travail recomposé bien plus que réaliste.

Robert Cottingham, "Wayside", huile sur toile, 112 x 137 cm, 2019, Exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space between, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Valois, Paris 2019 © Robert cottingham, courtesy Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois Robert Cottingham, "Wayside", huile sur toile, 112 x 137 cm, 2019, Exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space between, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Valois, Paris 2019 © Robert cottingham, courtesy Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois

A Paris, la galerie Georges-Philippe et Nathalie Vallois se (nous) plait à suivre ses envies. Loin de la surenchère qui saisit les galeries dans la course permanente aux tendances forcément éphémères du marché de l’art, elle semble avoir choisi, au moment où le métier de galeriste est en pleine mutation, le contre-courant et la fidélité aux artistes et aux mouvements qu’elle défend, proposant au fil du temps une relecture de l’histoire de l’art moderne et contemporain qui, au contraire d’une exhaustivité utopique, dévoile les traits d’un engagement singulier. Ainsi, en auscultant aujourd’hui l’Amérique de Robert Cottingham, elle poursuit son exploration du mouvement hyperréaliste américain, dix-huit mois après l’exposition – la première en France depuis trente ans – consacrée aux troublants corps sculptures de John DeAndrea, figures d’une illusion parfaite et pourtant inaccessible, condamnées à l’enfermement d’un monde clos par l’absence d’affect humain. Elles rappelaient les silhouettes tristes des personnages qui peuplent les émouvantes photographies de Dave Heath qui, à la fin des années soixante, capte les transformations urbaines de la modernité dans l’absence-présence de corps perdus dans la foule, actant, dans l’évasion mentale de masse, de la séparation du corps et de l’esprit, le premier mis en veille par le second dans une absolue nécessité, un instinct de survie.

L’hyperréalisme, simulacre de la réalité?

 Le terme « hyperréalisme », forgé au début des années 1970, désigne une mouvance plutôt qu'un véritable mouvement artistique. Le mot apparait pour la première fois en 1973, lorsque le marchand d’art belge Isy Brachot en fait le titre d’une des expositions majeures de sa galerie bruxelloise, située avenue Louise. Elle rassemble des œuvres d’artistes photoréalistes[1] américains, parmi lesquels Ralph Goings et Chuck Close mais également des peintres européens tels Gerhard Richter, Konrad Klaphetck ou Domenico Gnoli. Le terme va dès lors être employé pour désigner les peintres dont les œuvres, influencées par le photoréalisme, vont le dépasser – particulièrement dans le domaine de la sculpture – pour aller littéralement au-delà de la réalité.

Vue de l'exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space betweenn", Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris 2019. © Robert Cottingham Vue de l'exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space betweenn", Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris 2019. © Robert Cottingham

L’hyperréalisme éclot à un moment où la photographie est devenue le principal outil de reproduction du réel et où l’art conceptuel règne sans partage dans les écoles d’art. En ce sens, il se construit en opposition à l’expressionisme abstrait et l’art minimal qui triomphent alors sur la scène artistique étatsunienne, autorisant un retour au figuratif. Si la filiation avec le Pop-Art est manifeste dans l’utilisation commune des symboles populaires, il est loin de n’en être qu’une extension. Cette tendance devient rapidement populaire malgré les attaques de la critique qui peine à décider si leurs œuvres enferment une dénonciation ou au contraire un triomphe de la société de consommation, lui reprochant son absence d’ambition esthétique, dénonçant la vacuité d’un art de copiste, sans intérêt, reproduisant les nouveaux paysages urbains saturés d’images publicitaires. En 1976, dans la revue littéraire « Critique », l'historien de l'art Jean-Claude Lebensztejn évoque déjà au passé le « sans goût » de la peinture hyperréaliste, mouvement né sans manifeste, art du synthétique, ersatz de l’image photographique, qui fait l’éloge de l’Amérique des « insinuations télévisées, signes publicitaires, sweet rock, grands magasins, Muzak, paradis artificiels en miniature, Jesus Freaks, Guru Freaks, artefacts en plastique imitant le bonheur d'antan[2] ». Vingt-sept ans plus tard, le même Jean-Claude Lebensztejn ressuscite cet art oublié depuis longtemps, en organisant au Musée d'Art moderne et contemporain de Strasbourg l’exposition « Hyperréalismes USA 1965-1975 » A l’époque, Elisabeth Lebovici relevait sa résonnance dans l’actualité : « Peut-être également parce qu'elle pose des questions à l'art contemporain, à notre actualité culturelle et pas seulement : à notre rapport à l'Amérique, qui n'est peut-être plus beaucoup le pays de toutes les inventions, mais plutôt celui de la médiocrité[3]. » L’exposition s’achevait sur des œuvres contemporaines rappelant que « l'hyperréalisme est un art des extrêmes »

« Je me fiche d’être réaliste »

Robert Cottingham, "House with shutters", mine de plomb sur papier vellum, 35 x 43 cm, circa 1968-69, Exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space between, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Valois, Paris 2019 © Robert cottingham Robert Cottingham, "House with shutters", mine de plomb sur papier vellum, 35 x 43 cm, circa 1968-69, Exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space between, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Valois, Paris 2019 © Robert cottingham
Jean Baudrillard définit la notion d’hyperréalité comme étant « la simulation de quelque chose qui n’a jamais réellement existé[4]. »  C’est précisément à cet endroit que s’inscrit la peinture de Robert Cottingham dont l’exposition, justement intitulée "Fictions in the space between", parcourt cinquante ans de création, occupant les deux espaces de la rue de Seine. Le 36 est dédié aux grandes toiles récentes (1991 -2019), accompagnées de leurs études préparatoires, quand le 33 offre, à travers un ensemble d’œuvres sur papier, un panorama rétrospectif qui traverse l’ensemble de la carrière du peintre. En choisissant de présenter, en regard des peintures, non seulement leurs études préparatoires mais également un ensemble de dessins remarquables, l’exposition donne à voir l’essence même du travail de l’artiste, dégageant une méthode de travail, presque un protocole, dans lequel la photographie donne lieu au dessin, qui lui-même inspire l’étude à l’aquarelle, servant de modèle à la toile. Robert Cottingham est né à Brooklyn en 1935 (vit et travaille dans le Connecticut). Diplômé du Pratt Institute, puis du Arts Center College of Design de Pasadena, il débute sa vie professionnelle en 1964 à Los Angeles en tant que directeur artistique d’une agence de publicité. Ses premières œuvres d'art s'inspirent de ce qu’il voit depuis la fenêtre de son bureau. En 1972, il obtient une bourse qui lui permet de sillonner les Etats-Unis. Au cours de ce voyage, il va photographier un maximum d’éléments du paysage urbain, au premier rang desquels les enseignes lumineuses, qui vont devenir un leitmotiv, presque une signature, le seul motif qui va transvaser de manière continue l’ensemble de sa carrière. La banque d’images constituée, classée, alimente son inspiration picturale. Elle sera constamment approvisionnée par de nouvelles images, prises au cours de ses voyages en voiture.

Robert Cottingham, "Andre's Olivetti", gouache sur papier, 58 x 50;5 cm, 2008, Exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space between, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Valois, Paris 2019 © Robert cottingham Robert Cottingham, "Andre's Olivetti", gouache sur papier, 58 x 50;5 cm, 2008, Exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space between, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Valois, Paris 2019 © Robert cottingham
La quarantaine d’œuvres sur papier réunie au 33 de la rue de Seine permet d’appréhender l’œuvre de Robert Cottingham dans son ensemble. Aux motifs récurrents que sont les enseignes et les néons, les façades de bâtiments ou les devantures de magasins, répondent d’autres plus méconnus, comme la série de dessins des villas californiennes, la première qu’il réalise en 1968-69, ouvrant ce qui sera quelques années plus tard une archive des architectures américaines. « Ces maisons étaient tellement fascinantes. Si différentes de ce que je connaissais », indique-t-il. Les dessins à la mine de plomb de l’artiste font le lien entre les photographies et les peintures de paysages urbains parfaitement léchés. D’autres objets deviendront les sujets de séries ponctuelles. C’est le cas des machines à écrire présentées ici à travers deux dessins, l’un exécuté à la mine de plomb où l’on comprend comment la lumière façonne le volume, l’autre, une gouache de 2008, intitulée « Andre’s Olivetti », révèle l’extraordinaire maitrise de l’artiste dans le rendu des ombres dont l’extrême précision laisse à peine deviner le temps vertigineux passé à son exécution, rendant tangible la dimension à la fois performative et méditative de son travail. Plusieurs représentations d’appareils photo, de trains, ou plus récemment, de flacons de parfum, témoignent de cette approche créative. De la répétition du geste nait un automatisme qui conduit à une sorte de transe.

Robert Cottingham, "Main dinner street", aquarelle sur papier Arche, 57 x 56;5 cm, 2018, Exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space between, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Valois, Paris 2019 © Robert cottingham, courtesy Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois Robert Cottingham, "Main dinner street", aquarelle sur papier Arche, 57 x 56;5 cm, 2018, Exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space between, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Valois, Paris 2019 © Robert cottingham, courtesy Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois

Robert Cottingham, "WB Water tank", Aquarelle sur papier, 40 x 28,5 cm, 2017, Exposition "Robert Gottingham. Fictions in the space between", Galerie  Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris, 2019. © Robert Cottingham Robert Cottingham, "WB Water tank", Aquarelle sur papier, 40 x 28,5 cm, 2017, Exposition "Robert Gottingham. Fictions in the space between", Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris, 2019. © Robert Cottingham
S’il utilise ses photographies comme source première d’inspiration, Robert Cottingham tient néanmoins le médium à distance. « La plupart  du temps, je dois améliorer la photo d’une façon ou d’une autre[5] » confie-t-il. Il s’échinera à systématiquement décontextualiser ses peintures aux cadrages serrés, photographiques, saturées de couleurs et de mots, qu’il s’obstine à toujours modifier, reflétant autant d’invitations à consommer : « Diner », « Loans », « Eat »… , nouvelles tentations illuminées du monde moderne. Il y a une certaine ironie à imaginer cet ancien publicitaire s’attelant à reproduire minutieusement les différentes typographies qu’il connaît parfaitement. Sans doute y a-t-il aussi chez lui de l’excitation à se confronter à un environnement de travail qu’il a volontairement quitté pour se consacrer à son art et qui est à nouveau le sien. L’appel à la (sur)consommation est ici joyeux, léger, coloré. Ce doit être une fête, un tourbillon qui emporte le consommateur vers un destin promis à l’abondance pourvu qu’elle soit à crédit. La modernité promet tout, même le bleu du ciel. Curieusement pourtant, à bien y regarder, la quasi totalité des enseignes qu’il reproduit patiemment, de manière obsessionnelle, sur ses toiles depuis presque cinquante ans, serait anachronique en 1972. Elles évoquent celles du temps de l’avant-guerre, lorsque Robert Cottingham était enfant, un monde qui n’est plus,. Sa disparition est annoncée dans l’attaque de Pearl Harbor en 1941 et la nouvelle guerre mondiale qui s’en suit, la seconde en vingt-cinq ans. Le retour du conservatisme au pouvoir dans l’immédiate après-guerre et une certaine prospérité économique, entretiennent l’illusion d’un statut quo, un possible « comme avant ». Peine perdue, inéluctablement, la vie insouciante d’autrefois s’efface lentement, sans bruit pour s’éteindre définitivement au milieu des années 1970. L’hyperréalisme que la critique avait balayé d’un revers de main parce que sans intérêt, inconséquent, réactionnaire, change tout à coup de dimension. Robert Cottingham n’en finit pas de faire l’inventaire d’un monde qui n’est plus. Sans doute, cette disparition résonne-t-elle pour lui comme une double peine. La guerre, aussi brutale que soudaine, emporte tout. L’adieu au monde d’avant est aussi pour lui l’adieu à l’enfance. Il faut donc aller au-delà des apparences, de l’autre côté du miroir, pour comprendre l’hyperréalisme autrement, pour lire enfin l’œuvre de Robert Cottingham, y voir l’abstraction dans les infinies variations de l’ombre et de la lumière.  « Aller au-delà du motif, retrouver la peinture y compris abstraite, par le biais de la photographie, est une démarche complexe qu’il assume plus clairement que d’autres peintres du ‘mouvement’[6] », explique Camille Morineau dans le très beau texte du catalogue qui accompagne l’exposition, précisant : « sa démarche autant conceptuelle que photographique, laisse place à un continu  bien plus littéraire et humain qu’il n’y paraît. Si bien que dans sa peinture, on peut voir autant d’abstraction que de représentation. » Dans « Telling stories », chanson extraite de l'album éponyme enregistré en 2000, la chanteuse noire américaine Tracy Chapman parle de ces récits que l'on s'invente pour tenir à distance le réel, que l'on ferait et raconterait n'importe quoi pour que notre quotidien paraisse moins morne. Les oeuvres de Robert Cottingham ne font rien d'autre que de raconter une histoire qui se renouvelle à chaque étape de son processus de travail. De la photographie au dessin, de l'étude à la peinture, le récit, modifié à quatre reprises, emporte au-delà du réel, vers cet imaginaire rendant nos vies peu plus supportables. 

« There is fiction in the space between... »

Robert Cottingham, "Liss drugs", Aquarelle sur papier, 46 x 46 cm, 1973, Exposition "Robert Gottingham. Fictions in the space between", Galerie  Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris, 2019. © Robert Cottingham Robert Cottingham, "Liss drugs", Aquarelle sur papier, 46 x 46 cm, 1973, Exposition "Robert Gottingham. Fictions in the space between", Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois, Paris, 2019. © Robert Cottingham

[1] Inventé en 1969 par le galeriste new-yorkais Louis Meisel, le terme de "photoréalisme" désigne les peintres qui commencent à utiliser la photographie comme source de leur tableaux, reproduisant avec un réalisme confondant des éléments de la banalité quotidienne, voir Kat Kiernan, « Photorealism and the camera : A conversation with Louis K. Meisel », Don’t take pictures, 2 juillet 2014.

[2] Jean-Claude Lebensztejn, « Hyperréalisme, kitsch et "Venturi", Tiré à part de : Critique, revue générale des publications françaises et étrangères, février 1976, N. 345, pp. 99-135 ; Edité par Les Ed. de Minuit , 1976

[3] Elisabeth Lebovici, « Rescapés d’Amérique », Libération, 11 juillet 2003.

[4] Jean Baudrillard, « Simulacres et simulation », Paris, Galilée, 1981.

[5] Interview de Linda Chase et Ted Mc Burnett, in Art in America, nov.-dec. 1972.

[6] Camille Morineau, « Les vrais fausses images de Robert Cottingham », in Robert Cottingham. Fictions in the space between, catalogue de l’exposition éponyme présentée à la Galerie Georges –Philippe et Nathalie Vallois du 8 novembre au 21 décembre 2019. 

Robert Cottingham, "Mapple", mine de plomb sur papier Vellum, 33 x 34,5 cm, 2018, Exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space between, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Valois, Paris 2019 © Robert cottingham, courtesy Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois Robert Cottingham, "Mapple", mine de plomb sur papier Vellum, 33 x 34,5 cm, 2018, Exposition "Robert Cottingham. Fictions in the space between, Galerie Georges-Philippe & Nathalie Valois, Paris 2019 © Robert cottingham, courtesy Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois

Robert Cottingham, "Fictions in the space between" - Jusqu’au 21 décembre 2019 - Du lundi au samedi, de 10h30 à 13h et de 14h à 19h30. 

Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois
36, rue de Seine
75 006 Paris 

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