Le jardin, c'est le paradis !

Le jardinage, ce n'est pas uniquement cultiver des légumes. Le jardin nourrit, mais encore : il rassemble, fait rêver, épanouit, guérit, mobilise. On le voit en ville comme à la campagne. Il est l’ami de l’économe et du poète, du militant et du solitaire, du survivaliste, du pédagogue et du designer. Troisième volet de cette rubrique : le jardin dans l'art, et l'art des jardins.

> Article initialement publié dans la revue Valériane de Nature & Progrès Belgique.

Impossible de passer à côté : le jardin est partout dans notre culture. Dans les textes littéraires, sur les toiles des peintres, au cinéma, dans les récits mythologiques et religieux. En premier lieu, on pense bien sûr au jardin d’Éden, qui abrite l’arbre de vie, l’arbre de la connaissance du bien et du mal auquel goûteront Adam et Ève. Cela leur vaudra d’être chassés de ce paradis originel, condamnés à cultiver la terre pour en tirer leur nourriture “à force de peine”. On connaît la suite. Naîtront Caïn et Abel, le laboureur et le berger. L’histoire tourne mal, le premier tue le second, et ainsi de suite jusqu’au déluge.

Jérôme Bosch, Le jardin des délices (vers 1500) Jérôme Bosch, Le jardin des délices (vers 1500)
Nous n’allons bien sûr pas ici nous lancer dans l’exégèse de ces récits inépuisables. Mais reconnaissons que leur portée n’est pas seulement religieuse. Elle est symbolique, au sens large. À ce titre, donner un aperçu du jardin dans notre histoire culturelle est indispensable, car cela fournit du sens. Sans mots, sans récits, sans culture, sans agriculture, les êtres humains ne seraient pas ce qu’ils sont devenus. Or, il semble que le thème du jardin soit un motif important de nos grands récits et de notre histoire culturelle. Sans s’alourdir sur l’étymologie, qui n’a pas vocation à tout expliquer, pensons néanmoins à la racine commune des deux significations actuelles du mot “culture”, que Cicéron a été le premier à appliquer en-dehors de l’activité agricole : « Un champ, si fertile soit-il, ne peut être productif sans culture, et c'est la même chose pour l'humain sans enseignement. » Le jardin est donc inséparable des civilisations humaines agricoles et sédentaires.

Jardins persans et antiques

On fait remonter la tradition des jardins à la Perse, vers 4000 avant J-C, c’est-à-dire avant même l’invention de l’écriture. Il en existait de différents styles, dont le plus célèbre est sans doute le chahar bagh, un jardin divisé en quatre parties par des sentiers ou des canaux, avec au centre une fontaine ou un puits, représentant les quatres parties du monde et leur origine. Fait intéressant, les tapis “étaient à l’origine des reproductions de jardins (le jardin, c’est un tapis où le monde tout entier vient accomplir sa perfection symbolique, et le tapis, c’est une sorte de jardin mobile à travers l’espace)1.” On ne peut s’empêcher de rapprocher cette comparaison d’une enquête sur les pièces de vie préférées des Français, qui avait révélé en 2009 qu’après le salon, c’était le jardin (ou la terrasse) qui recueillait le plus de suffrages, devant la cuisine ! Faut-il y voir une signification particulière ? Peut-être le fait que le jardin est associé, depuis les temps les plus anciens, au repos, à la rêverie, à l’agrément, à la rencontre... Comme le salon, au fond. Mais le jardin ajoute à ces fonctions agréables une correspondance spirituelle et symbolique avec la totalité du monde. Il est une reproduction, à petite échelle, de l’ensemble des éléments naturels. Comme si, en devenant sédentaires, les êtres humains avaient eu besoin de garder auprès d’eux, proche de leur habitation désormais fixe, un souvenir du paradis perdu de la vie nomade. Le mot “paradis” vient d’ailleurs d’une langue iranienne ancienne, l’avestique : “Pairi-Daiza” signifie “espace fermé”. Il s’agirait donc d’un symbole paradoxal : typiquement sédentaire évidemment - on ne transporte pas un jardin, contrairement à un tapis­­­‌ ! - mais pour mieux rappeler le lien intime avec la nature que permet, seule, la vie de nomade.

Dans l’antiquité, on rencontre également des jardins en Égypte, sous forme de vergers fleuris autour d’un étang, et en Mésopotamie avec les célèbres jardins suspendus de Babylone, considérés alors comme l’une des sept merveilles du monde. Ceux-ci, mentionnés par diverses sources, n’ont pourtant jamais pu être précisément décrits ni même situés par les archéologues.

Les civilisations grecque et romaine connaissent, elles aussi, une tradition de jardins, dans la continuité de l’héritage persan. Dans L’odyssée, Homère en parle en ces termes : “Aux côtés de la cour, on voit un grand jardin, avec ses quatre arpents enclos dans une enceinte. C'est d'abord un verger dont les hautes ramures, poiriers et grenadiers et pommiers aux fruits d'or et puissants oliviers et figuiers domestiques, portent, sans se lasser ni s'arrêter, leurs fruits ; l'hiver comme l'été, toute l'année, ils donnent ; l'haleine du Zéphyr, qui souffle sans relâche, fait bourgeonner les uns, et les autres donner la jeune poire auprès de la poire vieillie, la pomme sur la pomme, la grappe sur la grappe, la figue sur la figue.

À la française, à l’anglaise

Mais ce qui vient le plus spontanément à l’esprit, en matière de jardins, est sans doute l’opposition de style entre le jardin “à la française” et le jardin anglais. Il suffit de penser au parc du château de Versailles pour se représenter les caractéristiques principales du premier : des lignes géométriques précises, la taille des arbres et arbustes en formes régulières, de grandes perspectives, des aménagements assez lourds, de vastes fontaines… Il s’agit d’une expression particulièrement évidente du classicisme, qui triomphe en France au 17e siècle.

Jardin classique - Parc de l'orangerie du Château de Versailles (Crédit : Urban, licence CC 3.0 BY-SA) Jardin classique - Parc de l'orangerie du Château de Versailles (Crédit : Urban, licence CC 3.0 BY-SA)

Cette manière très formelle de concevoir le jardin, héritière des jardins italiens de la renaissance, garde une influence jusqu’à aujourd’hui. Le rapport qu’entretiennent les gens à leurs haies, par exemple, peut garder des traces de cette époque : certains jardiniers taillent au cordeau !

D’autres, par contre, ont probablement l’esprit plus anglais, plus libéral, et se sentent davantage en phase avec la grande révolution intervenue, dans l’art des jardins, plus ou moins en même temps que les révolutions politiques d’alors : au 18e siècle, et au départ de l’Angleterre. On reconnaît le style anglais à la place qu’il laisse à des formes plus naturelles, sineuses, vallonnées, mettant en avant la singularité des plantes ou des paysages, les accidents du terrain… Ce type de jardin va se répandre dans toute l’Europe.

Jardin anglais - Vue du parc de Stourhead, dans le Wiltshire, en Angleterre. (Crédit : Hans Bernhard, licence CC 3.0 BY-SA) Jardin anglais - Vue du parc de Stourhead, dans le Wiltshire, en Angleterre. (Crédit : Hans Bernhard, licence CC 3.0 BY-SA)
En France, le philosophe Jean-Jacques Rousseau s’en fera le défenseur. Il écrit, dans La nouvelle Héloïse, “Que fera donc l'homme de goût qui vit pour vivre, qui sait jouir de lui-même, qui cherche les plaisirs vrais et simples, et qui veut se faire une promenade à la porte de sa maison ? Il la fera si commode et si agréable qu'il s'y puisse plaire à toutes les heures de la journée, et pourtant si simple et si naturelle qu'il semble n'avoir rien fait. Il rassemblera l'eau, la verdure, l'ombre et la fraîcheur ; car la nature aussi rassemble toutes ces choses. Il ne donnera à rien de la symétrie ; elle est ennemie de la nature et de la variété ; et toutes les allées d'un jardin ordinaire se ressemblent si fort qu'on croit être toujours dans la même : il élaguera le terrain pour s'y promener commodément, mais les deux côtés de ses allées ne seront point toujours exactement parallèles ; la direction n'en sera pas toujours en ligne droite, elle aura je ne sais quoi de vague comme la démarche d'un homme oisif qui erre en se promenant.Le jardin classique se rapproche de l’art architectural, tandis que le jardin anglais est à mettre en lien avec la peinture : il est fait de paysages “pittoresques”, c’est-à-dire littéralement, dignes de devenir des tableaux.

Mais aussi… andalous, monastiques, botaniques !

Il serait injuste de ne pas au moins mentionner, au passage, quelques autres célèbres types de jardins. Revenons d’abord un peu en arrière dans le temps, avec les jardins arabo-andalous, descendants des jardins persans, qui fleurissent sur le pourtour méditerranéen au gré de l’expansion de l’Islam. Au Moyen-Âge également, les monastères développent une science et une tradition du jardin, dont les éléments sont toujours les symboles d’attributs ou de dons divins. Les trois parties du jardin monastique sont composées de l’hortulus, le potager destiné à l’alimentation, du pomarius, le verger et de l’herbularius, le jardin des simples ou des plantes médicinales. “Selon une croyance couramment admise, qu’on appelle la “théorie des signatures”, les caractéristiques de chaque plante permettaient de savoir, par analogie, ce que chacune pouvait soigner, le nom populaire évoquant souvent les caractéristiques du végétal. (...) Cette théorie des signatures avait parfois donné aux plantes un nom tiré de l’hagiographie biblique : la centaurée était appelée échelle du Christ, la saxifrage le coussin de Notre-Dame, la cardamine la chemise de Notre-Dame. Seul le Sceau de Salomon a conservé son nom jusqu’à aujourd’hui2.” Par ailleurs, dans l’iconographie et la poésie mystique médiévale, l’hortus conclusus ou ‘jardin enclos’ est un thème associé à la Vierge Marie, ainsi que le lys et la rose.

À partir de la Renaissance et jusqu’au 19e siècle, c’est une tout autre vision du monde, scientifique et naturaliste, qui imprégnera le développement des jardins botaniques. L’objectif de ces jardins est alors de recenser et de collectionner un grand nombre d’espèces et de variétés de plantes. Strictement identifiées, les plantes sont réunies en collections et viennent du monde entier.

Grand amour et petites bêtises

Les jardins imprègnent donc les récits religieux et mythologiques ; ils sont aménagés dans les villes et les palais des princes, dans les monastères, plus tard dans les parcs publics, pour enfin se démocratiser dans la passion du jardinage qu’on peut voir à l’oeuvre chez tant de nos voisins et amis. Certains particuliers créent, à côté de leur maison, de véritables petits paradis insoupçonnés. Par ailleurs, on l’a vu, ils accompagnent aussi le développement de la pensée scientifique. Ils sont sur les toiles des peintres. Et ne parlons même pas du cinéma... Bref, ils sont partout !

Ils sont aussi, du coup, chez les poètes et les romanciers. Impossible de faire le relevé ici de la quantité de textes littéraires ayant trait au jardin3, soit que l’intrigue s’y déroule, soit que le jardin lui-même soit au centre de l’œuvre. Mentionnons ici seulement un texte très populaire au Moyen-Âge, le Roman de la rose, écrit successivement par Guillaume de Loris vers 1230-1235 et Jean de Meung vers 1275-1280. Ce texte raconte la quête de la femme aimée, symbolisée par une rose, et les tentatives de l’amant de pénétrer au sein d’un jardin clos. Il se prolonge en une discussion plus philosophique sur l’amour.

Vincent Van Gogh, Le jardin de Daubigny (juillet 1890) Vincent Van Gogh, Le jardin de Daubigny (juillet 1890)

Bien plus tard, au 19e siècle, c’est encore une fois dans un jardin que l’écrivain Émile Zola situera le moment où l’amour l’emporte sur la vocation religieuse, dans le conflit puissant qui tiraille le personnage principal de La faute de l’abbé Mouret (1875). “Ils cédèrent aux exigences du jardin. Ce fut l’arbre qui confia à l’oreille d’Albine ce que les mères murmurent aux épousées, le soir des noces. Albine se livra. Serge la posséda. Et le jardin entier s’abîma avec le couple, dans un dernier cri de passion. Les troncs se ployèrent comme sous un grand vent ; les herbes laissèrent échapper un sanglot d’ivresse ; les fleurs, évanouies, les lèvres ouvertes, exhalèrent leur âme ; le ciel lui-même, tout embrasé d’un coucher d’astre, eut des nuages immobiles, des nuages pâmés, d’où tombait un ravissement surhumain. Et c’était une victoire pour les bêtes, les plantes, les choses, qui avaient voulu l’entrée de ces deux enfants dans l’éternité de la vie. Le parc applaudissait formidablement.” Sur un registre plus léger, on se souvient de la chanson de Pierre Perret, “Donnez-nous des jardins / Des jardins pour y faire des bêtises / D'où l'on revient des p'tites fleurs à la main / Quand on a déchiré sa chemise / Des jardins d'où l'on est si contents / De rentrer les genoux tout en sang”. Le jardin est donc aussi l’endroit où se vivent les petites et les grandes aventures de la vie. Le lieu de l’enfance et le lieu où, selon l’expression consacrée, on perd son innocence.

Dans le grave langage d’une autre époque, on aurait affirmé que le jardin est le lieu du péché. Mais puisque les temps ont changé, puisqu’aussi bien il est le symbole du paradis, contentons-nous d’observer que le jardin semble être le péché... mignon d’un grand nombre d’entre vous.

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Lire les autres articles de la série "De quoi le jardin est-il le nom ?" :

Notes

(1) Jean-Pierre Le Dantec, Poétique des jardins, Actes Sud, 2011, p. 13.

(2) Bernard Beck, “Jardin monastique, jardin mystique. Ordonnance et signification des jardins monastiques médiévaux”, in Revue d'Histoire de la Pharmacie, Année 2000, 327, pp. 377-394.

(3) On trouve une intéressante compilation de textes sur le site de l’académie de Toulouse : http://pedagogie.ac-toulouse.fr/lotec/artsvisuels/wp-content/uploads/jardin-et-po%C3%A9sie.pdf

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