Macron vs Biden : la dette comme dernière excuse

E. Macron, J. Castex ou encore B. Lemaire l’ont tous dit : il faut rembourser la dette, et pour cela il faudra "des efforts et de la croissance". De l’autre côté de l’Atlantique, J. Biden enchaine les discours chocs et veut mettre les classes moyennes et populaires devant "les premiers de cordées" alors que là-bas aussi, la dette s’est envolée.

Rappels sur le cycle néolibéral, 1980 – 2020

Nous sommes au début des années 80, Thatcher a déjà commencé a changé le Royaume-Uni et elle est rejointe dans sa démarche par un acteur de films à la qualité discutable qui dans sa jeunesse dénonçait déjà des acteurs (donc des collègues) soupçonnés d’être communistes : R. Reagan.

Afin de relancer une croissance poussive à la suite des chocs pétroliers, Reagan lance une vague de réformes sans précédents dans son pays, notamment le Economic Recovery Tax Act de 1981. Le trickle down (ruissellement) est né. Mais pour que l’argent ruisselle, il faut bien le prendre quelque part. L’idée est donc de baisser massivement les impôts des Américains, particulièrement ceux des plus fortunés et des entreprises.

Dans les faits, cela se présente ainsi pour l’impôt fédéral sur le revenu :

Vert : période pré-Reagan. Rouge : période Reagan et post Reagan © H. Sabbah Vert : période pré-Reagan. Rouge : période Reagan et post Reagan © H. Sabbah

Pendant 50 ans, entre 1930 et 1980, la tranche supérieure de l’impôt sur le revenu n’est jamais descendue sous les 70% (dont 15 ans au-dessus de 90% !) et le nombre de tranches a toujours été sur cette période supérieur à 20, instituant une réelle progressivité de l’impôt.

Reagan baissa de 42% la tranche supérieure de cet impôt (70% à 28%) et le nombre de tranches fut réduit à… 2. Une tranche à 15% (de 0 à 29,750$ d’époque soit 64.000$ actuels) et donc une tranche à 28%, annulant de fait la progressivité de l’impôt.

Dans le même temps, R. Reagan a aussi massivement baissé les impôts sur les bénéfices des sociétés[1], passant de 46% à 34% sur la tranche supérieure. Personne ne descendra plus bas avant que D. Trump ne mette en place une Flat Tax à 21% (comprendre, une seule tranche)[2].

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Les plus fervents défenseurs de ce libéralisme renaissant mettront en avant l’activité qui repart aux USA ou encore le taux d’emploi qui monte… mais est-ce vraiment grâce aux mesures prises ?

 © H. Sabbah © H. Sabbah

En se penchant sur l’évolution du taux d’emploi, on constate que la tendance générale est à la hausse, et ce dès les années 50. En fait, cette tendance s’explique bien plus par les évolutions sociétales que par les mesures chères aux néo-libéraux.

Prenons simplement l’évolution du taux d’emploi des hommes et des femmes :

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Depuis les années 50, nous observons que le taux d’emploi des hommes diminue et que celui des femmes augmentent. De plus, le taux d’emploi des femmes augmente plus vite que celui des hommes ne baisse. Nous obtenons donc mécaniquement une hausse du taux d’emploi général mais qui n’a rien à voir avec les mesures néo-libérales. C’est simplement que nos mères ne vivent pas au temps de nos grand-mères !


Enfin, s’il est un indicateur qui rentre en totale contradiction avec les objectifs annoncés par E. Macron et ses gouvernements successifs, un indicateur qui justifie l’austérité… c’est la dette, dont voici l’évolution aux USA en pourcentage du PIB entre 1945 et 2020 :

 © H. Sabbah © H. Sabbah

Il faudrait être d’une mauvaise foi maladive ou plus sectaire qu’un scientologue fan de Tom Cruise pour ne pas voir que, sans surprise, en baissant les recettes d’un état (impôts) on fait exploser sa dette. Nous pouvons également remarquer qu’entre 1945 et 1981 il n’y a pas eu la moindre crise économique digne de faire exploser la dette, dans une période où les Américains ont dépensé sans compter pour aller sur la Lune, avec le succès que l’on sait ou au Vietnam, avec… moins de succès et ont comme tout le monde subit les chocs pétroliers des années 70. Les années post révolution conservatrice et dérégulation des marchés n’ont pas été marquées par une telle robustesse de l’économie :

  • Crise de 1987[3]
  • bulle internet de 2001
  • subprime de 2007

Macron et l’excuse de la dette

Devant des chiffres aussi éloquents, comment nos gouvernants successifs (dont Macron n’est que le dernier représentant en date) justifient-ils de ne pas changer complètement de politique économique ? Ils savent bien qu’ils ne rembourseront jamais la dette, encore moins en se privant sciemment de ressources (ISF, Flat Tax…), comme nous l’avons plus haut.

Ils mettraient bien en avant la concurrence fiscale et la potentielle fuite des riches… Cette dernière n’est prouvée par aucune étude, au contraire même, Thomas Porcher s’est chargé de débunker cette fake news depuis des années[4], quant à la concurrence fiscale, c’est un choix. Nous avons déjà dans ces colonnes traité le sujet il y a un an, prônant déjà à l’époque un impôt commun.

Reste donc l’excuse de la dette. Son poids est trop important pour que nous puissions y faire quoi que ce soit. Nous avons déjà expliqué ici que la seule fraude fiscale explique l’intégralité de cette dette, mais passons.

Dans le rapport Arthuis qui est censé justifier les futurs choix de nos gouvernants, toutes les solutions autres que le remboursement (par la baisse des dépenses de l’état - comprendre moins de services publics) sont balayées tour à tour.

Pire, le risque d’une envolée des taux est brandi en dépit de la réalité : Le premier risque est celui de la remontée des taux d’intérêt à court ou moyen terme. Même si certains économistes mettent en avant la possibilité que les taux restent bas pour longtemps, une remontée ne peut pas être exclue, comme on peut l’observer aux États-Unis suite à l’annonce du plan de relance du Président Biden. Vraiment ? Est-ce vraiment ce que l’on peut observer quand même BFM business titre, alors que le rapport est Arthuis est en cours de finalisation[5], le 9 mars 2021 : tous les taux d'intérêt de la dette américaine passent sous la barre de 1%, une première dans l'histoire.

Et puisqu’il s’agit de crier au loup et à la remontée des taux, rendons hommage à fipaddict[6] qui montre graphique à l’appui que cela fait au moins 7 ans que tous les ans on nous promet la hausse des taux :

image6

Ce graphique montre que les prévisions faites par les gouvernements successifs sont toujours les plus pessimistes (hausse des taux) pour justifier leurs politiques austéritaires, quand bien même les taux réels (ligne noire) ne font que baisser.

Certes, un jour ils augmenteront. Certes il faut s’en prémunir. Mais pendant que nous nous préparons à un hypothétique jour de pluie (taux qui remontent), nous ratons le beau temps (taux bas), et les opportunités d’investir qu’il procure. Nous passons à côté d’une chance peut être unique puisque jamais les taux n’ont été durablement si bas !

Résumons.

E. Macron continue une politique qui a prouvé son inefficacité au cours des 40 dernières années. Il se refuse à taxer les plus fortunés en invoquant une cordée qui a depuis longtemps fait sécession[7]. Il refuse d’investir mais prétend promouvoir la French Tech. Il baisse l’impôt sur les sociétés et refuse l’idée d’un impôt socle, ou plutôt fait semblant d’accepter par la voix de son ministre B. Le Maire[8] mais à condition de s’aligner sur le plus bas (l’Irlande)…

L’ironie de la situation française est que jamais nous n’avons élu quelqu’un d’aussi à contre-temps de l’histoire depuis… Mitterrand en 1981, quand la France voulait enfin être de gauche.

[1] https://www.taxpolicycenter.org/statistics/corporate-top-tax-rate-and-bracket

[2] Il convient de noter qu’aux USA il existe un impôt sur les sociétés par état en plus de l’impôt fédéral ici présenté. Cet impôt varie entre 4% et 12%.

[3] Le Dow Jones a perdu 22,6% de sa valeur le lundi 19 octobre 1987

[4] Encore récemment : https://youtu.be/zqqr0LMUlic

[5] Le rapport est daté de février mais il est contre signé par le premier ministre à la mi-mars

[6] https://fipaddict.substack.com/p/le-risque-de-hausse-des-taux-ultime

[7] Rappelons que parmi les 50 familles les plus riches de France, 37 ont une présence au seul Luxembourg et y détiennent plus de 500 entreprises : https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/02/10/openlux-le-luxembourg-un-aimant-pour-les-grandes-fortunes-francaises_6069389_4355770.html

[8] https://argent.boursier.com/impots/actualites/bruno-le-maire-est-favorable-a-une-taxation-minimale-des-multinationales-6560.html

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