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Billet de blog 9 sept. 2022

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La première fois, elle l’a dit le jour où il a appris sa réussite au concours de l’administration pénitentiaire. Puis elle l’a répété, ponctuelle et motivée, pendant l’emballage de nos affaires dans des cartons, jusqu’au déménagement. Et là, au milieu de l’appartement vide : « Ça va aller mieux pour nous maintenant. »

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La première fois, elle l’a dit le jour où il a appris sa réussite au concours de l’administration pénitentiaire. Puis elle l’a répété, ponctuelle et motivée, pendant l’emballage de nos affaires dans des cartons, jusqu’au déménagement. Et là, au milieu de l’appartement vide :

— Ça va aller mieux pour nous maintenant.

Elle balaye le nouvel espace du regard. Les murs nus, le plafond, les fenêtres, les meubles et les piles de cartons entassés par les déménageurs, un chaos maitrisé, très pro.

La vision la ravit. Ça se voit direct, ses yeux papillonnent. À écouter les adultes j’ai les mêmes qu’elle. Des en amandes, couronnés de longs cils noirs à la courbure naturelle. Est-ce que je fous du mascara ? J’ignore ce que c’est. À l’air, vaguement dégouté, de ceux qui me suspectent d’en mettre, je ne suis pas censé.

Sur le papier, la vue sur la prison des femmes l’emballait moyen. Dès son entrée dans l’appartement, elle s’est précipitée sur les fenêtres du salon. Elle les a examinées, en détail. Le domaine propose d’autres appartements, le nôtre a l’avantage d’un loyer réduit en conséquence. Quand même. Il y a quelque chose de gênant. Des limites.

Elle a hésité, pas lui. Il a fini par la convaincre. Pas de soucis à se faire, a-t-il promis, car avec le double vitrage, on entendra rien, et concernant la vue, des rideaux, affaire réglée.

Son test de l’efficacité du double vitrage était drôle. Un avant-après d’émission de télé-achat. Elle a ouvert les fenêtres, on percevait au loin un ronron apaisant, l’autoroute A86. Puis, un cri. Le cri d’une détenue, aigu et un peu flippant, celui d’un film où le personnage découvre une mare de sang derrière sa porte d’entrée. Quelques secondes après, une autre détenue lui a répondu « ferme ta gueule connasse ».

Une fois les fenêtres refermées, miracle. On n’entendait ni l’A86 ni les cris. Le double vitrage, l’invention semble assez incroyable. Enfin la démonstration ne prouve rien. À ce moment, précis, où les fenêtres sont closes, les détenues n’ont peut-être pas envie de crier ? S, P et moi en débattons. On envisage de retester, plus tard, de mettre en place une sorte de protocole.

L’appartement, en tant que tel, n’est pas mieux que notre ancienne maison. La proximité immédiate des prisons, les chambres au partage obligatoire, la cuisine, si petite, impossible d’y manger ou d’y rentrer le frigo, pas d’autres choix que de l’installer dans les toilettes, elles gigantesques, à quoi pensait l’architecte, faudra pas s’y éterniser ou alors laisser le verrou ouvert.

Pas mieux, cependant y déballer ses affaires étonne. Les découvrir à la lumière d’un environnement différent, incapable, hier encore, de les imaginer ailleurs, leur confère un intérêt nouveau.

Ce qui est mieux ici, par contre, c’est qu’on est locataire. Libre, débarrassé des contraintes.

De notre maison nous étions propriétaires. Des emmerdes à répétition, une montagne. Des infiltrations, de l’humidité, de la moisissure, le crépi qui s’effrite, l’entretien du jardin, du boulot, lui qui gère ça, il se fout torse nu l’été et on doit lui filer un coup de main plutôt que d’aller trainer dehors, la tache se solde toujours en prostrations parce qu’on est des fainéants et des bons à rien, j’en remercie l’appart de nous amputer du jardin, puis elle, le temps où elle se casse le cul à faire le ménage, t’as fini de nettoyer en haut qu’en bas c’est déjà à nouveau sale. T’en vois pas le bout.

Sans parler de cette fissure sur le mur extérieur, côté route. Une fissure, on aurait pu y glisser un doigt. D’ailleurs P y a glissé le sien, un jour, par curiosité. Il s’est pris une énorme branlée car, selon lui, ça l’a élargie. Un problème d’ordre visuel, certes, structurel conclut l’expert. Des malfaçons à l’origine, faire jouer l’assurance, irrattrapable à moins de.

Une emmerde pareille, pile au moment de vendre, condition préalable au déménagement à Fresnes, ça les a rendus fous. En plus personne ne visitait, et ceux qui visitaient se foutaient de la gueule du monde en proposant un prix inférieur à la valeur réelle de la maison.

Il trouva un moyen de la boucher, propre. Elle devait disparaitre. Au moins pendant un temps, celui de la mise en vente. Face aux acheteurs potentiels, la fermer, surtout ne pas évoquer le vice caché. D’ici quelques années, oui, elle réapparaitra. Mais elle ne sera plus notre problème.

De phrases qu’elle emploie, je déduis que le mieux, son mieux à elle, est avant tout d’une nature pratique. Des phrases telles que « on a pas les moyens » lorsque je sollicite les dizaines de francs nécessaires à l’acquisition de la photo de classe, « on peut pas se le permettre » à l’évocation de projets, n’importe quoi : une inscription à un sport, une sortie scolaire, aller voir un copain à l’autre bout de la ville, un ticket de bus coûte, l’essence je te raconte pas de toute façon on a pas de voiture. Tout coûte.

Ce qui l’intéresse, c’est qu’on galère moins financièrement. Elle utilise ce mot, financièrement, au lieu du trivial argent, à la fois une pudeur et une comptabilité. Chaque semaine, des heures durant, elle noircit des pages d’un cahier de l’intégralité de nos dépenses. Faire ses comptes est indispensable, adulte il faudra le faire ; ça a l’air mégachiant.

Il y a, chez nous, de la place pour beaucoup de mieux. En priorité la bouffe et les tourments qui y sont liés. Mettre derrière nous la fouille des restes du marché, ou ces soirs à dormir chez Monsieur C.

À tour de rôle S, P ou moi y sommes envoyés afin d’économiser un repas. Monsieur C, un homme rougeaud, gentil, un peu bizarre, à la tête d’une assoc’ qui souhaite aider les gens comme nous.

Jusqu’à ce qu’il disparaisse à cause de démêlés de type judiciaire. Par chance, à notre connaissance, Monsieur C n’est pas un pointeur, juste un arnaqueur qui détourne l’argent confié par la Mairie pour aider les gens comme nous.

Et en finir, en particulier, avec ces mois où le tarissement, incompréhensible, du travail au noir oblige à recourir à l’aide alimentaire.

À l’époque, l’assistance sociale dit qu’il ne faut pas hésiter à s’y rendre. Vu notre situation, on y a droit. Bizarrement, la gratuité de l’aide alimentaire ne signifie pas qu’elle ne coûte rien. À l’image du reste, l’aide coûte, elle aussi. Je le comprends petit à petit, à force d’accompagner. Le rapatriement des dons réclame des bras, elle y va sans voiture.

Trois associations se partagent le boulot : le Secours Populaire Français, les Restos du Cœur et le Secours Catholique.

Lors des visites aux deux premières, on dit « on va au Secours Pop » ou « on va aux Restos », comme on dirait « on va au ciné ».

Le Secours Pop est ma préférée. Du logo, une main naïve dirigée vers le ciel que soutiennent de petites ailes, du tracé fin des lettres se dégagent une sensation de légèreté. La composition m’évoque les dessins du Petit Prince et la couverture d’un livre, remarqué sur une étagère mais pas encore feuilleté. La Machine Infernale, étudié par S ou P au collège.

Surtout, le logo s’abstient de rappeler au bénéficiaire le motif de sa présence. Pas comme le logo des Restos.

On a compris le délire les Restos, vous êtes super gentils, à la place d’une assiette entourée de couverts vous avez mis un cœur. Le fondateur est mort l’année de ma naissance, assassiné. Il voulait devenir président, qu’un type comme lui le veuille n’a pas plu. Il raconte des blagues, uniquement à l’autoradio sur Rires & Chansons, ailleurs on ne peut plus rien dire.

Que les Restos soient la principale association dont on dépend m’embête. D’abord, ils nous filent les mêmes trucs à chaque visite, paquets de spaghettis, conserves de corned-beef et boîtes de Chantefais (un ersatz de Vache qui rit), surtout, le trajet pour s’y rendre passe devant la maison de mon crush à l’école. L’idée de la croiser, sacs plastiques en main, me terrorise. Une peur irrationnelle, aucune mention n’en indique la provenance. Ils pourraient aussi bien venir du supermarché.

Au Secours Catholique, par contre, pas d’apocope sympa. On dit qu’on va au Secours Catholique.

Sur le chemin du retour, elle se plaint des femmes qui y travaillent. Ces culs bénis la prennent de haut, avec leurs grands airs. Tout ça parce qu’elle est typée. Des grosses racistes. Il est vrai, les dames du Secours Catholique tirent des tronches pas possibles. L’une d’elles a de drôles de cheveux, figés, en volume. Elle ressemble à la femme sur l’affiche de Mars Attack. Quant au logo, je préfère éviter le blasphème.

En tout cas, la perspective nouvelle de remplacer les visites aux associations par des courses au supermarché ne me laisse pas indifférent.

— On pourra acheter des Apple-Minis et des chips ondulées ?

— On verra.

Et les promesses de mieux s’étendent au-delà de la nourriture. La voiture déjà, récemment acquise. L’argent de poche. La possibilité de partir en vacances. Des baskets montantes.

Elle y croit tant en ce mieux que je peine à m’en distancier. Mais, au fond de moi, j’ai le sentiment qu’il arrive trop tard. Que les promesses qu’il porte sont dépassées, superflues à présent. Car ce problème, le manque, a entre temps trouvé une solution. Et cette solution, c’est le mensonge.

Le mensonge procure à celui qui le maitrise des richesses infinies.

À la maison, bien sûr, la virtualité des richesses n’est d’aucune utilité. Chacun est logé à la même enseigne. Le manque s’appréhende, bon an mal an, un combat domestique contre soi et qui ne regarde que soi.

Mais le gérer en société, se confronter à la brûlure publique de la honte. Par exemple, les humiliations silencieuses que produit la machine École : devoir admettre à la rentrée de septembre, devant la classe entière, le vide sidéral de son été passé à zoner. À cela le mensonge fournit un palliatif simple.

À son tour de raconter ses vacances, plutôt que la vérité, invoquer l’outil commode qui permet de se soustraire aux regards. De dissimuler la disgracieuse différence, le vice de construction caché de la maison.

De quoi se nourrit le mensonge ? De l’autre, toujours. De l’écoute active des récits des membres de la classe.

Il en emprunte les éléments clés, essaye d’en faire une synthèse.

Il identifie ce qui relève de l’extraordinaire. Un voyage aux États-Unis, un Safari au Kenya. Des modèles à ne pas copier, ces péripéties suscitent l’intérêt de tous.

Il privilégie l’ordinaire, le commun. Il brode une histoire convaincante, assez différente elle serait suspecte sinon, mais pas non plus une fantastique. Un tel mensonge attirerait l’attention, commanderait les questions, en nombre. En somme, il s’ajuste, ne cherche ni à éveiller l’envie par sa démesure, ni la pitié par son indigence. Un mensonge dans la moyenne, qui passe inaperçu. Et loin de se limiter aux vacances, il fonctionne aussi pour le reste. Noël, anniversaire, le film au cinéma dont tout le monde parle, la taille de la télévision. Enfin sauf ce qui est visible, genre, les fringues. Quasiment tout le reste.

Alors, après des années à manier ces histoires zombies, rafistolées au vécu des autres, afin d’éviter, au-delà des hontes, d’être remarqué, que le quotidien recouvre une forme de normalité me semble presque secondaire. Presque car, dans ce mieux de l’amélioration réelle des conditions de vie, je perçois des conséquences immédiates sur les coups.

— Ça va aller mieux pour nous maintenant.

Lorsqu’elle prononce la phrase, je pense à ce mieux, confusément. Celui qui ferait cesser les sanglots agités de spasmes qui donnent envie de vomir et de crever, les tempes clignotantes à force d’être trainé par les cheveux, la douleur au dos qui contraint la position du sommeil.

Et, j’ignore comment, j’établis une causalité directe entre l’amélioration du quotidien et la fin des coups. Je les crois liés à la situation, à notre situation financière, la première responsable.

À cause de l’âpreté du monde, de la menace lancinante de devoir, des dettes, la peur de ne pas bouffer, de se faire virer de sa propre maison. Je me dis : peut-être que cela explique pourquoi il se comporte ainsi. Pourquoi ses réactions explosives et sans raison, une cocotte minute, qui ensuite retombent sur nous. J’imagine les implications des galères sur lui, sur son humeur, ses fureurs, qui doivent bien s’exprimer d’une certaine façon. Se réguler.

Mais si les choses vont mieux financièrement. Si le mieux élimine l’origine de la colère. Il se calmera. Il sera plus détendu, apaisé. Et s’il est apaisé, peut-être qu’il n’y aura plus de coups.

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