L’histoire qui nous oriente, qui nous émancipe, que nous aimons (1/3. G. Mazeau)

Trois ouvrages tout récemment parus, de Guillaume Mazeau, Carlo Greppi et de la revue «Cahiers de l'Atelier», partent de points de vue différents pour défendre une même idée : l'essor réjouissant de la pratique de l’histoire, son intérêt, son importance réaffirmée. Premier volet: «Histoire», de Guillaume Mazeau.

Dans son petit livre Histoire, publié dans la collection « Le mot est faible » des Éditions Anamosa, Guillaume Mazeau part d’une histoire triomphante qui avait toutes les chances de le refroidir en tant qu’historien de la Révolution française. Le succès du parc du Puy du Fou est en effet très inversement proportionnel à la rigueur scientifique de ses propos. Mais ce n’est pas une raison pour s’enfermer, et l’histoire avec, dans une tour d’ivoire. D’autant plus que la passion pour la Révolution française demeure bien vivante ; et plus encore pour d’autres périodes comme le Moyen Âge.

Le fil conducteur de ce plaidoyer pour l’histoire ne se contente pas d’invoquer une méthode critique, selon une formule qui tend à mettre un peu vite tout le monde d’accord sans que ses contours soient spécifiés, mais il fait aussi valoir l’histoire comme une « pratique sociale ordinaire ». C’est donc bien à un double mouvement que l’auteur nous convie : ouverture et empathie à l’égard d’une dimension populaire des rapports au passé en se démarquant d’une tradition de surplomb qui confinerait l’histoire dans un certain conservatisme, mais avec une posture historienne qui ne renonce pas à la mise à distance et au droit de prendre le temps de l’analyse.

Conformément au format de la collection qui l’accueille, le texte de Guillaume Mazeau est concis, dense, sans notes de bas de pages. Les titres de ses chapitres explicitent le cheminement narratif de son propos par des formules efficaces. Le choix des phrases mises en exergue sur de pleines pages verticales est lui aussi révélateur des idées-phare de son essai.

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Guillaume Mazeau, maître de conférences en histoire moderne à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, travaille sur l'histoire et la conscience historique de la Révolution française. Il a récemment contribué, avec Laurence de Cock et Mathilde Larrère, à L'Histoire comme émancipation (Agone, 2019).

Dans un premier temps, c’est d'abord une question qu'il nous pose : sommes-nous donc en train de vivre « le triomphe de l’histoire » ? Cette question ne souligne pas tant l’élargissement de l’audience de toutes les productions d’histoire que l’augmentation du nombre de celles et ceux qui s’y adonnent. L’histoire et sa pratique sont devenues disponibles et il y a lieu de s’en réjouir quels que soient les problèmes que posent sans doute certains des résultats à large diffusion, comme le Métronome royaliste, que cette évolution rend possibles.

Cependant, c’est le passé lui-même qui serait sans histoire. Avec la crise profonde des horizons d’attente, il serait devenu une « valeur-refuge », l’objet d’un culte civique, confiné par conséquent dans une perspective qui demeure figée. En particulier, « la dévotion contemporaine envers le patrimoine transforme les traces et les héritages en totems d’un passé muséifié et immobile » (p. 17). Or, dans le même temps, la crainte de l’effondrement de l’espèce humaine renforce cette sacralisation du passé en enfermant le présent dans une fatalité que l’histoire se doit aussi de déconstruire.

« Fin de l’histoire, fin du monde, fin du mois ». Depuis une cinquantaine d’années, « de puissantes forces font main basse sur l’histoire, imposant une vision hégémonique des événements, réduisant le champ des possibles, niant aux populations ordinaires tout droit à sortir de ce cadre » (p. 24). Mais depuis lors, la crise des horizons d’attente est telle, sous l’effet du pillage des ressources de la planète comme du démantèlement social produit par un « libéralisme occidental [qui] prétend dire l’histoire au nom des autres » (p. 29), qu’elle suscite des craintes aussi bien dans le court terme que pour un avenir plus lointain. Dans un tel contexte, l’histoire se voit réduite au rôle d’un « outil du consensus » forcé, loin de toute dimension émancipatrice ; et cela vaut davantage encore pour son enseignement « qui reste globalement surchargé d’attentes et de fonctions civiques, comme si les leçons du passé pouvaient magiquement aider au « vivre ensemble » ou à restaurer des « valeurs » républicaines - qui ne sont souvent que l’autre nom de l’ordre social » (p. 35).

Guillaume Mazeau consacre à raison tout un chapitre au « poison identitaire » qui pèse très lourdement sur l’histoire. C’est d’abord et surtout le cas avec les partis d’extrême-droite qui s’attaquent sans vergogne, y compris désormais en Allemagne, à une « digue mémorielle » qui est en train de céder face à l’occultation des crimes du passé sous l’effet d’une exaltation nationaliste ; mais c’est également le cas dans les régimes autoritaires en Europe et ailleurs, tous également caractérisés par une surenchère nationaliste. C’est ainsi que « le relativisme est le meilleur allié de la marée brune dont nous observons la montée avec inquiétude » (p. 44). Mais ces pressions relèvent aussi d’idées reçues qui sont assénées dans l’espace public et médiatique par des personnalités comme Stéphane Bern qui rappellent à l’ordre les historiennes et les historiens au nom de leurs obsessions conservatrices et identitaires.

Toutefois, ces constats inquiétants n’empêchent pas les peuples de « s’approprier l’histoire » à leur manière en développant toutes sortes de pratiques relatives au passé, comme par exemple des fêtes de villages qui ne relèvent pas forcément d’un repli identitaire. Les types d’activités dans ce domaine sont nombreux, ils vont des conférences de youtubeurs à la culture matérielle des collectionneurs, des jeux vidéo centrés sur le passé aux contributions sur Wikipédia. En outre, « dans le monde entier, des peuples et des minorités utilisent l’histoire comme un combustible politique » (p. 60). C’est ainsi que des histoire et des contre-histoires peuvent émerger et contribuer parfois à « changer la donne » ; c’est ainsi que les révolutionnaires « se donnent le droit de recomposer eux-mêmes l’histoire commune en attrapant au vol les expériences passées dont ils se sentent les ayants droit légitimes » (p. 63). Des acteurs et des actrices du monde social reprennent leur histoire, mais également la maîtrise du temps, pour retrouver une « souveraineté ». Le lecteur est ainsi invité à faire preuve d’une certaine empathie, à comprendre que ces appropriations optimistes du passé émanent des besoins du présent et répondent à des occultations. En effet, « s’il semble aujourd’hui urgent de défendre le rôle de l’histoire comme science face aux féroces appétits dont elle fait l’objet, cette défense ne doit surtout pas passer par un mépris des formes populaires de l’histoire » (pp. 68-69).

Dès lors, cette histoire devrait s’écrire avec un « grand « h » minuscule ». Il y a lieu de la défendre, parce qu’elle est une cible privilégiée pour les faussaires, les penseurs réactionnaires et les complotistes ; et elle l’est depuis longtemps, comme le soulignent les cas de la fausseté de la Donation de Constantin, démontrée au XVe siècle par Lorenzo Valla, ou de l’affaire Dreyfus. Aujourd’hui, les « faits alternatifs » se dressent avec force contre les « outils critiques hérités des Lumières » (p. 74). Mais il serait vain, désormais, de cantonner l’histoire à une posture seulement défensive face à ces phénomènes. « Il ne sert à rien de surcharger l’histoire de responsabilités civiques et morales auxquelles elle n’a jamais pu répondre » (p. 76). Mieux vaudrait faire de l’histoire un outil d’émancipation en la reliant au monde social, non pas pour « réparer » le passé, mais pour « le mettre en tension avec le présent » (p. 79). Dans cette perspective, faire de la bonne histoire ne dépend pas tant de titres particuliers ou d’une appartenance à un corps de métier que du respect d’une méthode fondée sur la critique des sources, l’établissement de la preuve et la quête de vérité. Ainsi, alors que la pratique de l’histoire n’est pas neutre, elle peut être bonne ou mauvaise indépendamment de ses engagements vis-à-vis du monde social.

L’histoire est en effet politique et publique, en particulier parce que « l’historien enquête avant tout depuis et sur le présent » (p. 94). Sa neutralité, quand elle est affirmée, n’est souvent qu’une dissimulation contraire aux principes de transparence et d’explicitation qui sont au cœur de sa méthode même. En outre, le caractère public de l’histoire plaide aussi pour éviter les postures surplombantes et pour s'intéresser aux lieux de la transmission dans toute leur diversité. En fin de compte, une prise en compte des discontinuités et des ruptures dans le passé invite à « défataliser les récits les plus fermés » (p. 98) et à laisser bien ouvert l’éventail des possibles en développant une histoire commune dans laquelle « il y a toujours des raisons d’espérer », comme le postule l’ultime phrase de cet essai (p. 99).

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Il y aurait sans doute de quoi engager bien des conversations au fil de cette lecture autour des différents postulats de cette belle réflexion. Nous pourrions souligner par exemple que les manifestations de la mémoire ne sont pas seulement des mémoires d’en haut, à travers des cultes civils et des politiques mémorielles, mais également des mémoires d’en bas, en quête de reconnaissance, et parfois de curiosité, qui émanent de catégories politiques et sociales n’ayant jamais vraiment eu la parole. Ainsi, la mémoire, qui n’est pas forcément sans histoire, n’est pas condamnée par nature à la dimension immobile que revêt parfois le patrimoine. Elle est potentiellement investie dans ces appropriations de l’histoire par des hommes et des femmes ordinaires qui sont au cœur de cet ouvrage et de son ouverture sur le monde social.

Un ouvrage dont la lecture est salutaire.

Charles Heimberg (Genève)

 

Ce billet est le premier d'une série de trois qui présentent des publications récentes qui nous font réfléchir sur l'histoire, ses contenus, l'intelligibilité qu'elle permet de construire et l'importance de ses usages publics et pratiques sociales dans une perspective d'ouverture et d'émancipation.

Deuxième billet: sur le livre de Carlo Greppi, La storia ci salverà. Una dichiarazione d'amore, UTET, 2020.

Troisième billet: sur le dossier "Enseigner et transmettre l'histoire" des Cahiers de l'Atelier, n° 562, janvier 2020.

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