L’histoire qui nous oriente, qui nous émancipe, que nous aimons (2/3. C. Greppi)

Trois ouvrages tout récemment parus, de Guillaume Mazeau, Carlo Greppi et de la revue «Cahiers de l'Atelier», partent de points de vue différents pour défendre une même idée : l'essor réjouissant de la pratique de l’histoire, son intérêt, son importance réaffirmée. Deuxième volet: «La Storia ci salverà/L'histoire nous sauvera», de Carlo Greppi.

L'histoire nous sauvera. Une déclaration d'amour. L'ouvrage de Carlo Greppi (Milan, UTET, 2020) est écrit en italien et n'est pas traduit. C'est un texte de réflexion sur l'histoire qui est volontairement dépourvu de dates et se présente comme un plaidoyer contre l'idée que l'histoire serait forcément ennuyeuse et rébarbative, sans cacher pour autant qu'elle peut parfaitement l'être.

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Carlo Greppi est un jeune historien turinois qui est déjà l'auteur de plusieurs livres bien différents. Pour n'en citer que trois, un volume dense tiré de sa thèse de doctorat est sorti en 2016, sous le titre Uomini in grigio. Storie di gente comune nell'Italia della guerra civile/Des hommes en gris. Histoires de gens ordinaires dans l'Italie de la guerre civile (Milan, Feltrinelli), qui analyse la période la plus sombre de l'histoire italienne, les années 1943-1945, en interrogeant les oscillations de comportements à partir de situations décrites dans des procès d'après-guerre à Turin; un autre essai plus récent, L'Età dei muri. Breve storia del nostro tempo/L'Âge des murs. Brève histoire de notre temps (Milan, Feltrinelli, 2019), examine l'histoire des séparations, des frontières, des murs et des manières de les franchir autour de quatre personnages-clé; enfin, La storia sei tu. 1000 anni in 20 nonni/C'est toi qui es l'histoire. 1000 ans en 20 grands-parents (Milan, Rizzoli, 2019), est un livre illustré par Marco Paschetta qui raconte des histoire sur l'histoire humaine. Greppi a aussi publié des romans pour enfants et un récit de ces voyages à Auschwitz à l'organisation desquels il contribue pour des jeunes dans le cadre d'une association.

Il fallait présenter l'auteur avant d'évoquer son nouveau livre, parce qu'en réalité, son récit est (déjà) un peu traversé par une démarche assez libre d'ego-histoire. En effet, sa déclaration d'amour à l'histoire est déployée autour de cinq affirmations, pour autant de chapitres, en passant par toute une série d'œuvres humaines (littéraires, cinématographiques, etc.), d'enquêtes historiennes ou de figures historiques qu'il a croisées, ou dont il a rencontré les auteurs, dans son parcours d'historien.

La première affirmation, c'est l'idée que l'histoire trouve du sens et un caractère positif dès lors qu'elle nous fait comprendre "comment nous sommes faits, ce que nous pouvons être et ce que nous risquons de devenir". L'histoire relève ainsi d'une "éternelle lutte entre le bien et le mal, peut-être - en dehors et à l'intérieur de nous" (p. 10). Elle a dès lors une dimension éthique qui rend problématique tout relativisme et nous mène à choisir comment concevoir notre présence au monde. Ainsi, elle ne porte pas des "leçons du passé" toutes faites, mais elle nous interpelle constamment.

La deuxième affirmation, c'est que l'histoire, comme l'avenir, "est un patrimoine de l'humanité tout entière" (p. 12). Soit elle concerne tout le monde, soit elle n'est portée que par des groupes particuliers qui en usent pour en dominer d'autres. Certes, l'histoire est née dans le contexte de l'affirmation des nationalismes et elle a trop souvent servi à des manipulations identitaires. Mais la véritable histoire, comme l'a bien souligné Marc Bloch, est par définition universelle, même si elle doit bien sûr se développer sur toutes les échelles spatiales, dans une perspective comparatiste.

La troisième affirmation met en évidence le fait que l'histoire se présente habituellement comme une narration qui comprend toujours une part d'émotion. Elle est narration parce qu'elle est construction, parce qu'elle résulte d'un travail consistant à rendre "familier" ce qui est très éloigné, et ce qui s'éloigne toujours davantage avec le temps. Le directeur du Musée d'Auschwitz Piotr Cywiński explique ainsi la nécessité de remplacer régulièrement les fils de fer barbelés pour entretenir le souvenir concret de la concentration dans ce lieu de mémoire authentique qui a aussi été un centre de mise à mort. C'est en fin de compte de la connaissance des faits de l'histoire que découle la mémoire. Et il y a des lieux singuliers comme Auschwitz où l'évocation de ces faits, qui disent tout ce que l'humanité a réussi à se faire à elle-même, est particulièrement douloureuse.

La quatrième affirmation souligne l'importance des choix qu'ont pu effectuer des protagonistes du passé. Par exemple, Carlo Greppi évoque deux résistants italiens, Giorgio Agosti et Ada Prospero. Ils se sont trouvés chacun et chacune dans une situation qui rendait leur choix possible, mais ils sont alors allés jusqu'au bout, au risque de leur vie. Et ils ont tous les deux survécu. Ainsi, "l'histoire, qu'elle soit vécue et digne d'être rappelée ou qu'elle soit racontée - du point de vue du narrateur, en substance, et dans les scènes qu'il ou elle reconstruit-, est une question de choix, et il y a toujours aussi un peu de hasard dans les choix" (p. 17).

Enfin, la dernière affirmation, c'est qu'il n'existe ni objectivité, ni équidistance possibles en histoire. Il n'existe que de "l'honnêteté intellectuelle, laquelle a une solide matrice: ce qui mobilise toute personne qui regarde en arrière, c'est la volonté d'aller de l'avant. À travers l'histoire, nous crions haut et fort ce que nous sommes et ce que nous voulons devenir" (p. 21). L'histoire n'a donc de sens que dans le présent, que pour le présent et l'avenir. Et Greppi conclut dès lors son livre en toute subjectivité autour d'une thématique qui lui est chère, celle de ces "héros [parfois] imparfaits", ces "partisans de l'humanité" qui ont fait le choix et pris le risque d'être des grains de sable face à la furie répressive et barbare des fascismes. Et parmi ces héros, qui l'ont payé cher, il place Jorge Semprún qu'il a eu la chance de rencontrer peu avant sa disparition, et surtout Marc Bloch, ce grand historien dont l'œuvre et le parcours tragique sont si étroitement mêlés.

Ces différents arguments sont ensuite développés dans des chapitres dédiés qui nous font comprendre comment la vision de l'histoire que l'auteur entend mettre en évidence dépend en réalité non seulement de ses travaux de recherche en histoire, notamment sur la Résistance italienne, mais aussi de toutes sortes d'expériences culturelles remontant pour certaines à d'anciens souvenirs. Ainsi en est-il par exemple de ces pirates de tous les pays qu'il a rencontrés au fil de ses lectures d'adolescent, mais auxquels les ouvrages de Markus Rediker ont donné un tout autre sens, le mal le plus affirmé pouvant soudain produire du bien, les plus scélérats se révélant soudain courageux et rebelles. Le livre de Greppi incarne ainsi, à partir de la propre expérience intellectuelle de son auteur, une histoire du XXIe siècle dont les sources de transmission se sont véritablement et décidément diversifiées.

Les lectures, les expériences et les références qui façonnent L'histoire qui sauve sont tellement foisonnantes que le récit est parfois difficile à suivre. Mais son fil conducteur, explicité dans l'introduction, est bien établi. Ce plaidoyer pour l'histoire évite l'écueil de la déploration d'une prétendue ignorance en pleine expansion en montrant plutôt la pluralisation en cours des canaux d'information qui transforme les connaissances, mais ne les efface pas. Il insiste sur des dualités, des dilemmes et des oxymores qui font notamment que l'on peut tenter de retourner la figure du mal. C'est le cas par exemple de Deina, cette structure de voyages mémoriels dans laquelle l'auteur intervient et dont le nom est dérivé d'un terme grec qui associe l'idée d'effroi à celle d'un positif possible, c'est-à-dire le plus terrible au merveilleux. De même, la manière dont Greppi s'approprie le terme de "zone grise" introduit par Primo Levi à partir de son expérience concentrationnaire n'est heureusement pas celle d'un attentisme figé qui aurait caractérisé le plus grand nombre, ce qui permet en passant aux relativistes de déprécier le rôle de la Résistance, mais plutôt celle d'une pluralité de postures et de tonalités de gris possibles, oscillant avec le temps et selon les circonstances, pouvant donc faire surgir le meilleur, en laissant ouvert l'éventail des possibles.

Parmi les figures mises en évidence dans cet ouvrage, il en est deux qui méritent une mention particulière.

Le chef de la police saint-galloise Paul Grüninger (1891-1972), ce flic exemplaire qui a sauvé la vie à de nombreux réfugiés juifs à la frontière orientale de la Suisse en faisant valoir un principe de légitimité plutôt qu'un principe de légalité l'a payé durement tout le reste de sa vie. Il incarne ce moment d'ouverture historiographique et mémorielle suscité dans les années quatre-vingts dix du siècle passé par la crise des fonds en déshérence et les travaux de la Commission Bergier. Honoré seulement  après sa mort, Paul Grüninger, auquel l'historien Stefan Keller a consacré un livre, pourrait bien être à nouveau marginalisé dans la mémoire collective si les autorités suisses continuent de promouvoir une politique mémorielle centrée à juste titre sur la Destruction des juifs d'Europe, mais en occultant à nouveau sa dimension helvétique et la problématique des nombreux refoulements de juifs que rien ne justifiait de la part des autorités suisses (voir ici). C'est donc une bonne surprise, vu depuis la Suisse, que la figure de Paul Grüninger apparaisse dans le livre de Carlo Greppi.

Version française, Lausanne, Éditions d'en bas, 1994 Version française, Lausanne, Éditions d'en bas, 1994

Autre figure occultée, mais concernant cette fois l'Italie et ses crimes coloniaux, celle du notable libyen anticolonialiste Mohamed Fekini (1858-1950). Cet opposant, qui a combattu les Italiens pendant plus de 20 ans, est allé de défaite en défaite avant de s'exiler en Algérie, puis à Gabès en Tunisie. Mort en 1950, il n'a juste pas eu le temps de connaître l'indépendance de la Libye. Il a écrit des mémoires qui constituent une source exceptionnelle, provenant du camp des opprimés, que l'historien Angelo Del Boca a publiée, y compris en français. Ces mémoires de Fekini sont le premier récit libyen de l’occupation italienne. « Moi, je ne désire pas le mal, si le mal m'ignore. Mais si je le rencontre, je lui tiens tête », a-t-il notamment écrit (cité p. 81). En outre, le récit de sa fuite, et de toutes les pertes dans son entourage, a durablement marqué Carlo Greppi: "Fekini avait plus de soixante-dix ans, il était presque aveugle, et à chaque fois que je repense à cette scène, son visage creusé par le soleil du désert m'apparaît sillonné par une larme" (p. 81).

Version française, Paris, Milelli, 2008 Version française, Paris, Milelli, 2008

L'ouvrage de Carlo Greppi évoque encore bien d'autres travaux et bien d'autres figures. Il nous montre combien l'histoire, si elle restait repliée sur elle-même, non seulement ne parviendrait plus à se renouveler, mais n'assumerait même plus sa fonction critique. Il nous appelle à la curiosité et à l'empathie. Mail laissons-lui le mot de la fin. "Nous ne devons pas craindre l'histoire, mais la tenir fermement. À travers ses enseignements, nous devons devenir "la voix qui crie en premier dans le désert", une voix à contre-courant, qui se met de travers - qui s'arme si nécessaire. Une voix juste, réactive, autocritique, universelle, une voix qui sache être merveilleuse. Ce n'est qu'ainsi, je crois, que l'histoire nous sauvera - y compris de nous-mêmes" (p. 222).

Charles Heimberg (Genève)

 

Ce billet est le deuxième d'une série de trois qui présentent des publications récentes qui nous font réfléchir sur l'histoire, ses contenus, l'intelligibilité qu'elle permet de construire et l'importance de ses usages publics et pratiques sociales dans une perspective d'ouverture et d'émancipation.

Premier billet: sur le livre de Guillaume Mazeau, Histoire, Anamosa, 2020.

Troisième billet: sur le dossier "Enseigner et transmettre l'histoire" des Cahiers de l'Atelier, n° 562, janvier 2020.

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