L’histoire qui nous oriente, qui nous émancipe, que nous aimons (3/3. La transmettre)

Trois ouvrages tout récemment parus, de Guillaume Mazeau, Carlo Greppi et de la revue «Cahiers de l'Atelier», partent de points de vue différents pour défendre une même idée : l'essor réjouissant de la pratique de l’histoire, son intérêt, son importance réaffirmée. Troisième volet: Le dossier "Enseigner et transmettre l'histoire" des «Cahiers de l'Atelier».

Le numéro des Cahiers de l'Atelier consacrée au thème "Enseigner et transmettre l'histoire" (n° 562, janvier 2020) se préoccupe d'enseignement et de transmission, mais plus précisément de ces processus de médiation qui relèvent de la vulgarisation ou de la popularisation des savoirs en histoire. Il propose de courtes contributions sur divers aspects de cette transmission et des pratiques qu'elle suscite en insistant notamment, comme le souligne un "mode d'emploi" conclusif (p. 113), sur deux idées fondamentales: faire en sorte que le recours à l'histoire, aux connaissances qu'elle rend possibles et à l'intelligibilité qu'elle construit ne soit pas réservé à un cercle d'initié-es; développer une histoire dont l'apprentissage puisse être un lieu de plaisir et d'émancipation.

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Nous n'allons pas dresser ici la liste de toutes ces contributions, mais seulement en évoquer quelques-unes.

À tout seigneur, tout honneur, puisque cette revue est une publication des éditions de l'Atelier, le "Maitron", publié chez ce même éditeur, est à mentionner en premier lieu. Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social est une œuvre prosopographique collective initiée par Jean Maitron (1910-1987) dont les notices biographiques concernent la France de 1789 à nos jours. Julien Lucchini, qui introduit aussi le volume, s'interroge à son propos sur les différents usages possibles de ce dictionnaire. Son histoire, comme le parcours de son initiateur, est emblématique d'une pratique populaire engagée de la discipline historienne ayant évolué vers une reconnaissance scientifique et vers des pratiques de recherche et de dissémination du XXIe siècle qui ne doivent pas mener pour autant leurs protagonistes à se détacher de ce qui a été le point de départ de cette aventure intellectuelle et sociale.

Julie Régis, qui enseigne le français dans un collège, présente un usage scolaire possible des notices biographiques du "Maitron". Elle aborde successivement la découverte par les élèves d'une notice biographique, un travail sur le lexique de ces notices, l'examen des rythmes du récit dans ce genre de texte, puis de la conjugaison et de la concordance des temps, et enfin une séance d'écriture de leur propre notice par les élèves. Mais surtout, en apprenant le français comme l'histoire, le "Maitron" permet "d'ouvrir les élèves à l'idée que toute vie, toute trajectoire est significative et digne d'intérêt, que chacun participe, à sa façon, à la vie collective, citoyenne, sociale, politique, etc." (p. 44).

Le volume s'ouvre par une contribution de Laurence De Cock à propos du collectif Aggiornamento histoire-géographie, fondé en 2010, dont l'histoire est d'abord marquée par la figure de l'historienne Suzanne Citron (1922-2018), autrice en 1968 d'un article presque homonyme dans la revue des Annales et pionnière de la réflexion critique sur l'injonction identitaire qui brouille l'enseignement de l'histoire. Ce sont d'ailleurs les mêmes éditions de l'Atelier qui ont republié en 2019 son ouvrage Le roman national. L'Histoire de France revisitée. Le collectif Aggiornamento, "espace intercycles, de la maternelle à l'université, et interdisciplinaire", regroupe à ce jour plus de 300 membres et s'efforce de "tisser l'historiographie, l'épistémologie et la didactique [pour examiner collectivement] ce qui peut mettre le raisonnement historique ou géographique au service d'une véritable réflexion critique et engagée" (pp. 11-12).

Parmi des pratiques innovantes de l'école à l'université, mentionnons en particulier l'expérience de Cédric Maurin sur la mémoire familiale et l'histoire de la colonisation en lien avec un théâtre et une pièce, Point de non-retour (Thiaroye), d'Alexandra Badea. Sensibilisés à la notion de "récits manquants", des lycéens ont mené une enquête par le bas, à partir d'archives et de mémoires familiales, en consignant leurs observations dans un carnet de bord. Dans le cadre de cette démarche, ils ont rencontré des historiens avec qui le dialogue a abouti à un véritable échange mutuel. Des séances publiques de diffusion de ces travaux d'élèves ont également été mises sur pied au terme de cette expérience très enrichissante. Pour sa part, Matthieu De Oliveira a fait travailler des étudiants de Lille sur des corpus d'archives, concernant notamment 119 anarchistes surveillés par la police et pour la plupart inconnus. Des notices ont ainsi été rédigées sur le modèle de celles du Maitron des anarchistes qui sont appelées à être intégrées dans le "Maitron".

Tous les articles de ce dossier ne portent pas sur l'enseignement et d'autres modes de pratique sociale et de dissémination de l'histoire sont évoqués. L'entretien que propose Julien Lucchini avec Nicolas Delalande autour de l'Histoire mondiale de la France, dont ce dernier a été l'un des co-coordinateurs, montre que cette dimension du travail d'histoire concerne aussi les chercheurs et les chercheuses. Pour dépasser l'écueil du triomphe effréné de certains "essayistes à succès" associé à un certain confinement des historiens dans une "sur-spécialisation", il s'est agi avec cette publication de "montrer que l'on pouvait au contraire intégrer les acquis de la recherche pour complexifier les choses, par un travail sur la forme éditoriale et la construction de la mise en intrigue" (p. 14).

La vulgarisation, ou la popularisation, de l'histoire passe aussi par d'autres voies et d'autres métiers. Une forme d'ouverture vers l'espace public est ainsi possible dans le cadre des bibliothèques à travers des fonds qu'elles valorisent et mettent à disposition, comme le montre Vladimir Gil à propos de sources d'histoire ouvrière concernant le 3e arrondissement de Paris. Il en va de même, mais en version numérique, avec le travail du site Retronews de la BNF, présenté par Étienne Manchette. Fonctionnant avec des historien-nes et des journalistes, il s'efforce de mettre ses fonds en valeur avec des narrations thématiques. Les métiers du cinéma sont présents dans l'entretien accordé par la comédienne Ariane Ascaride à propos du film Les Héritiers, issu lui-même de l'histoire d'une expérience pédagogique effectuée dans le cadre du Concours national de la Résistance et de la Déportation. La revue présente encore des expériences de podcast (des entretiens avec des auteurs d'ouvrages importants réalisés par André Loez sur son site Paroles d'histoire), de fils thématiques d'histoire populaire sur les réseaux sociaux (Mathilde Larrère sur son compte twitter) ou de festival d'histoire publique (Secousse, présenté par Daphné Budasz), etc. Enfin, le volume se clôt sur un texte de Gérard Leidet qui associe le récit de la conception d'un livre d'histoire populaire, Marseille, port d'attache, écrit avec Robert Guédiguian, à une réflexion sur les manières possible de l'utiliser en classe pour faire accéder les plus jeunes à cette histoire sensible à partir de "traces du passé visibles dans leur environnement" (p. 109).

Sans pouvoir citer tout le monde, il y a surtout lieu d'évoquer ici ce que ces textes ont en commun. L'histoire (avec un grand "H" minuscule, pour reprendre la formule de Guillaume Mazeau) ne peut pas se réduire à une science sociale qui serait refermée sur elle-même, travaillant sur des données hors-sol. Parce que ses thèmes de recherche sont par définition humains et sociaux, les processus de construction des savoirs qu'elle fait valoir produisent forcément des interactions qui induisent des pratiques sociales dans un monde profane qui a toute légitimité pour s'en emparer.

Divulgation, vulgarisation, popularisation, médiation de l'histoire. Les mots ne sont jamais indifférents et le fait de les interroger permet de clarifier l'usage qui en est fait. La notion de vulgarisation mérite en soi une réflexion critique dans la mesure où elle induit le risque d'une posture surplombante et descendante. En muséologie, une évolution de l'idée de vulgarisation de l'histoire vers celle de son interprétation, ou plutôt de l'interprétation des sciences historiques, a été exprimée. Dans le fond, ce n'est pas seulement d'un enjeu de communication que relève cette ouverture de l'histoire vers un autre public que celui de ses seul-es initié-es, mais bien d'une possibilité d'appropriation culturelle et sociale par des protagonistes du temps présent; d'où l'idée d'une popularisation des savoirs historiens qui puisse fournir aux subalternes la possibilité de leur affirmation et de leur émancipation dans l'espace public.

C'est là un objectif auquel peut contribuer le fait d'enseigner et de transmettre l'histoire. Et les pistes sont plurielles et nombreuses pour ce faire en allant dans le sens d'une "Histoire comme émancipation". Ce numéro des Cahiers de l'Atelier nous en propose de réjouissants exemples.

Charles Heimberg (Genève)

 

Ce billet est le dernier d'une série de trois qui présentent des publications récentes qui nous font réfléchir sur l'histoire, ses contenus, l'intelligibilité qu'elle permet de construire et l'importance de ses usages publics et pratiques sociales dans une perspective d'ouverture et d'émancipation.

Premier billet: sur le livre de Guillaume Mazeau, Histoire, Anamosa, 2020.

Deuxième billet: sur le livre de Carlo Greppi, La storia ci salverà. Una dichiarazione d'amore, UTET, 2020.

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