Un certain esprit suisse et son chaos pandémique (2)

La Suisse, ce sont souvent des humoristes qui en parlent le mieux. Ainsi, Thomas Wiesel, tweetait récemment à propos de la pandémie Covid-19: "Une 2ème vague sauvage apparaît ! La Suisse utilise "trouver un juste milieu". Ça n'est pas très efficace..."

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Nous sommes fin décembre 2020, l'hiver est arrivé, et avec lui la perspective de vaccins pouvant nous aider à sortir de ce cauchemar, pour autant que des mutations trop importantes du virus ne viennent pas contrarier cette perspective. Une mutation du Sars-Cov-2 est en effet déjà apparue en Angleterre, et se diffuse en Europe, qui pourrait amplifier la diffusion de la pandémie, alors qu'une autre est aussi survenue en Afrique du Sud.

En Suisse, le chaos continue. Mais il y a un fait nouveau, c'est que les autorités prennent peut-être conscience du caractère problématique de leur gestion de l'entre-deux-vagues. "Nous avons été beaucoup trop optimistes en été après la première vague de coronavirus, quand on a pensé que nous pourrions rouvrir les grandes manifestations à l'automne", a en effet déclaré le ministre de la santé Alain Berset dans une émission de la télévision suisse alémanique le 27 décembre. "On avait le sentiment que le pire était passé, cela a été une des plus graves erreurs", a-t-il même précisé.

Nous avons évoqué dans un précédent billet la faiblesse des mesures prises en cette fin d'année par les autorités fédérales face à la deuxième vague de la pandémie Covid-19, dans ce contexte chaotique où l'accent avait été mis cette fois sur le fédéralisme et l'autonomie des cantons. Cet exercice de fédéralisme suisse a ainsi éprouvé ses limites il y a une quinzaine de jours, avec notamment le scandale d'un pays alpin s'obstinant à laisser ouvertes ses stations et ses pistes de ski alors que sa population connaissait le taux de contamination le plus élevé de tous les pays alentours.

Keystone. Tiré du site www.lematin.ch le 27.12.2020. Légende: "Les mesures varient fortement d’un canton à l’autre, mais les gouvernements romands tentent de se coordonner." Keystone. Tiré du site www.lematin.ch le 27.12.2020. Légende: "Les mesures varient fortement d’un canton à l’autre, mais les gouvernements romands tentent de se coordonner."

Cette deuxième vague marque une crise profonde tant le pouvoir laissé aux cantons, contrairement à ce qu'il en était lors de la première vague, a mené à des incohérences et à un affaiblissement de la stratégie sanitaire globale. La question posée ici est d'ailleurs moins celle de la répartition du pouvoir que celle de la solidarité et de son financement. Même si des sommes importantes par rapport aux pratiques habituelles en Suisse ont été engagées, elles restent insuffisantes par rapport aux dégâts économiques et sociaux qui sont provoqués par les nécessités de la politique sanitaire. Or, la Confédération suisse est bien moins endettée que les cantons et elle aurait parfaitement les moyens de lâcher du lest au lieu de se décharger de ses responsabilités sur les cantons. Certes, cela mériterait un minimum de courage politique, non pas seulement pour se résoudre à un endettement dans des conditions favorables qui ferait moins de dégâts que la pingrerie actuelle, mais aussi, par exemple, pour remettre sur le métier l'ouvrage d'une récente, déplorable et coûteuse réforme de la fiscalité des entreprises.

Désormais, après le passage prétendument obligé de la frénésie des achats et des fêtes de Noël, dont le bilan épidémiologique se révélera en temps voulu, tous les restaurants de toute la Suisse ont finalement été fermés, sauf ceux du canton de Vaud qui fait encore bande à part en les laissant ouverts sur les pistes de ski (sic). Les fêtes de fin d'année ne sont pas terminées et la circulation du virus reste très élevée, de même que le taux d'occupation des hôpitaux et de leurs soins intensifs. Avec l'apparition d'une nouvelle mutation du virus qui serait plus contagieuse, les expert-es médicaux de la task force ont réitéré leurs inquiétudes en réclamant un renforcement des mesures sanitaires: "En plus des mesures de réduction des contacts, il est nécessaire d’étendre immédiatement les capacités cantonales de test et de traçage."

 

Mais qu'en sera-t-il?

Le Conseil fédéral (gouvernement national) a prévu de faire un bilan de la situation le 30 décembre prochain. Il devra intégrer dans cette analyse la nouvelle donne que sont les deux mutations du virus récemment annoncées et le risque que la diffusion du Sars-Cov-2 s'accélère. La campagne de vaccination va commencer, mais elle prendra du temps, quoi qu'il arrive, pour produire des effets collectifs. Les critères choisis pour évaluer l'impact des mesures sanitaires et la gravité de la situation se centrent désormais sur le taux de reproduction effectif Re (nombre de contaminations ultérieures par nouvelles contaminations). Or, ce taux, qui est actuellement autour de 1 à l'échelle nationale, pose des problèmes d'interprétation en termes d'échelle spatiale, pour comparer des cantons très disparates, et de chronologie, le chiffre annoncé chaque jour rendant compte de la situation prévalant 14 jours auparavant, avec des variations et un tout autre sens selon que l'évolution de la courbe est ascendante ou descendante.

Malgré tout, des assouplissements cantonaux ont été agendés à la condition d'un taux inférieur à 1 pour Noël, et inférieur à 0,9 en janvier, alors que c'est bien un taux inférieur à 0,8 qui serait nécessaire pour sortir vraiment de cette deuxième vague. La transparence et la cohérence du pilotage de la politique sanitaire ne sont donc toujours pas à l'ordre du jour, si tant est qu'ils puissent l'être face à l'incertitude charriée par cette pandémie. Les pressions de certains milieux économiques continuent toutefois de s'exercer au détriment des mesures d'anticipation qui seraient probablement nécessaires, avec le risque, encore une fois, que seul le constat alarmant du débordement des hôpitaux finisse par imposer dans l'urgence des mesures correspondant à la gravité de la situation.

Le démarrage de la campagne de vaccination est évidemment une bonne nouvelle, mais il suscite déjà des illusions de sortie de crise. D'aucuns voudraient par exemple pouvoir libérer la culture au plus vite en instaurant un passeport de vaccination obligatoire pour assister à des concerts. Une telle proposition ajouterait encore davantage de confusion et d'arbitraire dans la gestion juridique du bien commun, comme le déplore pour la France la professeure de droit Ariane Vidal-Naquet pour qui "le pêle-mêle de lois absurdes, incohérentes et absconses prises depuis le début de la crise sape la confiance dans la norme juridique". Qui plus est, si les experts scientifiques mettent en avant la fiabilité des vaccins qui sont lancés, ils précisent aussi qu'ils ne savent pas encore, en l'état, s'ils auront un effet sur la contagiosité des personnes vaccinées. Il n'y a donc pour l'instant que deux vrais enjeux autour de ces vaccins, sous réserve de l'extension progressive de leur mise à disposition: celui du choix individuel de se protéger, ou pas, en se faisant vacciner et celui du choix collectif de se faire vacciner, ou pas, pour contribuer à l'obtention de l'immunité collective qui ferait disparaître le virus.

Comme nous l'avons déjà relevé, cette pandémie Covid-19 est caractérisée par une tragédie sociale, par une crise des échelles spatiales et temporelles et par une prééminence de l'incertitude. Cette expérience de l'incertitude a largement ouvert la voie à l'expression de toutes sortes de propos de déni et d'occultation, de fausses nouvelles, voire de complotisme. Il est donc important d'insister sur les éléments factuels qui surgissent parmi toutes les questions et tous les doutes. Par exemple, une récente étude française de l'Institut Pasteur sur les lieux de contamination au SARS-CoV-2, dont les conclusion sont établies avec une grande prudence tenant compte de son contexte et de ses conditions de réalisation, fournit tout de même des informations utiles: la part des contaminations inexpliquées est importante, mais pour celles qui sont expliquées, toutes les situations de repas en commun, ainsi que les bureaux partagés en milieu professionnel, constituent un facteur de risque. En outre, "être plus nombreux à vivre dans le foyer, notamment avec des enfants en crèche ou scolarisés, avoir participé à une réunion professionnelle en présentiel, pratiquer le covoiturage, avoir fréquenté bars, restaurants, et salles de sport, et avoir participé à une réunion privée amicale ou familiale" semble favoriser les contaminations. C'est donc une étude qui plaide en tout cas pour prendre en compte les risques liés à toutes les situations de repas en commun entre des personnes de plusieurs foyers, notamment dans les restaurants, mais aussi pour développer autant que possible le télétravail, deux mesures que les autorités suisses ont prises très tardivement pour l'une, par une recommandation particulièrement molle et insignifiante pour l'autre.

 

Des enjeux multiples de temporalités

Enfin, la question des temporalités de la pandémie est d'autant plus importante qu'elle correspond à des enjeux simultanés: sauver des vies et éviter des séquelles de longue durée dans l'immédiat, sortir de la vague pandémique par des mesures aussi efficaces à court terme que possible et aussi peu coûteuses à plus long terme que possible, prévenir des vagues ultérieures par des mesures prophylactiques d'anticipation, dépasser la pandémie par une stratégie dans laquelle les campagnes vaccinales sont pour l'instant au premier plan, mais aussi, comme vient de le rappeler l'OMS, agir en termes de prévention médicale et de préservation de l'environnement pour éviter d'autres pandémies.

Cette question des temporalités a aussi été évoquée en relation avec la crise climatique dans un article de Stéphane Foucart publié dans Le Monde: "La gestion du Covid-19 ressemble à celle du réchauffement climatique: même procrastination du pouvoir devant la certitude du désastre", a-t-il précisé. Ainsi, "ignorer les signaux faibles, laisser la catastrophe survenir, tenter de soigner plutôt que de prévenir: c’est un modus vivendi commun à la majorité des gouvernements, en France et ailleurs. Il suffit pour s’en convaincre d’observer la manière dont la crise liée au Covid est gérée: tant que les signaux d’alarme semblent ténus et qu’ils se cantonnent à des courbes et des graphiques, il n’en est fait aucun cas. Et lorsque ce qui est prévu survient, le pouvoir politique en est généralement réduit à feindre la stupéfaction et à prendre des mesures drastiques." Mais qu'en est-il alors au niveau de la crise climatique? "L’analogie entre la gestion d’une maladie et celle du réchauffement a ses limites. D’abord, il n’y aura jamais de vaccin contre le réchauffement. Ensuite, il n’est pas certain que les gouvernements prennent jamais, sur le front du climat, des mesures d’urgence analogues à celles qu’ils ont prises ces jours-ci devant les vagues épidémiques. Mais on voit mal comment il pourrait en aller autrement, à l’horizon de quelques décennies. De telles mesures seraient alors autrement plus contraignantes que celles, temporaires, décidées un peu partout sur la planète pour endiguer le coronavirus."

Il y aurait donc un lien à établir entre la crise pandémique et la crise climatique que nous traversons, qui sont toutes les deux en même temps des crises sociales potentielles. La nécessaire solidarité face aux conséquences de cette pandémie relève elle aussi de temporalités multiples que la propagande ultralibérale sur le refus de l'endettement des États, même quand c'est aussi nécessaire qu'aujourd'hui, met en avant sous prétexte d'un fardeau (de la dette) à ne pas léguer aux générations à venir. C'est pourtant justement le refus de la solidarité qu'il ne faudrait pas leur léguer puisqu'elles sont en première ligne parmi celles et ceux qui subissent les conséquences sociales de la crise sanitaire.

Charles Heimberg (Genève)

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