M comme Méliès : l’invention du cinéma en scène à Chaillot

Le nouveau spectacle d’Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo est un enchantement. Mettre en scène le cinéma, quel culot ! Le résultat c’est la fête du théâtre, le théâtre en fête, la joie de reconnaître la dette que le cinéma a vis à vis de la scène, des scènes qui existaient avant lui. Pour des enfants : grands et petits.

Les deux metteurs-en-scène sont à la maturité de leur art. J’entends par maturité : pouvoir retrouver un lien essentiel d’amour avec l’enfant que nous avons été – à travers et au-delà de tous les malheurs et catastrophes traversées par cet enfant. En d’autres termes, être mûr c’est laisser cet enfant faire en nous des galipettes, surtout celles qu’il n’a pas pu faire autrefois. L’expérience l’atteste : cette alliance n’est possible que si l’on accueille sans aucune réticence, dans notre vie d’adulte, le scandale de l’amour. J’ai écrit récemment que la folie est la défaite de l’amour. Je précise : la défaite, c’est de ne pas réussir à aimer et chérir l’enfant abandonné de l’enfance, de ne pas réussir à chasser sa tristesse en lui faisant connaître le côté magique et vivant de la vie. Bien sûr, tout cela exige un énorme travail psychique, et beaucoup de courage.

C’est très émouvant de constater que des êtres qu’on estime, qu’on a connus il y a longtemps et qu’on a accompagnés dans leur parcours, de constater qu’ils sont devenus des maîtres. Mais c’est quoi, devenir un maître ? C’est de courir tous les risques, c’est d’ accepter sans peur, avec l’angoisse main dans la main avec la joie, que l’objet de notre passion est toujours plus grand que nous-mêmes, qu’il nous attend dans un dehors de nous, dans un temps à venir, dans l’infini du réel. Et, alors, c’est l’accès à l’ouverture du poème, à toutes les exigences de la pensée. Le spectacle d’Elise Vigier et Marcial Di Fonzo Bo a la délicatesse mathématique du poème : la surprise de la précision, un commencement qui ne cesse pas de commencer, l’émergence.

 

Théâtre National de Chaillot. 1, Place du Trocadero, Paris 75016

Réservations : 01 53 65 30 00

PS : Le hasard du calendrier nous permet de revoir :

- leur mise-en-scène de Vera de Petr Selenka au Théâtre de Paris, 15 rue Blanche, Paris 75005 Réservations : 01 48 74 25 37

(Lire ici notre commentaire : https://blogs.mediapart.fr/heitor-odwyer-de-macedo/blog/030417/marcial-di-fonzo-bo-et-elise-vigier-aux-abbesses-un-theatre-citoyen ;

- la mise-en-scène d’Elise Vigier d’Harlem Quartet de James Baldwin au Théâtre des Quartiers d’Ivry. Réservations : 01 43 90 11 11.

Lire ici notre commentaire :

https://blogs.mediapart.fr/heitor-odwyer-de-macedo/blog/091117/james-baldwin-et-elise-vigier-creteil-naitre-hors-du-monde

Et encore : Elise Vigier et Frédérique Loliée viennent de réaliser à La Comédie de Caen dans le cadre du festival Spring Kafka dans les villes, où elles réunissent les textes de Kafka sur le cirque, la piste, les cages, la prouesse ou la monstruosité. Le spectacle navigue dans les galaxies de Kafka : entre le rêve et le cauchemar, l’humour et l’inquiétant. Avec les belles présences de Marc Bertin et Valérie Schwarcz, des acrobates remarquables, Bianca Humbert et Sébastien Davis-Van (Duo main à main), Nicolas Fraiseau (Mât chinois) et Lucie Lastella-Guipet (Roue cyr), et les textes du veilleur de Prague repris par le chœur Sequenza 9.3 sur la musique de Philippe Hersant. Par une magie dont elles ont le secret, Loliée et Vigier obtiennent avec tous ces éléments une exubérance faite de toutes les nuances du subtil, de la force et la beauté esthétique, et d’un mélange de tristesse, légèreté et intelligence qui évoque les Chaplin éternels.

Reprises :

30 mars au Tangram, Scène Nationale Evreux

30 août, festival Eclats de rue, Caen

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