De l'interprétation du Coronavirus : et si le virus était Homo Sapiens ?

Le monde ne sera plus le même après la pandémie de Coronavirus; nouveau lieu commun qui ne nous dit pourtant rien des contours du lendemain. Après la sidération, nos sociétés esquissent une interprétation fondamentale qui dessinera nos rapports sociaux et politiques publiques pour plusieurs années: repli sur soi, fuite en avant technologique ou une remise en cause de notre rapport avec la nature.

Face à la situation exceptionnelle et inattendue que nous traversons, la première réaction de tous - dirigeants comme simples citoyens - a été la sidération. Personne n'imaginait un tel retentissement, les dizaines de milliers de victimes, le confinement de milliards d'individus et l'anesthésie de l'économie mondiale. Il est inconcevable qu'il s'agisse là d'une simple parenthèse qui se refermerait avec la fin du confinement, nous nous accordons tous sur ce point : le monde ne sera plus le même, sans que personne ne sache dire précisément en quoi.

De la même la façon qu'après les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ou du 13 novembre 2015 en France, ce nouveau risque qui a fait irruption dans nos vie continuera à nous accompagner et à nous obnubiler. Etant donné sa propagation mondiale, il est peu probable que le Covid-19 soit éradiqué. Les états chercherons à se protéger contre de nouvelles vagues importées (comme le fait dorénavant la Chine), et des mutations pourraient faire apparaître de nouvelles formes du virus contre lesquels la population ne serait pas immunisée (comme les variations saisonnières de la grippe). Surtout, le Covid-19 n'est que le n-ième pathogène apparu ces dernières années chez l'homme à avoir fait craindre une pandémie fulgurante telle celle que celle que nous vivons : SRAS, MERS, Zika, Chinkungunya, Ebola, Denge, Grippes H1N1 et H5N1, etc, ... sans même parler ce ceux qui touchent notre bétail. Fatalement, d'autres apparaîtront ou resurgiront dans les années qui viennent, ce qui avec le précédent du Coronavirus provoquera des réactions immédiates des populations et des gouvernants (pour ne pas dire des psychoses).

D'ailleurs dans l'histoire, les grandes épidémies, comme pour la peste et le choléra, ont généralement été suivies de répliques dans les années et décennies qui ont suivi. Les épidémies de peste, surtout la grande peste noire (1347-1348) marquent profondément la pieuse société de l'époque.  Châtiment divin ou acte diabolique par l'intermédiaire des sorciers ou des juifs ? Le sentiment de culpabilité collective et l'angoisse du salut pour une mort qui survient subitement amenèrent de nouvelles pratiques comme le purgatoire ou les indulgences, et des expiations comme les flagellants ou l'anti-sémitisme. 

Tout comme pour nos ancêtres, après la stupeur face à ce nouveau péril, nos âmes d'être mortels auront besoin d’une narration explicative. Loin d'être neutre ce récit altérera certains de nos paradigmes et déterminera nombre de nos comportements. Aussi il est utile de faire l'exégèse des interprétations proposées et de leur corollaires sur les solutions à mettre en oeuvre. J'en distingue trois grands types.

Le bouc émissaire des conspirationnistes

Le premier type d'interprétation a été brillamment illustré par le président américain Donald Trump avec sa terminologie de virus chinois, insinuant que la propagation du nouveau virus constituerait une faute de la part du régime de Pékin. Par effet miroir, les chinois ont alimenté les rumeurs d'un virus fabriqué par la CIA pour déstabiliser l'empire du milieu. Ces frasques peuvent prêter à sourire le citoyen averti tant elles sont en l'occurrence peu crédibles. Il ne faut néanmoins pas négliger ces discours typiques de l'extrême droite qui s'inscrivent dans un récit visant à désigner "l'autre" comme responsable unique des maux d'un monde toujours plus complexe et périlleux, comme ont pu l'être les juifs lors de la grande peste.

Le public cible n'est pas forcément d'une crédulité excessive aux thèses conspirationnistes, mais plutôt une population trouvant dans ces discours simplistes et par la mobilisation contre un ennemi bien identifié, un remède à la paralysie de l'incertitude.

L'effet papillon du pangolin

Dans les média dominants - tout du moins en France - et pour nombre de gouvernants le discours est beaucoup plus savant. Les experts scientifiques étudient toutes les caractéristiques du virus (symptômes, propagation, durée d'incubation, ...), cherchent des remèdes, extrapolent la propagation dans chaque région pour identifier le pic des courbes et remontent les chaînes de contamination jusqu'au patient 0.  Il a été déterminé que la souche du virus Covid-19 provenait de la chauve-souris et qu'il est passé par une espère intermédiaire : le pangolin, espèce en danger d'extinction entre autres par le braconnage pour ses vertus médicinales supposées. Depuis l'émergence du virus, le discours et le vocabulaire scientifique occupent l'espace médiatique.

L'interprétation générale de l'épidémie est peu débattue et est sous-entendu par ces affirmations exactes et irréfutables. Il n'y aurait pas de cause profonde mais seulement une chaîne de conséquences (le transfert à l'homme d'un virus au caractère hautement contagieux), un concours de circonstances, d'infortune, une sorte d'effet papillon.

La suite d'un telle logique est un ensemble de solutions techniques visant à bloquer ou contenir les chaînes de contagion :
- veille scientifique accrue pour identifier au plus vite les nouveaux virus
- collaboration des recherches scientifiques avec des moyens accrus pour trouver des remèdes ou vaccins plus rapidement
- généralisation dans la durée du télétravail, du commerce en ligne et de e-Learning pour limiter les propagations avec la distanciation sociale
- utilisation des technologies de localisation pour retracer les parcours et surveiller les individus contaminés (comme à Taïwan ou en Corée du Sud).
- systématisation du port du masque
- désinfection des rues (comme ont commencé à le faire certains villes du sud de la France)
- mise en place de barrières ou zones tampons autour des milieux urbains
- ...

Les affirmations scientifiques sur le virus sont très certainement exactes dans leur grande majorité, mais il n'empêche que le point de vue qu'elles nous font adopter peut s'avérer réductionniste et donc les solutions biaisées.

Homo sapiens peut être le virus

Nous considérons généralement les virus et autres parasites comme des nuisibles, or c'est une position largement erronée. Comme l'explique Claude Combes - biologiste et parasitologue - (voir cet entretien dans Libération) ces parasites sont à la base du vivant, ils jouent un rôle majeur dans l'évolution, et pour l'immense majorité d'entre eux sont inoffensifs voire symbiotiques. Les cas pathogènes font exception, des cas de déséquilibre amenant une situation perdant/perdant puisque qu'en détruisant son hôte le parasite se détruit lui-même (à noter également ce billet de Nestor Romero qui défend le même point de vue).

Dans cette perspective, la question centrale est alors d'expliquer la multiplication ces dernières décennies d'émergence de nouveaux agents pathogènes (SRAS, MERS, Ebola, Zika, Chinkungunya, ...) ou de la résurgence de maladies que l'on croyait vaincues (Tuberculoses, Rage,...), alors qu'il y a un encore moins d'un siècle, suite aux découvertes des vaccins puis des antibiotiques, l'humanité pensait triompher des maladies infectieuses. Quelques scientifiques défendent ce point de vue différent, comme Jean-François Guégan - écologue et parasitologue à l'INRAE - sur France Inter, qui illustre un cas de résurgence de la rage en Inde conséquence du déclin des vautours à cause d'anti-inflammatoires utilisés en agriculture, ou l'hypothèse du lien entre déforestation et épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest. Malheureusement les cas documentés de la sorte restent rares, en partie de par la complexité de l'étude des multiples interactions entre les écosystèmes et la microbiologie, et probablement car ils n'apportent pas de réponse simple au problème épidémique du moment, contrairement aux recherches sur les virus eux-mêmes.

Cette interprétation relie directement l'épisode du Coronavirus à la crise écologique que nous traversons sous toutes ses formes (changement climatique, déforestation, perte de la biodiversité, etc...). L'homme n'est pas en dehors de la nature, il fait partie de son écosystème, un écosystème qui abrite également les micro-organismes que sont les virus et les bactéries. En perturbant les écosystèmes, nous créons des déséquilibres, qui se traduisent parfois par l’apparition de nouveaux germes pathogènes (les micro-organismes évoluant très vite) aux effets ravageurs similaires à ceux d'une espèce invasive sur un territoire, jusqu'à l'atteinte d'un nouvel état d’équilibre... plus pauvre. C'est donc un peu comme si notre espèce Homo Sapiens était en fait le pathogène déstabilisant tout l'écosystème Terre ! Cette formule choc n'est pas un appel à un obscurantisme écologiste, mais au contraire à renverser notre rapport au monde, à remplacer le dogme du progrès technique par une recherche de l'équilibre avec nous-même et avec notre environnement.

De ce point de vue, les solutions à mettre en oeuvre sont très différents des cas des deux premières interprétations et c'est tout l'agenda de l'écologie politique qu'il faudrait accélérer : lutte contre le réchauffement climatique, préservations des derniers espaces de nature sauvage, agriculture biologique, modes de vies plus sobres, etc, etc... Le tout dans une approche comparable à celle de la permaculture, qui au lieu d'isoler la plante à cultiver et d'optimiser son rendement annuel (ce qui conduit aux traitements contre les parasites, à l'ajout d'intrants chimiques, à la pollution de l'environnement, à l'épuisement des sols, etc...) considère d'abord l'écosystème, les interactions entre toutes les espèces et privilégie l'équilibre et un rendement global sur le long terme.

Cette représentation idéaliste a cependant une limite intrinsèque : elle ne peut avoir d'effet efficace sur le pandémie que de façon globale. Un état écologiquement vertueux n'en serait pas pour autant protégé des pandémies provenant d'autres régions.

 

Cette tentative pour résumer trois grand types d'interprétation des circonstances actuelles est fatalement réductrice et simplificatrice (elle occulte en particulier tous les aspects de traitement de l'épidémie et de prise en charge des patients par le système de santé par exemple). La réalité ne sera pas univoque, et les grandes lignes mentionnée ci-dessus cohabiteront, s'hybrideront, bien que l'une d'entre sera sans doute prépondérante. Je crois que dans ces temps d'incertitude il est essentiel d'en comprendre les ressorts et de garder à l'esprit que derrière les explications et les démonstrations les plus exactes et les plus factuelles se cache toujours une perspective subjective, présageant déjà de sa conclusion.

Comme je l'avais déjà évoqué dans un précédent billet sur l'illusion de la raison rationnelle, et sans renoncer à la rigueur de la connaissance scientifique, armons-nous de scepticisme pour ne pas sombrer dans l'illusion déterministe ou, pire, dans une folie belliciste.

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