Chèques alimentaires, l'amalgame de deux bonnes inventions fait le chemin de l'enfer

Depuis quelques jours, une proposition de la convention citoyenne pour le climat fait son chemin au sein du gouvernement : offrir des chèques alimentaires de produits bios et sains pour les plus démunis. Assentiment général assuré pour cette double dose de bonnes intentions. Pourtant, et au risque de choquer, ce chèque alimentaire n'est pas une bonne idée.

Deux actualités se percutent, d'une part la détresse des populations les plus précaires touchées de plein fouet par la crise du Covid grossissant les files des banques alimentaires, et d'autre part la loi climat présentée en conseil des ministres par laquelle le gouvernement essaie de solder les conclusions de la Convention Citoyenne pour le Climat.

La proposition de la convention se retrouve propulsée sur le devant de la scène comme le relate ce court reportage de France 2.SN5.2.3 : CONCEVOIR UNE NOUVELLE SOLIDARITÉ NATIONALE ALIMENTAIRE POUR PERMETTRE AUX MÉNAGES MODESTES D’AVOIR ACCÈS À UNE ALIMENTATION DURABLE,  "Nous recommandons notamment la création de chèques alimentaires qui pourront être utilisés pour acquérir des produits durables (issus de l’agro écologie, des circuits courts). ".

Une proposition qui allie à elle-seule les deux objectifs fixés à la convention de réduire les émissions de CO2 dans un souci de justice sociale. Qui pourrait être contre ces deux bonnes intentions, soutenir les plus démunis en cette période de crise et développer une agriculture bio et de proximité ? Même le très libéral institut Montaigne y est favorable. Pourtant nous ferions mieux d'y regarder de plus près...

Complexité, infantilisation et renoncement

Pour la mise en œuvre, deux scénarios sont envisagées, qui amènent chacun leur lot de complexité.

Premier scénario : mettre en place des chèque alimentaires utilisables dans les petits commerces et les grandes surfaces. Un remake des tickets restaurant ou des chèques vacances, avec les mêmes problématiques d'un mode de paiement supplémentaire à gérer en caisse, du délai de recouvrement pour les commerçants, d'un cahier des charges forcément imparfait pour identifier les produits éligibles, et surtout d'un coût de gestion important répartir entre tous les acteurs (Etat, intermédiaires, distributeurs, consommateurs).

Second scénario : confier la distribution aux CCAS qui coordonnent les actions sociales au niveau municipal. Cette option, moins cher en apparence, reporterait la charge de la distribution sur des collectivités locales qui ne sont pas rompues à l'exercice (gestions des stocks, approvisionnement, péremption des produits frais, etc...). En plus de ces coûts cachés, cela rajouterait aux bénéficiaires la contrainte d'un point de distribution supplémentaire (avec les banques alimentaires et les commerces).

Voilà un exemple caractéristique du travers des politiques publiques modernes, et particulièrement françaises, qui pour satisfaire des ambitions court-termistes n'ont de cesse de faire subir à l'intendance un amoncellement de règlements et de dispositifs. L'idée de simplification administrative, ne devrait pas se borner à un petit geste envers les entreprises mené par une nième commission, mais un leitmotiv de toute nouvelle action politique. In fine, l'inflation réglementaire pénalise davantage les petits acteurs (donc ceux de proximité !). Les gros peuvent plus facilement absorber les coûts de gestion, et surtout optimiser, trouver les failles inhérentes à l'empilement et à la complexité des règles.  

Par ailleurs, le message porté par le chèque alimentaire pour manger bio et sain est très fort. On laisse sous-entendre d'une part une responsabilité individuelle de l'alimentation saine et inoffensive pour l'environnement (ce qui disculpe les fabricants, le législateur ou encore les publicitaires, pourtant en première ligne dans l'épidémie d'obésité), et d'autre part que les plus précaires ne sont pas assez raisonnables pour sélectionner d'eux-mêmes les bons produits, qu'on doit les contraindre dans leurs choix de consommation.

Les élites de notre nation ne conçoivent pas l'humiliation intrinsèque que peut véhiculer toute aide directe aux plus démunis et le sentiment d'infantilisation lorsque cette aide s'accompagne de contreparties. S'ajoutant à la complexité administrative et l'insuffisante information qui en résulte, il n'est pas si étonnant que de nombreux français ne sollicitent pas les aides auxquelles ils ont droit.

Enfin, une telle disposition arborée par un gouvernement est en soi un aveu de faillite. Quand Coluche lance en 1985 l'initiative des Restos du Cœur, deux ans après le tournant de la rigueur du gouvernement Mauroy, c'est un pied de nez envers les politiques et les patrons de la grande distribution de l'époque. Les Restos n'avaient pas vocation à durer, mais 35 ans plus tard les banques alimentaires sont devenus une institution qui s'est complètement substituée à l'Etat... qui lui-même les encourage via diverses aides et avantages fiscaux. Et que dire de la protection de l'environnement, avec un Etat jugé coupable de "carence fautive" par un tribunal administratif, et un gouvernement temporisateur qui s'en remet à la convention citoyenne pour climat dont il détricote les propositions.

L'initiative vaut mieux que rien m'objectera-t-on sûrement, voyez le verre à moitié plein ! Mon propos n'est pas de défendre un libéralisme extrême non-interventionniste, mais de révéler que cet étalage est un écran de fumée pour masquer les vrais choix politiques. Ces deux bonnes intentions ne font pas bon mélange, et ne remplacent pas une véritable action politique cohérente sur ces deux sujets. Prenons les l'un après l'autre.

Aider les plus démunis...

L'Etat ne devrait pas seulement aider les plus démunis, mais davantage combattre la pauvreté, se poser donc la question des inégalités grandissantes de notre société. Je ne vais pas détailler en quelques lignes les politiques qui pourraient inverser cette tendance, mais l'actuel gouvernement cherche incontestablement à maximiser la richesse, la compétitivité nationale, en plaçant la question des inégalités au second plan. L'illustration la plus criante est l'abandon de l'impôt sur la fortune dès le début de mandat d'Emmanuel Macron.

Contaminées par le discours ambiant des dernières décennies présentant les ayant-droits comme des profiteurs du système, les aides publiques ressemblent trop souvent à une bienséance embarrassée envers des inconnus obscurs et malfaisants. Or quand il s'agit d'aider ne perdons pas le sens du mot. Tenons-en nous à un acte gratuit et sans contrepartie. 

L'idée de plus en plus répandue d'un revenu universel, inconditionnel et inaliénable d'autonomie renverserait cette logique malsaine. D'une simplicité extrême, la somme d'argent redistribuée mensuellement à chaque citoyen constituerait un rempart solide contre l'extrême pauvreté et porterait la marque de la confiance et d'une certaine humilité des dirigeants. Les citoyens sont les plus à même de savoir ce qui est le plus essentiel pour eux. 

...et développer une agriculture soutenable 

Le reportage de France 2 du début de ce billet mentionnait que "les fruits et légumes bios sont souvent plus cher que les autres donc pas accessibles à tous" soulignant le problème d'accessibilité de ces produits. Or c'est la première partie de la phrase qui devrait nous choquer. Pourquoi les produits bios et sains coûtent-ils plus cher ?

S'il y a une logique économique, elle n'est que le résultat de choix politiques. Les produits de l'agriculture conventionnelle sont vendus moins chers aux consommateurs parce qu'ils bénéficient de davantage d'aides européennes, parce que la main d'œuvre est plus taxée que les intrants chimiques, et surtout parce que les coûts des pollutions sont supportés par la collectivité. Les gouvernements successifs n'ont de cesse de soutenir une agro-industrie à bout de souffle : réintroduction du glyphosate, traités du CETA et Mercosur, construction d'élevages intensifs toujours plus grands, ...jusqu'à la situation absurde où l'Etat, par l'intermédiaire de ses préfets, invalide les arrêtés anti-pesticides mais enjoint les maires des communes littorales de ramasser les algues vertes à leurs frais.

Pour rendre plus accessible les produits bios et sains aux démunis, mais aussi aux classes moyennes, aux bobos et mêmes aux riches, est il suffirait de :
- réformer la Politique Agricole Commune pour favoriser les petites exploitations et le bio au lieu des grandes exploitations (remplacer les aides à l'hectare par des aides à l'agriculteur)

- Exonérer de TVA les produits alimentaires locaux et biologiques et à l'inverse l'augmenter pour les produits importés.

- Aligner progressivement les pratiques de l'agriculture conventionnelle sur celles du bio, en interdisant déjà les produits les plus dangereux comme les néonicotinoïdes ou les perturbateurs endocriniens. Et s'interdire l'inverse, car la pression de l'industrie agroalimentaire est forte pour réduire les contraintes du label bio... afin de pouvoir en fournir de plus grandes quantités !

En politique ce ne sont pas les intentions qui comptent, encore moins leur étalage ostentatoire, mais bien davantage la cohérence globale de l'action publique. Cette cohérence est d'autant plus efficace qu'elle se repose sur des mesures simples, qui ne contribuent pas à la complexité croissante de notre monde. Alors mesdames et messieurs qui nous gouvernent, si vous souhaitez sincèrement lutter contre la pauvreté et faire de l'écologie, ne vous fourvoyez pas dans la mise en place de ces chèques alimentaires.

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