Langouët: du pouvoir des maires et collectivité locales sur l'environnement

Les discours écologistes fleurissent en ce printemps 2019, mais peinent encore à prendre racine. Les initiatives concrètes comme celle du maire de Langouët, qui vient d'interdire les pesticides sur sa commune, doivent être encouragées et imitées.

Mise à jour le 02/09/2019 : la préfecture d'Ille-et-Vilaine a opposé un recours à l'arrêté anti-pesticides du maire de Langouët Daniel Cueff, et comme attendu le tribunal administratif de Rennes a suspendu l'interdiction. Le maire a annoncé faire appel du jugement.

Cependant la couverture médiatique a permis de faire des émules, des maires de divers courants politiques (PS, PCF, UDI, sans étiquette,...) ont pris des arrêtés similaires : Ceyrat (Puy-de-Dôme), Aubenas-les-Alpes et Revest-des-Brousses (Alpes-de-Haute-Provence), Pierrelaye (Val d’Oise) ,Val-de-Reuil (Eure), Saint-Maulvis (Somme), Boussières (Doubs), Malakoff et Sceaux (Hauts-de-Seine), Parempuyre (Gironde), Palais (Morbihan), etc...

Plus étonnant, le président de la république lui-même semble désavouer sa préfète en reconnaissant la légitimité des "motivations", tout en soulignant que l'on doit "respecter la loi". Sa ministre de la Transition écologique, Elisabeth Borne, lui emboîte le pas en annonçant une prochaine concertation sur les épandages de pesticides. Bien sûr ces annonces ne sont pas un gage de sincérité, mais l'action de ce maire courageux a le mérite de faire bouger les lignes.

Affaire à suivre...

*** billet publié initialement le 29 mai 2019 ***

Quelques semaines après le rapport de l'IPBES sur l'effondrement de la biodiversité, pendant une campagne européennes cacophonique dont l'écologie est au premier plan, et juste avant le premier "Conseil de défense écologique" du président Macron, le maire d'une petite commune Bretonne - Daniel Cueff, Langouët 600 habitants près de Rennes - défraye la chronique en interdisant l'usage des pesticides sur sa commune (techniquement l’interdiction porte sur l'utilisation de pesticides à moins de 150 mètres des habitations, mais étant donnée la dispersion de l'habitat, c'est pratiquement l'ensemble du territoire communal qui est concerné).

Un arrêté illégal... mais légitime

Ouest-France pose la question : "Cet arrêté arrêté municipal est-il légal ?" : au sens strict très certainement non car il faudrait prouver le "péril imminent" d'un poison dont les effets sont différés, diffus et sournois. Mais le maire Daniel Cueff met en avant la légitimité de cette décision : "Il est légitime qu'un maire agisse face à une carence de l'État" (source BFM), en mettant en avant une "problématique de santé publique"; "nous espérons faire bouger les lignes, faire évoluer la loi car nous ne voulons pas consommer de pesticides".

Le maire et les habitants de Langouët gagneront peut-être cette bataille car il met les opposants à ce décret face à leurs contradictions. Y opposer un recours (comme l'envisage la FDSEA) c'est aviver le débat sur l'usage de produits phytosanitaires. Or l'intérêt des industriels est de taire le sujet autant que possible, plus il est médiatisé, plus il engendre des craintes (légitimes) au sein des populations, même s'il n'y a pas (encore) de preuve formelle et incontestable de la la nocivité de leur épandage pour les humains. D'ailleurs les pesticides reviennent régulièrement comme suspects des problèmes de santé en zone rurale, comme dans l'affaire des bébés sans bras dans les départements voisins du Morbihan et de la Loire Atlantique. Et bien entendu, en ne s'y opposant pas, les promoteurs de l'agriculture conventionnelle prennent le risque de créer un précédent qui pourrait faire tâche d'huile. Tous les citoyens pourraient réclamer à être préservés des pesticides ("not in my backyard").

La pertinence de la démarche est d'autant plus forte que la commune fait preuve de cohérence en soutenant depuis de nombreuses années l'agriculture biologique locale, notamment depuis 2004 où la cantine de l'école se fournit exclusivement en produits bios et locaux, parmi de nombreuse autres initiatives écologiques. D'ailleurs, deux des cinq agriculteurs installés sur la commune pratiquent déjà l'agriculture biologique.

En opposant à la légalité la légitimité de son action, ce maire nous rappelle à quel point nous avons liberté d'agir maintenant et chacun à notre échelle.

Eviter le syndrome du un village gaulois

Les nombreuses actions écologiques de la commune de Langouët sont louables et constituent un modèle pour les autres communes, mais pour rester un fer de lance, il faut éviter l'écueil de se transformer en un "village gaulois" (comme a pu le titrer le Figaro). La "mairie croule sous les demandes de logements" et le journal laisse entendre que "les habitants seront choisis en fonction de leur envie ou non d'adhérer au projet". Une communauté sélective partageant les mêmes préoccupations, les mêmes desseins pourraient se transformer en "ghetto", nichant les écolos dans un cocon protégé du reste du monde... Sans vivre en autarcie pour autant puisque nombre des habitants de cette commune rurbaine se déplacent quotidiennement à Rennes distante d'une vingtaine de kilomètres.

Les leviers des collectivités locales

Par-delà les discours pétris de bonnes intentions, les maires et les collectivités locales en général ont de nombreux leviers pour réduire l'expositions des habitants aux produits phytosanitaires. Ils peuvent soutenir les producteurs locaux et bio, d'abord dans l'approvisionnement de la restauration collective (les cantines scolaires représentent un marché important en volume et stable, idéal pour l'installation de nouveaux producteurs). Ils leur est également possible d'organiser des marchés de producteurs locaux, d'encourager le création d'amap, etc... Autre action dans leur domaine de compétences, les communes peuvent faire l'acquisition de terres pour en réserver un usage exempt de pesticides (jardins communaux, bois, parcs, etc...), ce qui est particulièrement intéressant dans les zones "sensibles" : en proximité des zones densément peuplées (ce qui ne fonctionne que si l'étalement urbain est contenu), près des cours d'eau, dans les zones de pompage d'eau potable, etc...

Dans cette lignée la mairie de Paris a créé un dispositif d'aide pour tenter de convertir au bio les fermes situées près de ses captages d’eau potable, situés pourtant loin de la capitale. Ce dispositif peut sembler égoïste (pourquoi ne pas aider tout les fermes du bassin parisien ?), mais il est incontestable que la municipalité est dans son rôle de protection de la santé de sa population.

Réinventer une écologie politique

Après un souffle écologiste protéiforme aux dernières élections européennes, l'écologie politique n'est reste pas moins un champ de ruine à reconstruire. Les bonnes volontés sont partagées par de nombreux citoyens, mais sans vision politique cohérente elles ne produisent souvent qu'une moralisation à outrance de l'individu qui devient contre-productive. Les initiatives locales et collectives comme celles-ci constituent des avancées concrètes, favorisent l'émergence d'une autre agriculture, un renouvellement du secteur primaire - socle économique de tout territoire - et ainsi un moyen d'ébaucher un avenir autre qui nous permettra peut-être d'inventer l'écologie politique de demain à plus grande échelle.

Alors en cette période qui précède les prochaines élections municipales de 2020, demandons à nos représentants qu'il s'engagent dans ce types d'actions simples et concrètes : exigeons un environnement sans pesticides, une eau du robinet saine et sûre, un soutien aux agriculteurs biologiques locaux, la fin du gangrènage des espaces naturels et des cantines bio pour nos enfants.

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