Helloat Sylvain
Ingénieur
Abonné·e de Mediapart

39 Billets

1 Éditions

Billet de blog 30 juin 2022

Chasse au gaspi ou chasse à l'hypocrisie ?

Pour faire face au risque de pénurie énergétique cet hiver, une tribune de trois grands patrons de l'énergie nous appelle à réduire notre consommation. Que cache le retour de cette chasse au gaspillage, une prise de conscience salutaire de notre surconsommation ou une nouvelle hypocrisie visant préserver le système en place ?

Helloat Sylvain
Ingénieur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Suite à la reprise post-covid et surtout à la guerre en Ukraine, les marchés de l'énergie ont atteint leurs niveaux les plus hauts depuis la crise de 2008. Mais cette fois-ci, les cours élevés pourraient constituer un plateau et non un pic comme à l'époque. Alors que le président russe Vladimir Poutine devance les sanctions européennes en réduisant ses livraisons de gaz, l'Europe est à la merci d'une pénurie cet hiver. Et comme les marchés de l'énergie sont interconnectés (entre états et entre sources d'énergie), c'est toute l'Europe qui frémit.

C'est dans ce contexte que les patrons des trois grand groupes énergétiques français - TotalEnergies, Engie et EDF - ont signé une tribune détonante dans le JDD, nous invitant à réduire notre consommation, à faire la chasse au gaspillage, à la sobriété : "la meilleure énergie reste celle que nous ne consommons pas", "économiser l’énergie, c’est augmenter le pouvoir d’achat et c’est aussi réduire les émissions de gaz à effet de serre".

Des patrons de multinationales nous enjoignent de moins consommer leurs produits ! En écho, on apprend que le gouvernement d'Elisabeth Borne planche sur des mesures contre le gaspillage dans sa future loi pouvoir d'achat. 

La guerre économique contre la Russie converge-t-elle avec la lutte contre le réchauffement climatique, pour engager la "transition écologique" tant annoncée ? Une révolution est-elle en marche ? Les grands patrons ont-ils succombé aux préceptes de la "décroissance" ?

Ne nous berçons pas d'illusions, cet appel pétri de bon sens apparent cache en réalité une grande hypocrisie conservatrice.

Quelle sera l'efficacité de cette n-ième exhortation aux petits gestes que l'on nous rabâche depuis les années 80 ? Éteignez les lumières, couper les appareils en veille, mettez un couvercle sur votre casserole, fermez le robinet quand vous vous brossez les dents, etc... Ce type de discours est devenu contre-productif car les personnes qui y sont sensibles réalisent déjà en grande partie ces petits gestes, et la sur-responsabilisation individuelle agace les autres (j'invite à relire ce billet de 2018 sur une initiative de quelques YouTubeurs naïfs).

Si notre consommation énergétique nationale recule un peu, c'est uniquement pas l'effet des hausses de prix sur les ménages les plus modestes qui, pris à la gorge, se retrouvent forcés de baisser leur chauffage et de réduire leurs déplacements.

Nos dirigeants, qu'ils soient patrons ou membres du gouvernement, sont-ils désarmés au point de devoir supplier leurs concitoyens à agir individuellement ? En réalité non, il existe de nombreux leviers qu'un gouvernement pourrait actionner pour réduire rapidement notre consommation. Il n'est pas nécessaire de chercher très loin, la récente convention citoyenne pour le climat avait formulé de nombreuses propositions dont les plus concrètes ont pourtant été écartées.

Voici quelques exemples que j'avais formulés à l'époque :
- taxer ou limiter le recours aux jets privés et à l'avion en général;
- réglementer les températures de chauffage et de climatisation des bureaux et des lieux publics;
- réduire ou interdire les serres chauffées (surtout au gaz);
- bannir les enseignes publicitaires lumineuses;
- suspendre la pratique des sports mécaniques;
- limiter la vitesse à 110 km/h sur autoroute;
... 

Je pense même, que si de telles mesures collectives étaient prises de concert et annoncées dans un "effort de guerre" national pour le climat et en soutien à l'Ukraine, l'efficacité du discours sur les gestes individuels anti-gaspi en serait décuplée. L'action individuelle insignifiante en soi retrouverait un sens collectif.

Mais ces mesures ne seront pas prises, et c'est là que réside pour moi l'hypocrisie des appels répétés aux comportements vertueux. Culpabiliser l'individu et un stratagème pernicieux, visant à décharger l'Etat et les collectivités de leurs responsabilités : si nous consommons trop, c'est parce que les individus libres l'ont décidé et n'ont pas daigné rogner sur leur confort. Comme des dealers de drogue qui se justifierait de seulement rendre service à leurs clients.

Je ne cherchais pas dans ce billet d'humeur à dénigrer les "petits gestes" anti-gaspi, gestes qui gardent tout leur sens pour le porte-monnaie et ont un intérêt psychologique de prise de conscience de notre environnement immédiat. Mais prenons garde aux discours qui les instrumentalisent, ils ne nous disculpent en rien de notre responsabilité et seule une action collective et globale s'avèrera efficace. Gardons au moins conscience de ce subterfuge, car ne s'en remettre qu'à cette posture nous assure de la défaite, que ce soit dans la guerre économique contre la Russie, ou dans la lutte contre le changement climatique.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Afrique
La crise climatique attise les tensions au Kenya
Les questions d’écologie sont absentes des discours des candidats aux élections générales du mardi 9 août. Pourtant, avec un régime de pluies devenu « imprévisible », le pays subit fortement les conséquences du dérèglement climatique, qui aggrave des tensions existantes.
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Afrique
Le pays suspendu à un scrutin à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — Écologie
Petits canaux contre « idéologie du tuyau », une guerre de l’irrigation
Très ancrés dans les territoires montagneux du sud de la France, prisés par les habitants, les béals sont encore vitaux pour de nombreux agriculteurs. Mais cette gestion collective et traditionnelle de l’eau se heurte à la logique de rationalisation de la ressource des services de l’État.
par Mathieu Périsse (We Report)
Journal
Climat : un été aux airs d’apocalypse
Record de sécheresse sur toute la France, feux gigantesques en Gironde, dans le sud de l’Europe et en Californie, mercure dépassant la normale partout sur le globe… Mediapart raconte en images le désastre climatique qui frappe le monde de plein fouet. Ce portfolio sera mis à jour tout au long de l’été.
par La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
La grosse entourloupe de l'AAH
Alors qu'on parle de la victoire de la déconjugalisation de l'AAH, alors qu'on cite les augmentations de ce minima social comme une exception du macronisme, personne ne parle d'une des plus grandes entourloupes des dernières années : la suppression du complément de ressources de 180 euros pour les nouveaux admis dans le système.
par Béatrice Turpin
Billet de blog
Le pouvoir d'achat des fonctionnaires vampirisé par quarante ans de néolibéralisme
Lorsque la spoliation du pouvoir d'achat des fonctionnaires devient une institution sous la Cinquième République...
par Yves Besançon
Billet de blog
Pour la rentrée, préparons la riposte !
Bientôt, les vacances seront terminées. Et beaucoup se demandent maintenant de quoi sera fait leur avenir avec un gouvernement qui n’a concédé presque rien aux salariés, aux retraités et aux chômeurs en termes de pouvoir d’achat.
par Philippe Soulié
Billet de blog
Loi pouvoir d'achat : Macron & Borne veulent prolonger notre ébriété énergétique
[REDIFFUSION] 42°C en Gironde. 40°C en Bretagne. 20 000 hectares partis en fumée. Lacs, rivières et sols s'assèchent. Les glaciers fondent. Que fait-on à l'Elysée ? On reçoit le président des Emirats Arabes Unis pour importer plus de gazole. A Matignon ? On défend un projet de loi « Pouvoir d'achat » qui vise à importer plus de gaz du Qatar et des Etats-Unis. Où est la sobriété ?
par Maxime Combes