Histoire coloniale et postcoloniale
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Billet de blog 28 août 2022

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Gisèle Halimi au Panthéon, c'est le moment de prendre cette décision

Emmanuel Macron a affirmé en Algérie : « J’essaie, depuis que je suis président de la République et même avant, de regarder le passé en face », allusion à ses mots de « crime contre l’humanité » et de « barbarie » pour qualifier la colonisation. Mais il hésite à panthéoniser Gisèle Halimi, craignant des réactions hostiles. L’appel d’un fils de harki à le faire montre pourtant que c’est le moment.

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A l'occasion de son voyage officiel en Algérie, du 25 au 27 août, où il a abordé les questions historiques et mémorielles relatives à la colonisation française et à la guerre d'Algérie, Emmanuel Macron a fait au nom des deux pays des promesses sur l'ouverture des archives et la création d'une commission commune d'historiens. Il a laissé entendre qu'il comptait avancer dans le sens de ses déclarations de février 2017, avant même d'être élu président de la République, qualifiant la colonisation de « crime contre l’humanité » et de « barbarie ».

Le 26 août, à Alger, Emmanuel Macron a estimé que c'est la recherche de « la vérité » et « la reconnaissance » qui sont importantes sur les questions de la colonisation et de la guerre d’Algérie : « Moi, je veux la vérité, la reconnaissance, sinon on n’avancera jamais », a-t-il déclaré lors d’un point presse à au deuxième jour de sa visite en Algérie.

Depuis son élection à la présidence de la République, ses gestes allant dans ce sens ont été rares et espacés dans le temps : la reconnaissance de l'assassinat de Maurice Audin par les militaires français qui le détenaient, celle du meurtre par les militaires de l'avocat Ali Boumendjel, un geste au sujet du massacre de centaines d'Algériens à Paris le 17 octobre 1961. Mais la panthéonisation de Gisèle Halimi, pourtant préconisée dans le rapport de Benjamin Stora et soutenue par une grande partie de l'opinion publique française, n'a toujours pas été décidée par Emmanuel Macron.

Un acte attendu et nécessaire

La panthéonisation de Gisèle Halimi serait un acte important de reconnaissance. On sait que l'extrême droite et les milieux nostalgiques des « bienfaits de la colonisation » sont hostiles à un tel hommage à une avocate engagée pour l'indépendance de l'Algérie et pour les droits des femmes à l'avortement. Mais plusieurs médias ont affirmé que l'opposition dont a fait état Fatima Besnaci-Lancou, historienne, co-fondatrice de l’association Harkis et droits de l’Homme et personnalité reconnue, en particulier au Mémorial de Rivesaltes, sur la question de l'histoire des harkis, pourrait avoir contribué au « gel » d'une telle décision que beaucoup attendent. Invitée de l’émission « C ce soir » le mardi 18 mai 2021 sur France 5, elle avait, par exemple, fait état de son opposition à l’entrée éventuelle de Gisèle Halimi au Panthéon.

Dans le blog de Histoire coloniale et postcoloniale sur Mediapart, l'historien Gilles Manceron, qui a collaboré avec elle à de nombreuses publications durant une quinzaine d’années, lui a adressé le 1er juillet une lettre ouverte l’invitant à cesser d’être hostile à cet hommage nécessaire de la nation. Il lui a rappelé leur collaboration à plusieurs ouvrages depuis la publication en 2003 de son livre Fille de harki (Éditions de l’Atelier) écrit après avoir été choquée par les propos du président algérien Bouteflika comparant les harkis enrôlés par l’armée française avec les collaborateurs des nazis en France durant la Seconde guerre mondiale, deux phénomènes en réalité dissemblables. Son travail s’inscrivait dans le prolongement de ce qu’avait écrit Pierre Vidal-Naquet, secrétaire du Comité Maurice Audin, dans Le Monde du 11-12 novembre 1962. Il contribuait à l’historicisation de ce phénomène du recrutement par l’armée française de ruraux autochtones comme auxiliaires civils subordonnés à un commandement « français de souche », statut civil qui a rendu possible leur abandon au départ de l’armée française. A l’opposé du discours des jusqu’au-boutistes de l’Algérie française qui veulent faire croire qu’il s’agissait d’Algériens favorables à la colonisation, il montrait que les raisons de leur recrutement, imposé ou volontaire, étaient multiples et souvent dictées avant tout par leur volonté de protéger et nourrir leur famille. C'est ce que développe le livre Les Harkis dans la colonisation et ses suites (Éditions de l’Atelier, 2008) et c'est ce qui a présidé à la fondation en 2004 de l’association Harkis et droits de l’homme avec laquelle la Ligue des droits de l’Homme a pris l’initiative de rencontres et de plusieurs appels aux plus hautes autorités de la République, jusqu'en 2014 au président François Hollande.

Mais l'auteur de cette lettre ouverte a exprimé son désaccord avec la prise de position de Fatima Besnaci-Lancou contre la panthéonisation de Gisèle Halimi, même s'il regrette que celle-ci n'ait pas voulu se joindre aux appels que la Ligue des droits de l’Homme a lancés au sujet de la demande de reconnaissance par la France du tort fait à ces hommes et à leurs familles.

La tribune de Amar Assas dans Le Monde

C'est cette demande que, dans une tribune publiée le 27 août 2022 par le quotidien Le Monde, a exprimée également un enfant de harki, Amar Assas, qui a grandi en France tout en retournant volontiers dans le pays de ses ancêtres où ses parents ont exprimé la volonté d'être inhumés. Il est désireux que la France reconnaisse et assume la totalité de son passé colonial, comme l'a souhaité le président de la République lors de son voyage en Algérie.

Aussitôt publié par le site histoirecoloniale.net, l'e-mail de contact indiqué à la fin du texte (shaabourse@gmail.com) a reçu de la part d'enfants de harkis de nombreux messages de soutien.

Monsieur le président de la République, à votre retour d'Algérie, annoncez la décision attendue par de nombreuses Françaises et Français d'honorer Gisèle Halimi en transférant solennellement ses cendres au Panthéon.


La prise de position d’un fils de harki en faveur de ce geste nécessaire

« Fils de harki, je soutiens la panthéonisation de Gisèle Halimi »

par Amar Assas [1], publié par Le Monde, le 26 août 2022.

Je suis né quelques mois avant la signature des fameux accords d’Evian du 18 mars 1962 qui ont marqué l’histoire des deux pays et mis fin à la terrible guerre d’Algérie. Une guerre qui est la conséquence de décennies d’injustices, d’inégalités et d’absence de droits pour les « indigènes » relégués au statut de citoyens de seconde zone. Une guerre qui n’a pas été reconnue comme telle, mais présentée comme la répression de hors-la-loi. Une guerre qui a fait des centaines de milliers de victimes, d’abord parmi les indépendantistes et les civils algériens qui les soutenaient, mais aussi parmi les militaires français — dont beaucoup étaient des appelés — et parmi les Algériens enrôlés comme harkis par l’armée française, que leur histoire personnelle et familiale avait souvent mis dans une situation insoluble. Une guerre en partie fratricide, achevée notamment par des massacres de harkis qui ont souvent atteint le paroxysme de l’horreur et créé des plaies toujours ouvertes sur les deux rives de la Méditerranée.

Dans les deux pays, reconnaître la totalité du passé colonial implique de regarder ces réalités en face. Souhaitons que la visite officielle en Algérie du président de la République française, Emmanuel Macron, du 25 au 27 août 2022, soit l’occasion d’avancées à ce sujet en France comme en Algérie.

Quel lien avec mon soutien à la panthéonisation de Gisèle Halimi me direz vous ? Précisément, cette mesure serait pour la France une avancée. Ce serait un hommage officiel à une féministe également engagée dans le combat des peuples pour disposer d’eux-mêmes. A partir de 1956, elle a été l’avocate d’indépendantistes algériens et dénoncé ensuite les tortures pratiquées par l’armée. Elle a affiché clairement son anticolonialisme et mené en particulier un combat pour la défense de Djamila Boupacha, une militante indépendantiste accusée de tentative d’assassinat, torturée et violée pendant sa détention par des soldats de l’armée française.

Les stigmates de la colonisation

N’oublions pas que la conquête militaire engagée par le général Bugeaud a montré la permanence de la stratégie militaire de l’armée française consistant à enrôler des autochtones en qualité de supplétifs. La conquête de l’Algérie a causé la spoliation de plus de deux millions d’hectares aux « indigènes musulmans », provoquant famine, maladies et destruction de tout un système social et, au final, la disparition d’une partie importante de la population autochtone. C’est ce colonialisme — qui est bien à la base de toutes ces injustices dont furent victimes nos ancêtres — qu’a combattu Gisèle Halimi et ce serait important pour la France de lui rendre hommage.

En qualité de fils de harki, j’estime que les harkis sont une conséquence directe de la colonisation. Leur recrutement a divisé la société algérienne créant un drame humain dont je porte personnellement les stigmates. Cette guerre a fait exploser le socle fondamental qui porte toute société, qu’elle soit ancestrale ou contemporaine, à savoir la famille.

Aussi, je ne crois pas au choix idéologique de mon père qui plus est pour le maintien d’un système brutal et injuste créé par la colonisation, dont lui et plusieurs générations de sa famille avant lui ont souffert dans leur âme et dans leur chair (discrimination, racisme, spoliation, analphabétisme, ségrégation…). Je sais que son enrôlement et celui de la majorité des harkis s’est fait « sans consentement libre et éclairé ».

Regrets

Je sais aussi que Gisèle Halimi a refusé de s’engager pour la reconnaissance des injustices commises par la France à l’égard des harkis. Le fait d’avoir pris fait et cause pour des militantes de l’indépendance algérienne, d’avoir défendu de jeunes algériennes — dont certaines avaient été violentée lors de leur détention par l’armée —, l’a conduite à opérer une généralisation abusive quant à son regard sur l’ensemble des supplétifs et de leurs familles lorsque ceux-ci ont été victimes de violences inhumaines en Algérie, de discriminations et d’injustices en France.

Je regrette que cette militante anticolonialiste n’ait pas soutenu cette cause au nom des droits de l’Homme, qu’elle ne se soit pas jointe à des appels dans ce sens, signés par d’incontestables anticolonialistes comme l’historien Pierre Vidal-Naquet, le militant communiste et anticolonialiste Henri Alleg ou l’historien Mohammed Harbi, ou encore que son féminisme ne l’ait pas conduite à s’intéresser au sort, parfois tragique, des femmes de harkis, oubliées de toutes parts. Son statut d’anticolonialiste tout autant que celui de féministe auraient donné du poids à un tel engagement.

Mais, parce que je pense que la colonisation est la cause principale du drame des harkis et que l’anticolonialisme et le féminisme de Gisèle Halimi méritent l’hommage de la nation, je soutiens pleinement la demande de sa panthéonisation.

contact : shaabourse@gmail.com

[1] Amar Assas, né en 1961 dans une famille originaire des Aurès, et, après être passé par divers camps (Saint-Laurent-des-arbres, Collobrières, La Landes des Maures) a grandi à Rosans, dans les Hautes Alpes, où des familles d’anciens supplétifs recrutés par l’armée française durant la guerre d’Algérie ont été implantées et ont dû affronter isolement et préjugés. En 1987, alors que le taux de chômage parmi les enfants de harkis du village était de 40 %, il a contribué à fonder à Rosans l’Association intermédiaire pour l’emploi dans les Pays du Buëch et les Baronnies, l’AIEBB, une association permettant leur insertion sociale et professionnelle, qui a été transformée plus tard en Hautes-Alpes emploi relais. Il s’est installé ensuite à Gap. Il travaille maintenant dans un service de Relations humaines dans le quartier de la Défense à Paris. Son premier roman, Le Trèfle à cinq feuilles, doit paraître aux éditions Baudelaire.


Mediapart a invité le 13 novembre 2020 les historiens Fatima Besnaci-Lancou et Gilles Manceron à son émission « Écrire l’histoire France-Algérie », intitulée « Harkis, une mémoire à vif ».

Voir l’émission sur Mediapart


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