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Billet de blog 2 févr. 2022

Gonesse ville dissociée : l'habitant n'y travaille pas, le travailleur n'y réside pas

Dès les années 2000, Gonesse est excédentaire en emplois. Piètre victoire : chaque jour 7600 actifs quittent la ville pour travailler, croisant 12400 actifs venant occuper les postes. Pour qu'un Gonessien bénéficie d'un emploi, il faut en créer 6. Le projet de ligne 17 n'y changerait rien : les activités sont positionnées sur des filières sans rapport avec les compétences des habitants.

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DÉFINITIONS

Actifs occupés / Actifs totaux

La population active « occupée » comprend l’ensemble des actifs ayant un emploi. La population active « totale » comprend les actifs occupés et les chômeurs.

Chômeurs

La population active « au chômage » comprend l’ensemble des personnes qui se déclarent à la recherche d’un emploi[1].

Migrations alternantes

Déplacements quotidiens entre le domicile et le travail. On les appelle aussi « mouvements pendulaires ». Les actifs qui effectuent ces déplacements s’appellent des « migrants alternants » ou encore des « navetteurs », faisant chaque jour deux navettes aller et retour.

Sortants / Entrants

Les « sortants » sont des actifs ayant un emploi, qui quittent leur commune de résidence pour aller travailler. Par opposition aux « entrants », qui viennent de l’extérieur occuper un poste situé en dehors de leur lieu d’habitat.

Travail « sur place »

Il désigne le travail rémunéré de ceux qui exercent leur activité dans leur commune de résidence.

I. EN TROIS DÉCENNIES, L'EMPLOI CROÎT (+42%), LES ACTIFS STAGNENT (-5%) LE CHÔMAGE EXPLOSE (+69%)

Le graphique ci-dessous (figure 1) permet de mesurer les évolutions respectives de la population active totale, occupée et au chômage, comparées à celle de l’emploi au cours des trois dernières décennies. On constate que malgré la croissance de l’offre économique (l'emploi) et la stagnation de la demande sociale (les travailleurs), le chômage s’aggrave, inexorablement.

Figure 1 © J. Lorthiois

Au départ en 1990, le niveau de l'emploi de la ville de Gonesse - avec 10 420 postes - était inférieur à celui de la population active totale (11 700) et même aux seuls travailleurs en activité (10 538). Nous étions dans une situation de faible pénurie, avec 0,9 emploi pour un actif. A partir des années 2000, le contexte change :  la courbe des emplois dépasse celle des actifs totaux et entame une croissance significative, passant de 11645 emplois en 1999 à 14832 en 2018. Au total, la ville acquiert 4400 emplois sur la totalité de la période (1990 à 2018), soit une augmentation de 42,3%.

Malheureusement, on constate que malgré ce surcroît d'emplois, ceci n'a pas empêché la commune de Gonesse d’enregistrer une importante augmentation du chômage, qui a poursuivi une courbe ascendante de 1990 à 2018, passant de 1162 en 1990 à 1967 en 2018, soit une progression de 69 %. Au cours de la période, le taux de chômage s’accroît de 9,9% à 17,4 % en 2016. Même la légère baisse enregistrée en 2018 (16,4%) ne constitue pas forcément un signe positif, en raison d'une croissance démographique en berne (26 498 habitants en 2008, contre 26019 en 2018). Pendant ce temps, la population active totale connaît une quasi-stagnation, avec une légère augmentation de 1990 (11700 travailleurs) jusqu’à un pic en 2008 (12 847) pour entamer ensuite une régression jusqu’à 12015 personnes. Soit pour l’ensemble de la période une baisse de 2,7%. Tandis que la main-d’œuvre occupée diminuait un peu plus rapidement, avec une réduction de 4,6%. Alors qu’au cours de cette période, on enregistre une croissance de la population dans la plupart des communes d'Ile-de-France, la stagnation démographique de Gonesse s’explique par la règlementation des Plans d’Exposition au Bruit (PEB) des aéroports de Roissy et du Bourget qui interdit dans cette zone la construction de nouveaux logements sur des espaces agricoles, mais n’empêche pas l’aménagement de zones d’activités économiques, ce que le maire s'est empressé de mettre en œuvre. Certes, le développement économique a permis d’accroître les ressources fiscales de la commune, mais non de juguler le chômage.

Cette politique n’a guère fonctionné, puisque sur le graphique de la figure 1, on observe que le maire - en 26 ans de mandat - a réussi le tour de force à la fois d’attirer un nombre conséquent d’emplois nouveaux sur sa commune et d’enregistrer une hausse du chômage explosive !! Un échec d’autant plus paradoxal, que pendant que l’offre – du côté de l’emploi – augmentait fortement, la demande – du côté de la main-d’œuvre locale - stagnait puis diminuait légèrement. Visiblement, le maire ne reconnaît aucune responsabilité dans cette situation, allant jusqu'à utiliser le taux élevé du chômage comme prétexte pour justifier la poursuite de l'aménagement de zones d’activités !

Médiocre bilan qui ne peut s’expliquer que par une politique d'emploi univoque, se contentant de « répondre à la demande » d’implantations d’entreprises, sans aucune réflexion en parallèle sur les besoins de la population active. Comme s’il suffisait mécaniquement de mettre en entrée des emplois pour obtenir en sortie une baisse du chômage !!  Une attitude « réactive » avec une dimension économique exclusive, totalement soumise aux lois du marché, oubliant la nécessité d'intégrer en parallèle une dimension sociale, positionnée en « offre de travail et de métiers » liée aux compétences de la main-d’œuvre locale.

Un tel fiasco se traduit par un phénomène de « ville dissociée » que j’ai de nombreuses fois décrit dans les grandes banlieues des métropoles [4], avec les deux fonctions urbaines Habitat et Travail qui n’interagissent plus sur le territoire local : les habitants ne parviennent pas à travailler en nombre dans leur commune de résidence ; les travailleurs qui occupent les emplois locaux venant en majorité d’ailleurs et ne souhaitant pas habiter sur place. Résultat : chaque jour, Gonesse enregistre deux flux croisés de 20 000 migrants (Figure 2) : 12390 « entrants » convergent vers le pôle d’emplois, tandis que 7613 Gonessiens « sortants » le quittent pour aller exercer ailleurs leur activité. Chaque emploi génère 4 déplacements domicile-travail [5], avec une explosion des kilomètres parcourus.

Figure 2 © J. Lorthiois

Pourtant, le maire de Gonesse, M. Blazy, persiste à vouloir poursuivre cette politique de développement de l’emploi sur sa commune, sans s’interroger sur les résultats décevants d’une telle stratégie. Une quête éperdue de l’inutile d’autant plus choquante que sa ville excédentaire est environnée d’un ensemble de 10 localités adjacentes accusant un déficit aggravé de 100 000 emplois (voir les deux cartes 1975 et 2016 de cet arc de cercle urbain que j’ai appelé la « Banane Bleue »[6]). Négligeant une nécessaire solidarité intercommunale, le maire maintient un projet d’implantation d’activités sur les terres agricoles situées les plus à l’est de son territoire, dans un site intitulé « Triangle de Gonesse » excentré par rapport au cœur de ville, avec une gare localisée à 1,7 km des premières habitations et à 6 kms des plus éloignées, prétendant relier le pôle aéroportuaire en pleine récession (de 2008 à 2016, les Gonessiens travaillant dans la commune de Roissy ont diminué de 27%). A quoi bon poursuivre cette politique inutile d’accueil d’activités, accompagnée d’un discours mensonger sur le chômage – notamment des jeunes [4] -, censée justifier la poursuite d’un objectif aux antipodes des besoins de la population ? Cet entêtement est d’autant plus dommageable que le site, localisé entre les deux aéroports de Roissy et du Bourget est interdit à cet endroit à l’habitat en raison de l'importance des nuisances aériennes - un avion toutes les minutes et demie - (bien entendu, en période « hors pandémie ») ...dont on reconnaît de plus en plus l’effet négatif sur la santé des riverains [7].

Paradoxe supplémentaire : le maire est encouragé dans cette politique de Gribouille par une brochette d’acteurs qui visiblement ne connaissent pas le territoire, pour soutenir aussi aveuglément le projet d’urbanisation du Triangle. Citons par exemple les collectivités territoriales d’un niveau supérieur (Pascal Doll, président de l’intercommunalité Roissy-Pays de France, Marie-Christine Cavecchi présidente du Conseil départemental et Valérie Pécresse, présidente du Conseil régional...) qui courent après un développement économique illusoire, ou encore les aménageurs (l’EPA Plaine de France, puis Grand-Paris-Aménagement) qui espèrent de substantielles plus-values foncières. Sans compter l’instance régionale chargée du Grand Paris Express (la Société du Grand Paris) qui fait miroiter sans preuve des gains socio-économiques mirifiques [8] et bien sûr les majors du BTP (Vinci, Bouygues, Eiffage et leurs filiales) qui engrangent de juteux marchés de construction et travaux publics. Ces acteurs ont tous un point commun : ne tenir AUCUN COMPTE des besoins des Gonessiens et refuser de débattre arguments contre arguments avec la société civile locale [9]. Cette politique qui consiste à accueillir les entreprises qui en font la demande, obéit aux lois du marché et aboutit à renforcer la concentration d’activités positionnées dans les filières déjà surreprésentées sur la plateforme aéroportuaire, alors que la main-d’œuvre occupe une large palette de professions et de métiers qu'elle est contrainte d'aller exercer ailleurs.

II. DES EMPLOIS QUI NE RÉPONDENT PAS GLOBALEMENT AUX BESOINS DES TRAVAILLEURS

II.1 UNE DOUBLE VOLATILITÉ

Deux phénomènes conjugués que nous avions déjà amplement souligné lors du débat public contre Europacity expliquent cette dichotomie entre deux offres, celle de l’emploi (vue du côté des entreprises) et celle du travail (vue du côté de la main-d’œuvre). Depuis des années, le maire de Gonesse s’entête à faire la course aux grands projets de taille métropolitaine, au service du fonctionnement de l’agglomération parisienne, sans tenir aucun compte des besoins de sa population locale. Les projets qui fleurissent sur le site – tous plus démesurés les uns que les autres – ne reposent sur AUCUN BESOIN DU TERRITOIRE. Les pôles liés au développement de la métropole sont même source de telles nuisances (aéroports du Bourget et de Roissy, autoroute A1, grands entrepôts logistiques) qu’ils exercent une fonction « repoussoir » faisant obstacle à l’enracinement des habitants. Bilan de cette politique : les jeunes Gonessiens qui réussissent leurs études ne sont pas encouragés à rester sur le territoire pour construire leur vie professionnelle. Dès que les populations se qualifient, elles quittent la commune pour habiter dans un environnement plus agréable. Les actifs qui accèdent à un emploi stable à Roissy se relocalisent plus au nord, aux frontières du Val d’Oise ou dans l’Oise, là où l’immobilier est moins cher et l’accès routier à la plateforme facile. D'autres plus aisés se relocalisent en zone dense ou partent en province. En l’absence d’une étude approfondie permettant d’analyser les parcours résidentiels des Gonessiens, nous observons d’importants indices traduisant la volatilité de la population, qui contribue à sa déqualification. En raison des nuisances aériennes qui rendent le territoire peu attractif, les arrivants sont moins qualifiés que les partants. Les efforts de formation, d’insertion sociale et professionnelle des habitants accélèrent leur départ : un gâchis de ressources humaines. Quant aux professionnels qui les accompagnent, ils se découragent et partent à leur tour : une double volatilité de type "tonneau des Danaïdes".

Ceci s’exprime par un solde migratoire, négatif depuis les années 70 et qui s’aggrave, passant de -0,2% de 1990 à 1999 à -1,7% de 2008 à 2013 et à -1,3% de 2013 à 2018 (cette réduction apparente pouvant s’expliquer par la diminution de la population et non pas par une amélioration de la situation). Jusqu’ici, ces migrations dites « définitives » étaient compensées par un fort accroissement naturel, avec un taux de natalité largement supérieur au taux de mortalité, compte tenu de la jeunesse de la population. Mais que se passerait-t-il si les conditions démographiques étaient modifiées ? Avec la pandémie, la mortalité a augmenté et les naissances ont diminué. Nous sommes face à une grande inconnue pour les années récentes, qui ont enregistré des départs massifs de certaines communes d’Île-de-France, dont on ignore s’il s’agit d’une tendance conjoncturelle ou durable.

En conséquence, contrairement à ce que prétend le maire de Gonesse, l’important n’est pas d’augmenter l’attractivité du territoire (et surtout pas en rajoutant des transports qui favorisent l’évasion)[1], en remplaçant toujours davantage ceux qui partent, mais bien de diminuer la volatilité des populations, par une politique d’enracinement des habitants, en répondant mieux à leurs besoins, y compris en préservant un patrimoine écologique de qualité (de plus en plus menacé), constituant ce qu’on appelle des « aménités environnementales » (importance des espaces de nature, beauté du paysage, biodiversité, silence...) qui améliorent l’attractivité du territoire et génèrent un impact positif sur la santé des riverains.

II.2. UN CONSTANT DÉCALAGE EMPLOI/ MAIN-D’ŒUVRE QUI NE CESSE DE S'AGGRAVER

 Il est assez affligeant de constater la poursuite inlassable de stratégies de développement des activités et de l’emploi dans le périmètre aéroportuaire, sans jamais s’interroger sur les causes de l’échec d’une telle politique. Plus on rajoute de l’emploi sur le territoire, plus le chômage augmente. A quoi bon persister dans l’erreur ?

L’explication de cette dichotomie tient à un cumul de facteurs. L’inutilité de la stratégie de vouloir déguiser une « offre descendante » en « demande locale » n’est pas spécifique à la ville de Gonesse, mais elle est maximale dans les bassins des grands pôles métropolitains spécialisés, de type Roissy. En effet, les contenus d’emplois situés sur la plateforme reposent sur un spectre particulièrement étroit de filières spécifiques. Dans le cas de Roissy, elles sont au nombre de 5 : les activités du Transport dont aérien ; la Logistique ; l'Hôtellerie-restauration, le Commerce notamment international et inter-entreprises (nouveau nom du commerce de gros) mais aussi de grandes surfaces et le Tourisme. Les entreprises accueillies sur le « cœur de pôle de Roissy » (dont fait partie Gonesse) sont positionnées essentiellement sur ces 5 filières, qui réclament chacune de vastes aires de recrutement, dépassant largement les périmètres habituels. Un pôle d’emploi local polyvalent trouve la majorité de sa main-d’œuvre dans un bassin d'emploi d'une soixantaine de communes alentours ; un pôle ultra-spécialisé comme Roissy draine des actifs venant de toute l’Ile-de-France et de la moitié de l’ancienne région Picardie, sur un espace tellement diffus qu'il n'y a plus de bassin d'emploi : 116 communes du Val d’Oise fournissent des travailleurs au pôle aéroportuaire, elles sont 300 dans l’Oise. Au total, les travailleurs viennent de 11 départements et d'une région 1/2. N’en déplaise à Mme Cavecchi, présidente du CD 95, Roissy est depuis longtemps un pôle bien plus picard et séquano-dyonisien (de Seine-Saint-Denis) que val d’oisien. Pour tout arranger, ces activités sont fortement dépendantes de la conjoncture internationale (transport aérien, salons et congrès, commerce d’import-export, hôtellerie, tourisme), particulièrement menacées par la fermeture des frontières liée à la crise sanitaire. Pour trouver une main-d’œuvre aussi spécialisée dans cet échantillon restreint de domaines d’activités, il faut abandonner l'idée d’un recrutement de proximité. La palette des métiers, la diversité des compétences et qualifications de la main d'œuvre locale est forcément beaucoup plus vaste. On identifie environ 11 000 métiers en  France, le pôle aéroportuaire en offre suivant les estimations entre 200 et 500. C'est pourquoi les Gonessiens se rendent de moins en moins sur la commune de Roissy pour y exercer une activité : ils étaient 1034 en 2008, ils sont 758 en 2016.

De plus, le caractère nuisant de l’aéroport n’incite pas les travailleurs qui le subissent dans l’exercice journalier de leur profession, à le supporter aussi au sortir de leurs heures de travail. Ils préfèrent s’installer hors des zones de bruit : les plus aisés choisissent des localisations dans des villages ruraux à la frontière du 95 (cf. Saint-Witz) ou dans l’Oise aux abords de la forêt de Chantilly. La forte distance domicile-travail étant abolie, à la fois en raison du grand nombre « d’emplois postés »[10] - c'est-à-dire répartis sur 24 h - et des facilités offertes aux utilisateurs de véhicules. En effet, Roissy est le seul grand aéroport européen à ne pas disposer d’un couvre-feu, en raison d’un chantage à l’emploi de l’entreprise américaine Fedex, qui a été encouragée à implanter sur la plateforme son hub européen de fret aérien, assuré essentiellement en vols de nuit. En conséquence, l’activité de Roissy fonctionne 24 heures/24 et 7 jours/7, d’où une proportion de 80% d’emplois « postés ». Les prises de postes sont donc étalées sur la durée, s’effectuant la plupart du temps en dehors des heures de pointe et des horaires de fonctionnement des transports en commun.

Par ailleurs, les entreprises de l’aéroport versent des primes de déplacements kilométriques à leurs salariés et leur réclament très fréquemment un permis et la possession d’un véhicule comme critères d’embauche. Ceci sans compter l’activité secondaire d’ADP propriétaire de la plateforme, qui engrange de lucratifs bénéfices dans sa fonction de location de parkings. Tout concourt donc à une utilisation marginale des transports en commun pour aller travailler à Roissy. D’une façon plus générale, selon la modélisation de la DRIEAT [11], le « transfert modal » (transport routier délaissé au profit des transports collectifs grâce à la réalisation du Grand Paris Express) est dérisoire. Il est évalué pour l’ensemble du réseau à 0,9% en période de pointe du matin et à 1,4% en période de pointe du soir.

 C’est pourquoi on peut prédire sans aucun risque de se tromper que rajouter une offre de transport en radiale comme la ligne 17 Nord, qui ne dessert aucun pôle d’habitat, mais relie des pôles d’emplois entre eux, avec 4 gares sur 6 qui n’ont aucun habitant dans un rayon d’un km n’a AUCUNE CHANCE de résoudre le problème des déplacements. Compte tenu de l’éloignement des lieux d’habitat avec les gares, les soi-disant « gains de temps » prétendus par la SGP sont abolis par le rajout de temps de déplacements nécessaires : en amont, avec le trajet supplémentaire pour aller de son logement à la gare ; en aval pour circuler ensuite sur les 3200 ha de la plateforme pour rejoindre son entreprise, une fois débarqué aux gares Aéroport-CDG 2 ou 4 situées dans la partie Est de l’aéroport.

III. LES INADÉQUATIONS EN TERMES DE QUALIFICATIONS ET FILIÈRES PROFESSIONNELLES

En ce qui concerne la relation Emploi / Main-d’œuvre, on constate qu’il existe une inadéquation forte, à la fois en termes de niveaux de qualification et de diversité des filières d’activités et des familles de métiers.

III.1. LE FAIBLE NIVEAU DE DIPLÔME DES ACTIFS

Il s’agit d’examiner ici le degré de qualification de la population résidente [12], apprécié selon sa catégorie de diplôme, comparé à la moyenne départementale et régionale (Figure 3). Remarquons tout d’abord que le niveau d’ensemble des Gonessiens est particulièrement bas, avec 30,1% des habitants n’ayant aucun diplôme ou encore pour les plus âgés, avec le certificat d’études (supprimé en 1989). Proportion préoccupante, comparée au score de l’Ile-de-France (18,7%) et même à celui du Val d’Oise (21,7%). Une nouvelle preuve des conséquences directes des nuisances sonores et sanitaires des aéroports, décourageant la population qualifiée. Le niveau 3ème (Brevet des collèges et autres) très peu présent, n’est pas significatif : le diplôme est tombé en désuétude, aussi bien localement que régionalement. En ce qui concerne les diplômes de niveaux intermédiaires, les CAP et BEP sont bien représentés, avec une moyenne de type département périphérique (22% contre 21,4% pour le Val d’Oise). Même remarque pour le niveau Bac, avec 18,7 % des actifs de Gonesse (18,4% pour le département 95).

Par contre, la fracture s’effectue à l’échelon des diplômés de l’enseignement supérieur, qui représentent moins d’un habitant sur 4 : 23,5% au total, contre près du double (43,5%) en moyenne régionale et même 33% pour le département 95. Ce qui marque bien la différence entre une ville de banlieue populaire comme Gonesse et la moyenne francilienne. L’écart est particulièrement élevé pour les plus qualifiés, avec un record de faiblesse pour les niveaux Bac +5 ou plus (5,4% à Gonesse contre 20 ,4% pour l’ensemble de l'Ile de France). Ceci plaide pour éviter d’implanter des activités de type métropolitain, plus exigeantes en matière de niveau de compétences des travailleurs, qui génèrent fatalement une hausse des déplacements.

Figure 3 © J. Lorthiois

III.2. LE DÉCALAGE ENTRE CATÉGORIES SOCIOPROFESSIONNELLES DE L'EMPLOI ET DE LA MAIN-D’ŒUVRE

Le deuxième critère pour apprécier la dissociation entre les deux offres Emploi/Travail consiste à analyser les Catégories Socio-Professionnelles (CSP) comparées (Figure 4) de la population active totale (11 725) et de l’emploi (14 805). Sans surprise, on constate que la classification montre un positionnement des emplois à un niveau généralement plus élevé que celui de la population active. En effet, les classes populaires d’ouvriers et d’employés représentent 64% des travailleurs, mais 53% des emplois, bien que plus nombreux. Dès la catégorie des professions intermédiaires, il y a excédent d’emplois (+1691) et pénurie de main-d’œuvre. Bien entendu, le dissociation est particulièrement élevée en ce qui concerne les emplois de cadres supérieurs dans les entreprises (2060), qui représentent plus du double du nombre d’actifs résidents (983).

En résumé: la ville de Gonesse présente une offre de Travail positionnée aux 2/3 dans les CSP de base (Employés + Ouvriers); un excédent d’offre d’Emploi pour les professions intermédiaires et les cadres.

Figure 4 © J. Lorthiois

III.3. UNE SPÉCIALISATION DE L'EMPLOI SUR CERTAINES FAMILLES PROFESSIONNELLES

Notre analyse se focalise cette fois sur un classement des emplois au lieu de travail, répartis en 14 grandes familles professionnelles, qui regroupent chacune des filières de professions regroupant elles-mêmes des catégories de métiers. Malheureusement, nous ne disposons pas d’une source équivalente en ce qui concerne la population active à son lieu de résidence.

Il s’agit d’une statistique basée sur les fonctions économiques assurées par la main-d’œuvre travaillant dans les entreprises locales. La classification repose sur « l'activité individuelle » des actifs, (par exemple un ouvrier œuvrant à la réparation d'avions dans la zone technique, est répertorié dans la famille "fabrication" rattachée aux emplois industriels) qui diffère du classement habituel des emplois par grands secteurs d'activités, basé sur « l’activité collective » de l'entreprise (cet ouvrier salarié d'Air France est classé habituellement dans les activités tertiaires du "transport aérien"). Ici, les professions sont regroupées en grandes familles transversales aux secteurs d'activités : un ingénieur appartenant à la famille « recherche » peut travailler aussi bien dans une industrie, un institut scientifique ou une société de service ; un agent d'entrepôt classé dans la catégorie « Logistique » peut exercer sa profession dans un établissement de BTP, un commerce de grande surface ou dans le local d'archivage d'un tribunal. Les fonctions sont également transversales par rapport au statut (indépendant ou salarié, public ou privé). Enfin, chaque grande famille regroupe des niveaux hiérarchiques différents : par exemple, dans la catégorie « fabrication », on trouve aussi bien un « ingénieur production » que  l'ouvrier déjà cité, tous deux rattachés aux professions de la construction aéronautique. Ces données permettent d’approcher mieux la réalité des fonctions des travailleurs, liées à leurs différents métiers et leurs compétences. Cette source statistique traduit la spécialisation économique d’un territoire non pas au regard de ses entreprises, mais de sa main-d’œuvre au lieu de travail.

Le graphique ci-après (Figure 5) nous permet d’apprécier la répartition en familles professionnelles de l'Emploi localisé à Gonesse, en 14 grandes catégories . Nous observons tout d’abord la forte représentation des filières professionnelles spécifiques à l’activité aéroportuaire : Transport-logistique (19,2%, soit le double du score de la Seine-Saint-Denis et un chiffre sensiblement supérieur à la moyenne val d’oisienne, qui dispose pourtant de l’aéroport de Roissy) ; Distribution avec notamment les professions du commerce de grandes surfaces implantées à Paris-Nord 2 (8%, pour un score départemental de 6,7 %) ; Commerce inter-entreprises (5,6% avec plusieurs grossistes ).

Dans un registre totalement différent, on observe une forte proportion des professions de la santé, avec près de 15% des emplois. Bien entendu, il s’agit de l’hôpital de Gonesse, une précieuse ressource en postes de travail, mais qui souffre d’une carence chronique de main-d’œuvre. Un équipement insuffisamment attractif, qui doit gérer des problèmes de sécurité.

Figure 5 © J. Lorthiois

A l'inverse, notons la faible importance de l'ensemble qu’on appelle les « emplois supérieurs » : conception-recherche (1,2%), prestations intellectuelles (2,6%), gestion (10,7%, qui concerne les professions de l’administration des entreprises, notamment les métiers de direction et de secrétariat), culture-loisirs (1,7%). Soit pour les 4 rubriques 16,2%, à comparer aux 27,7% de la Seine-Saint-Denis, département plus urbain, plus qualifié et au tissu d'entreprises plus dense. Notons encore une pénurie de services aux populations : services de proximité (6,9%), éducation-formation (3,9%), administration publique (7,6%), avec un total de 18,4% à Gonesse, contre 25,8 % en Seine-Saint-Denis, et 23,9 % en Val d’Oise.

Cette absence de diversité des filières constatée à Gonesse, est renforcée par une politique d’offres de formations ciblées principalement sur les activités de l’aéroport, avec les risques de fragilité que cela comporte. Si les emplois de logistique se sont développés pendant la pandémie, en raison de la montée du e-commerce, il n’en est pas de même de toutes les autres professions liées au pôle de Roissy (Tourisme, commerce international, vente, hôtellerie...) qui ont connu une baisse d’activité allant jusqu’à 70%. Il semble urgent de diversifier la palette des métiers de la commune, notamment en ce qui concerne les services aux populations, qui s’exercent dans un périmètre de proximité et ne réclament pas des transports lourds. Mais cela suppose de réorienter l'appareil de formation, tourné vers l'international, les métiers du tourisme... (citons par exemple le choix risqué de spécialiser le Campus des métiers du Grand Roissy récemment créé par l’Éducation Nationale sur le Commerce International...) Dans le même ordre d'idées, on peut s'interroger sur l'avenir de la fonction Tourisme de Roissy, second pôle hôtelier d'Ile-de-France après Paris, dans une des zones affectées par les nuisances sonores les plus élevées de la région. Dans une crise socio-économique et sanitaire sans visibilité comme celle que nous subissons, poursuivre la politique de développement d'activités dans le sillage de l'aéroport, qui a supprimé 11 000 emplois en 2020, apparaît vouée à un échec retentissant. Gonesse doit impérativement diminuer sa dépendance vis-à-vis de l'extérieur et cesser de rester dans l'attente de grands projets métropolitains aléatoires... Mieux vaut consolider ses emplois locaux, notamment l'ensemble des "métiers du lien" [13], des services à la personne, de l'éducation-formation, de la culture, autant d'activités créatrices de cohésion sociale et d'enracinement local, concourant au renforcement des "aménités" urbaines, dont la ville a été jusqu'ici par trop privée.

CONCLUSION

Au terme de notre analyse, on ne peut que constater l’écart grandissant entre l’emploi offert par les entreprises locales et les besoins de la main-d’œuvre résidente. La poursuite de la stratégie du maire de Gonesse, visant à créer un nouvel axe de transport en radiale reliant le territoire avec Roissy et Saint-Denis, ne peut que contribuer à aggraver sa dépendance à la Métropole et renforcer le caractère « dissocié » de la ville, qu’on observe généralement dans les communes-dortoirs de banlieues périphériques. Ici, cette stratégie sans avenir ne peut même pas être justifiée par une pénurie d’activités économiques. Seul, un entêtement aveugle ne tenant aucun compte des besoins de la population permet de continuer à s’enfoncer dans une impasse.

NOTES

[1] Je choisis la définition INSEE des « chômeurs » - où ce sont les personnes elles-mêmes qui se déclarent à la recherche d’un emploi – plutôt que celle de Pôle Emploi - où c’est l’administration qui accorde ou non le statut de « demandeur d’emploi » - selon des critères de plus en plus restrictifs.

[2] On trouvera un résumé de ce phénomène dans mon petit livre numérique, J.Lorthiois, « Balayer les idées reçues sur l'Emploi et le Travail", avec l'analyse des cas de Gonesse, mais surtout Saint-Denis

https://j-lorthiois.fr/balayer-les-idees-recues-sur-lemploi-et-le-travail/

[3] Chaque migrant effectue un aller et un retour, à comparer au 12 025 Gonessiens actifs - chômeurs compris, qui ont aussi besoin de se déplacer – auquel il convient de retrancher les 2442 actifs qui habitent et travaillent sur place.

[4] J. Lorthiois, voir article "Bêtisier du Grand Roissy n°5; Aménagement : 40 ans de fabrication d'un désordre urbain." Notamment les deux cartes des Figures 7 et 8 sur l'aggravation du déficit d'emploi de la Banane Bleue

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/100521/betisiergrand-roissy-n-5-amenagement-40-ans-de-fabrication-dun-desordre-urbain 

[5] J. Lorthiois, Article de ce blog rétablissant la vérité sur le chômage des jeunes

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/110421/betisier-du-grand-roissy-n-4-chomage-des-jeunes-1-sur-7-et-non-1-sur-3 

[6] https://www.leparisien.fr/val-d-oise-95/roissy-cest-laeroport-poubelle-les-riverains-nen-peuvent-plus-du-bruit-des-avions-20-01-2022-63AYY542UJFQHD3RNXH4LOUXAA.php

[7] COLOS, À propos de l'utilité publique des lignes 18 et 17 Nord, février 2022, http://www.colos.info/images/doc/Utilite-publique-lignes-18&17N.pdf.

[8] Société civile constituée de nombreuses associations, dont le Collectif pour le Triangle de Gonesse (CPTG).

[9] J. Lorthiois, voir article de ce blog sur la ligne 17, intitulé "Intox 2. Une radiale en périphérie ne dessert pas l'espace, elle le vide".

https://blogs.mediapart.fr/j-lorthiois/blog/241021/ligne-17-n-intox-1-une-radiale-en-peripherie-ne-dessert-pas-lespace-elle-le-vide 

[10] On désigne par "travail posté" une forme d'organisation en équipes successives, qui se relayent aux mêmes postes, les unes après les autres. Le système le plus connu : les 3/8, soit 3 équipes travaillant 8 h se succédant sur une durée de 24 h.

[11] Direction régionale et interdépartementale de l’Environnement, de l’Aménagement et des Transports (DRIEAT) Île-de-France, Modélisation des déplacements en IDF avec MODUS 3.1, mars 2021,http://www.driea.ile-de-france.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/modelisation_des_deplacements_en_idf_avec_modus_3.1.pdf.

[12] Population résidente non scolarisée, de 15 ans et plus.

[13] Métiers du lien et du soin - Rapport parlementaire de Bruno Bonnell et François Ruffin

https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cion-eco/l15b3126_rapport-information#

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