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Billet de blog 16 janv. 2022

De la grève, de l'unité syndicale et de sa pertinence

Attention : ce billet n'est pas anti-syndicaliste. Il sera peut-être qualifié comme tel par des gens qui ne savent pas lire. Je laisse volontiers ceux-là dans leur monde noir et blanc. Je suis syndiqué et j'invite tout le monde à l'être. Sans syndicats nous mourrons. On n'aimerait juste pas mourir avec. 

Jadran Svrdlin
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La journée du 13 janvier a bien été une journée historique. Une mobilisation massive dans l'Education nationale a eu lieu portant en elle une potentialité forte. Depuis quatre ans et neuf mois que M Blanquer règne rue de Grenelle, jamais il n'a été secoué d'une telle manière. Les commentaires médiatiques relayant sa fébrilité en sont bien une preuve. Ces médias qui n'avaient jamais songé à le mettre face à ses contradictions et manipulations pointent désormais une mise sous tutelle ou des conflits avec les autres membres du gouvernement, notamment Olivier Véran. 

Autre signe du potentiel que porte cette grève, M Blanquer a été obligé de reconnaitre son importance sur le perron de la rue de Grenelle. Même si cette fois encore il a minimisé les chiffres concernant le taux de grévistes il n'a pas adopté son refrain habituel selon lequel seule une minorité d'enseignants n'apprécierait pas sa politique. 

Tentons d'analyser comment semble être exploitée cette potentialité par les syndicats et les militants.

Tout d'abord, rappelons que le prétexte pour cette grève était la situation sanitaire et sa non-gestion par le gouvernement et M Blanquer en particulier. La goutte d'amertume qui a tout fait déborder ont été les allègements successifs du protocole depuis la fin novembre et la vague Omicron. Mais nous savions depuis deux ans déjà que le ministre ne nous protégeait pas et qu'il jouait sans arrêt avec la réalité. Ses promesses non-tenues sur les vaccins, les différents protocoles, l'hommage à Samuel Paty, la revalorisation "historique" (la liste peut être longue) n'ont fait qu'exaspérer les personnels sur le terrain. Ses manipulations des chiffres de contamination et sa stratégie consistant à répéter ad nauseam qu'on ne se contamine pas dans les écoles ont fait leur temps. 

Mais indépendamment de la crise sanitaire, nous avons bien des raisons de nous opposer à M Blanquer. En dehors de la non-revalorisation, qui avait pourtant été annoncée comme historique par le ministre qui n'a pas froid aux yeux, habitué depuis longtemps à travestir éhontément le lexique, il y en a d'autres. Des raisons essentielles quant à la simple survie de notre métier. Pour le premier degré, la loi Rilhac et l'expérience marseillaise sont là pour nous achever. Si cette expérience est généralisée comme c'est annoncé par M Macron lui même, qui sera là pour faire une grève ou même protester de quelque manière que ce soit alors qu'on risquera de perdre le poste qu'on occupe ou le passage à l'échelon supérieur?

En effet, dans le projet prôné par M Macron, il faut plus de souplesse et d'autonomie dans les établissements. Concrètement ces jolis mots signifient que le directeur d'école devenu chef d'établissement aura la possibilité de recruter lui-même les enseignants de son école mais aussi que la part du "mérite" dans le salaire doit être plus importante. Quand on voit qu'aujourd'hui, même la perte d'un jour de salaire est un énorme frein à la mobilisation, imaginez ce qui en sera lorsque les conséquences seront bien plus graves. Entraînés dans cette spirale de précarisation, et même de prolétarisation, les enseignants sont enchainés à cette trajectoire qui les fait aller vers la perte totale du sens de leur métier. 

Les premières victimes de ce logiciel néolibéral appliqué à l'école ne sont pourtant pas les enseignants mais bien les élèves et leurs familles (lire à ce propos mon précédent billet). Pour bénéficier d'autre chose que d'un enseignement au rabais il faudra débourser ou bien emprunter puis rembourser. D'ailleurs, M Macron, sûr de sa victoire, annonce la couleur : l'université gratuite et les bourses sont des choses dont il faut savoir se séparer. Le fait qu'il fasse cette annonce au moment-même de la mobilisation du monde de l'éducation montre bien sa détermination. 

Nous sommes devant un vrai choix de société et pas seulement une lutte corporatiste comme aiment présenter la situation des experts des chaînes de désinformation. Chacun peut d'ores et déjà envisager les conséquences concrètes d'une telle trajectoire et éventuellement à la lumière de ce questionnement réévaluer son positionnement vis à vis des luttes enseignantes. 

Concernant les réformes dans le premier degré, des syndicats sont conscients du danger. Ainsi, au Snuipp, syndicat majoritaire, on a évoqué la "ligne rouge" à propos de ces deux projets dont l'un est concrétisé (la loi Rilhac a été votée et s'appliquera à la rentrée prochaine alors que l'expérience marseillaise débute au même moment et sera généralisée si elle se révèle "efficace"). Avant les vacances d'automne ils avaient même communiqué sur une mobilisation en novembre qui n'est jamais venue alors que la loi était en train d'être discutée et finalement votée.

Donc ligne rouge mais sans réelle opposition à son franchissement. Ce paradoxe apparent s'explique par plusieurs paramètres. L'explication la plus souvent donnée était que les enseignants ne se mobiliseraient pas. Et c'est vrai! La dépolitisation des salles de maîtres ou profs a atteint un tel niveau que beaucoup ne voient pas en quoi consiste le danger. Ce positionnement syndical traduit une fébrilité qui se justifie par une peur de se décrédibiliser en cas d'appel à la mobilisation et que celle-ci ne soit pas suivie. Mais il faudrait déjà prendre la mesure du danger. Si c'est une ligne rouge alors il s'agirait de jouer en conséquence. Si le danger est si grave (et il l'est) et que la dépolitisation empêche une lutte contre celui-là, alors la seule manière de lutter efficacement serait de repolitiser les débats. Or, c'est précisément ce que se refusent ces centrales syndicales, en particulier la majoritaire. 

Nous avons donc, de façon tout à fait inattendue, bénéficié d'un "moment" avec la journée du 13 janvier. L'appel intersyndical se limitait à la question sanitaire. On y réclamait des masques, des capteurs de CO2 et un protocole cohérent avec la situation réelle. Mais une fois cette journée réussie à ce point-là et ce fameux rapport de forces pointant enfin le bout de son nez, il y a là un nouveau potentiel à exploiter. Mais pour l'exploiter il aurait fallu faire un travail de repolitisation auparavant. 

Arrêter par exemple de faire comme si notre problème était l'incompétence du ministre alors que ce qui constitue le véritable danger sont sa détermination et sa capacité à "vendre" une mise à mort comme de la bienveillance ou du bon sens "dans l'intérêt de tous". Il y a certes eu des actions, des communiqués, mais pas de stratégie globale au niveau de la communication et de la sensibilisation des collègues, mais aussi des parents (puisque cela concerne vraiment tout le monde). Bref, il n'y a pas eu de moyens mobilisés à la hauteur des enjeux. 

Cela s'explique en partie par la conjoncture sanitaire. En effet, depuis bientôt deux ans, les syndicats enseignants courent après les multiples injonctions contradictoires avec le réel et souvent avec elles-mêmes. Cohérent dans son incohérence, M Blanquer peut dérouler tranquillement sa stratégie du choc. Tétanisés, les enseignants ne sont sortis de leurs gonds ni lors de l'annonce du 43ème protocole sanitaire, ni lors du scandaleux Grenelle de l'éducation ni par exemple lors de la confiscation et de l'instrumentalisation de l'hommage à Samuel Paty. 

Mais maintenant que ce potentiel est là, que les gonds ont enfin lâché, on aurait pu imaginer que ce potentiel serait investi en agrégeant des revendications portant sur toutes ces attaques visant le cœur du métier. Celles justement concernant cette mise à mort annoncée du service public de l'éducation (décrite entre autres ici). Or, en sortant de plus de trois heures de discussions au ministère ce 13 janvier au soir, la première déclaration de la représentante du Snuipp était basée sur la satisfaction concernant la qualité du dialogue avec les ministres. M Véran a même été complimenté sur sa manière toute pédagogue d'expliquer la situation sanitaire. Résultat : bien sûr, les radios et télévisions n'ont pas arrêté depuis lors de déclarer les syndicats "satisfaits" et ayant eu gain de cause. ("Vous vous rendez compte: 5 millions de masques et des contractuels en pagaille!" - résumé succinct mais fidèle de l'émission d'Eric Brunet ce même soir). Comment, le lendemain, convaincre les parents (et l'opinion publique en général) que la mobilisation se poursuit? 

Depuis, les communiqués rectifient quelque peu la trajectoire jubilatoire de sortie de réunion en prônant la poursuite de la mobilisation. Mais dans le communiqué du Snuipp, même s'il réembraye vers l'offensive, deux lignes seulement  concernent "la politique éducative". Ce sont celles sur le report des évaluations nationales de mi-CP. Pas de Marseille ni de Rilhac. Pourtant j'ai bien cherché. Pour quelle raison cette fébrilité et ce refus de revenir sur les anciennes lignes pourtant déclarées "rouges"? Maintenant que l'occasion se présente et que la mobilisation est là, quelle pourrait être la raison de ce non-investissement?

Cela aurait-il détruit cette unité syndicale si précieuse? Il faut bien croire que la raison est là car certains syndicats (en particulier Sud éducation) ont "poussé" vers une nouvelle journée de grève le 20 janvier alors que le Snuipp se cantonne à appeler à la mobilisation du 27 janvier, date de grève interprofessionnelle déjà prévue auparavant. Cette recherche d'unité pourrait ainsi expliquer également l'absence de toute mention de la loi Rilhac et de l'expérience marseillaise dans le communiqué du syndicat majoritaire. Et c'est là que ça devient très problématique car pour avoir cette unité, il faut s'allier avec des alliés objectifs du ministre concernant la casse du métier. Rappelons tout de même que les syndicats SE-Unsa et le SGEN-CFDT soutiennent la loi Rilhac. Même après que le sénateur Max Brisson ait été explicite lors du vote de la loi au sénat. 

Les syndicats qui défendaient cette loi qui est censée donner une "autorité fonctionnelle" aux directeurs d'école arguaient qu'il ne s'agissait aucunement d'une autorité hiérarchique. La nuance est essentielle. En effet, tous les défenseurs de cette loi (y compris les syndicats précités, la députée Cécile Rilhac et donc le sénateur Brisson) n'ont pas arrêté de clamer que les directeurs ne seront en rien des supérieurs hiérarchiques au sein des écoles. Mais une fois la loi votée, voilà que les loups sortent du bois. Ainsi M Brisson est allé jusqu'à citer Jacques Chirac pour expliquer le nouveau rôle des directeurs : "Un chef est fait pour cheffer." Il a aussi été on ne peut plus clair dans cette autre déclaration : "Contrairement à ce que pensent beaucoup de personnes (...) les directeurs jusqu'à présent n'avaient aucune autorité sur les professeurs de l'école qu'ils dirigent. Voilà une curieuse anomalie. (...) Ce que le sénat a fait c'est de leur donner une autorité fonctionnelle." Nous voyons bien que cette autorité fonctionnelle est porteuse d'un potentiel destructeur et que celui-ci est clairement assumé.

Tout ceci nous oblige donc à questionner le sens et la pertinence de cette unité syndicale. Si nous sommes obligés pour lutter contre la casse du métier, de le faire aux côtés de ceux qui soutiennent celle-ci et que de plus, nous devons nous plier à leurs exigences et donc ne pas évoquer ces choses qui fâchent, alors nous nous condamnons d'emblée à l'impuissance. Il me parait évident qu'en nous enchainant de la sorte nous n'avons rien à espérer d'autre que des masques ou des primes. 

Nous luttons juste pour que l'attente de notre mise à mort soit un peu plus confortable et décente. Je reprends volontiers ici l'image des grenouilles qui réclament l'ajout d'un glaçon dans la casserole sur le feu plutôt qu'une échelle pour en sortir. Est-ce vraiment cette stratégie-là qui représente une riposte à la hauteur des enjeux? Surtout lorsqu'on sait bien que des "moments" comme celui que nous vivons ne se produisent que trop rarement. Ne pas les investir pleinement serait désastreux. 

Je rappelle donc que je ne me considère pas comme un anti-syndicaliste primaire en posant un certain nombre de questions. Je suis syndiqué et j'invite tout le monde à l'être. Sans syndicats nous mourrons. On n'aimerait juste pas mourir avec. 

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