S'étouffer avec des carottes - les risques du métier

Le ministre, empêtré dans les affaires, l'accumulation de promesses non tenues et les contrevérités, poursuit ses réformes. La dernière en date, concernant les Réseaux d'éducation prioritaire, est un moyen de plus pour bâillonner les enseignants et offrir des moyens supplémentaires à l'école privée. Comme d'habitude, le tout est enveloppé dans des discours faussement bienveillants.

Alors qu'on les croit coincés, ils accélèrent. Empêtrés dans l'affaire des syndicats se réclamant de l'avenir, empêtrés dans les scandaleuses contre-vérités sur tout un tas de sujets tels le nombre d'élèves et de personnels contaminés, la (non) contagiosité des élèves, le niveau de protection des masques fournis au personnel, empêtrés aussi dans une accumulation de promesses non tenues, à commencer par celle d'une revalorisation "historique", mais aussi de plus petites comme par exemple celle du 27 août où le ministre promettait des masques transparents pour les enseignants des classes Ulis, maternelles et éventuellement CP, les dirigeants répondent à tout cela avec autorité, condescendance et mépris.

Autorité envers la réalité tout d'abord. En plus de toutes les déclarations ministérielles présentant des faits les plus concrets comme les chiffres de contamination de façon à nier une réalité qui pourrait être inquiétante, ou encore le nombre des enseignants "disparus" au printemps dans lequel ils confondaient les malades, le personnel fragile et en télétravail pour ainsi tout balancer aux médias impatients de diffamer toute une profession, le ministère va plus loin. Un fait réel gênant s'est présenté devant eux, le fait que les syndicats étaient contre leurs réformes. Or, ils tiennent à maintenir cette illusion de dialogue social, de bienveillance envers les enseignants qui n'existe bien sûr que dans les paroles destinées aux médias. Ils auraient ainsi tout simplement adapté la réalité à leurs désirs en créant de toutes pièces un syndicat lycéen qui approuve toutes leurs réformes. Le tout aurait été financé par de l'argent public, précision qui mérite d'être signalée.

Autorité envers les enseignants récalcitrants avec des sanctions très lourdes à la clé. Les 3 de Melle 1 et plus récemment des enseignants de Bordeaux en font les frais. Pour l'instant.

Face à la presse (essentiellement Mediapart et Libération pour le moment) qui accuse le ministre et ses proches collaborateurs d'être impliqués dans la création d'Avenir lycéen le ministre répond de façon condescendante en évacuant le sujet. L'utilisation des expressions comme "beaucoup de sauce et peu de lapin" pour éviter de parler des faits rapportés par les enquêtes journalistiques ne peut pas ne pas rappeler les invectives d'un Donald Trump hurlant "Fake news" à la moindre critique. Mais dans ce dernier cas cela faisait hurler de rage tous nos penseurs et analystes habitués des plateaux de télévision. On ne peut pas dire que ce soit le cas aujourd'hui. 

Même condescendance avec les opposants politiques qui réclament l'ouverture d'une enquête parlementaire. Le ministre balaie tout d'un revers de main évoquant à son tour la proximité de La France Insoumise avec certains syndicats étudiants mais aussi se cachant derrière une enquête interne qui sera menée par la Dgesco et qui devra donc enquêter sur elle-même en toute impartialité .

Le mépris, lui, est réservé enfin à tous les enseignants. La non-revalorisation tout d'abord. Annoncée comme historique celle-ci finit tout simplement par être fictive. Ce qui est historique par contre c'est le niveau de décalage permanent entre les mots prononcés par le ministre et la réalité des enseignants. Alors que ceux-ci sont confrontés à une situation inédite depuis le mois de mars, qu'ils gèrent des situations explosives de façon quotidienne, qu'ils s'échinent à appliquer un protocole sanitaire inapplicable, que les difficultés scolaires sont en augmentation depuis le confinement printanier, le moins que l'on puisse dire est que le soutien ministériel est insuffisant. Certains diront inexistant. D'autres encore qu'il aggrave la situation. Disons qu'il y a un peu des trois.

Insuffisant dans les moyens humains. Face à un besoin criant de personnel, le ministre consent au bout de plusieurs mois à recruter... des contractuels dont les contrats s'achèveront au mois de février au plus tard. Contractuels sans aucune formation pour lesquels on comptera sur l'engagement des enseignants titulaires et leur attachement à la réussite des élèves et des conseillers pédagogiques déjà surmenés pour la plupart, pour palier à cette absence de formation. Tout cela à moindre coût si ce n'est l'accroissement de l'épuisement des équipes en place. Nous voyons dans cet exemple comment un soutien insuffisant peut de façon tout à fait insidieuse devenir un facteur aggravant des conditions de travail.

De façon générale, le mépris est la traduction concrète de tout ce fonctionnement ministériel. Un mépris drapé dans de beaux discours médiatiques à base de bienveillance peut s'avérer nettement plus violent qu'un mépris frontal et assumé. Face à ce mépris bienveillant, nombre d'enseignants peuvent ressentir de la culpabilité s'ils songent à émettre des critiques quant aux décisions ou à la gestion ministérielle. Et surtout, ils risquent de se heurter à un mur d'incompréhension de la part de l'opinion publique à laquelle on ressert sans arrêt les déclarations en velours du ministre ou encore les analyses souvent à la limite de la diffamation pondues par les experts télévisuels. Etre maltraité et isolé ne peut qu'exaspérer le monde enseignant et provoquer en masse des troubles psychologiques.

Mais ne serait-ce pas le but du ministre? Isoler et même mettre les enseignants en concurrence les uns avec les autres?

Le projet de réforme concernant les Réseaux d'éducation prioritaire (REP) s'inscrit dans cette logique. L'idée, présentée par Mme Elimas (secrétaire d'Etat à l'éducation prioritaire), est de supprimer les réseaux existants et de les remplacer par des contrats passés entre établissements et rectorats. La fameuse souplesse plus proche du terrain. Mais derrière les arguments ministériels d'efficacité et de bon sens se cache, comme d'habitude, la réalité, beaucoup plus amère que leurs discours. En fonctionnant par contrats les établissements se retrouveront isolés. Pour obtenir un contrat de ce type ou son renouvellement ne devront-ils pas faire preuve de docilité et montrer leur soutien aux décisions gouvernementales? Les établissements avec une forte concentration de syndiqués, de grévistes ou autres récalcitrants seront-ils plus facilement exclus du dispositif que d'autres? L'intérêt de l'élève sera-t-il vraiment au cœur des décisions? On peut en douter quand on connait l'école de demain imaginée par M Blanquer : école à plusieurs vitesses basée sur la méritocratie 

On peut rajouter que grâce à cette dilution de moyens l'enseignement catholique privé devrait bénéficier d'une partie des ressources 5. Après la loi de scolarisation obligatoire dès 3 ans qui avait déjà mis les communes dans l'obligation de financer les écoles maternelles privées 6, voilà un nouveau cadeau que M Blanquer fait à l'enseignement privé, au détriment du public. 

Ainsi cette réforme a de multiples effets : elle prive les élèves du public d'une partie des moyens dont ils bénéficient au bénéfice de ceux du privé; elle permet d'accentuer la pression sur les équipes enseignantes qui devront appliquer les bonnes méthodes du ministère avec le risque de se voir privé de moyens en cas de revendications concernant la liberté pédagogique ou simplement celle d'expression; enfin elle permet également une nouvelle campagne médiatique censée montrer à l'opinion publique combien leur attachement à la réussite de tous est grand, en omettant bien sûr de mentionner quelques détails gênants. Ces contrats joueront le rôle de la carotte mais celle-ci risque de nous étouffer.

La vraie question est que peuvent faire les enseignants pour sortir de cette impasse où on les a acculés. Mais aussi, veulent-ils faire quelque chose? Les syndicats sont dans une situation peu enviable. Ils sont forcés de négocier avec celui qui feint de croire au dialogue social. Faire partie de ce jeu de dupes ne doit pas être agréable. Certains, comme la CGT , franchissent le pas et rompent les pseudo-négociations et refusent de servir de caution aux campagnes de communication ministérielles. D'autres y sont encore. Pour combien de temps? 

La question qui reste pour l'instant sans réponse est pourtant la plus cruciale : comment mobiliser les enseignants dont un trop grand nombre ne s'intéresse pas à ces questions concernant ce présent épuisant et l'avenir proche désespérant. La résignation semble être le sentiment dominant. Mais il s'agit de l'avenir de nos élèves et de nos enfants. Ils méritent qu'on éveille en nous-mêmes des sentiments un peu plus nobles que la résignation ou la peur. 

 

 

1 - Voir cet article d'il y a quelques mois (depuis les sanctions lourdes sont tombées) :

https://www.politis.fr/articles/2020/05/les-trois-de-melle-symbole-de-la-repression-contre-les-opposant-es-aux-e3c-41951/

2 - https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/gironde/bordeaux/changement-direction-enseignants-convoques-au-rectorat-bordeaux-lycee-francois-mauriac-est-greve-ce-lundi-1897734.html

3 - Voir le billet de Claude Lelièvre à ce sujet par exemple :

https://blogs.mediapart.fr/claude-lelievre/blog/251120/une-enquete-maison-propos-dun-syndicat-maison-au-ministere-de-len

4 - Voir par exemple ici, ce qu'il en est :

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/160920/lecture-merite-et-autres-diversions

ou encore :

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/231120/le-lapin-qui-cacha-la-foret

5 - Comme l'a confirmé Philippe Delorme, secrétaire général de l'enseignement catholique :

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/09/25092020Article637366162875579215.aspx

6 - https://www.bastamag.net/Pourquoi-les-ecoles-maternelles-privees-seront-les-grandes-gagnantes-de-la

7 - La CGT éducation a quitté les négociations du Grenelle de l'éducation. Voir ici leur communiqué de presse :

http://www.cgteduc.fr/images/actus_tracts_communiques_declarations/2020/Comm_de_presse_Grenelle.pdf

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