Le lapin qui cacha la forêt

Le scandale concernant le syndicat Avenir lycéen reflète encore une fois la tendance de M Blanquer à maltraiter la réalité. Mais il reste très cohérent dans son œuvre de création de l'école de demain. L'œuvre d'une vie. Nous parlerons donc d'école, mais aussi de liberté, du mérite, des profits et des lapins.

Il est 19h58. M Blanquer est invité depuis 28 minutes déjà sur RTL. Sa première apparition depuis la deuxième salve des révélations concernant le "syndicat" Avenir lycéen. Je finis ma blanquette au moment où LA question est enfin posée. Mais on sait déjà, vu l'heure, qu'il n'y aura pas de relance. Qu'il s'agit donc simplement d'une fenêtre permettant un communiqué ministériel à prendre ou à laisser. Et on se le prend. Comme d'habitude, peu d'originalité dans le choix des arguments : Je dis la vérité et tous les autres, au mieux se trompent, au pire mentent éhontément. Ensuite le ministre n'a plus que le temps de conclure qu'il est content de la demi heure passée en compagnie des deux journalistes et ils se quittent, tous souriants. 

Ce petit épisode n'a absolument rien de surprenant. La tradition est respecté. Le ministre s'essuie les pieds sur le réel tout à sa tâche de moderniser l'école. Révélations des journalistes? "Beaucoup de sauce et peu de lapin". Manipulations des lycéens mineurs? C'est la France Insoumise. L'argent dépensé? J'ai commandité une enquête. L'enquête parlementaire réclamée par l'opposition? C'est bien, "j'aime les enquêtes"

Plutôt que de nous demander quel genre d'enquêtes il aime, s'il est plus Poirot que Holmes, chose qui pourra peut être intéresser des journalistes accrédités, demandons-nous où est la cohérence de M Blanquer. Une seule chose l'intéresse, c'est la transformation du métier enseignant et de l'école en général. Une école au service du capital. Depuis quelque temps je suis impressionné par sa façon d'arriver à placer ses messages pas si subliminaux que ça sur son projet. Son dada sont les fondamentaux et une école méritocratique, donc à plusieurs vitesses par définition. L'individualisation des parcours qui va de pair avec l'individualisation de la société. Avec des gagnants et des perdants. Des méritants et des gueux. Ces derniers étant seuls responsables de leur situation ils n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes, leur manque de volonté, de talent ou de bonne famille.

Ainsi, lors de conférence de presse sur la crise sanitaire du 12 novembre, il arrive à glisser, parmi les détails sur les mesures concernant le protocole sanitaire, que sa priorité c'est "lire, écrire, compter et respecter autrui". Point. Ce soir, sur RTL, il arrive à lier le sport aux activités périscolaires dans la même phrase. Moi, qui ai l'esprit mal placé, je ne peux m'empêcher d'y voir un retour prochain de son 2S2C 1, pas si enterré que ça. 

A l'heure où les enseignants ont déjà subi, entre autres : 

- des promesses de revalorisations "historiques" qui s'avèrent en réalité être une prime de matériel informatique d'un montant de 150 euros annuels;

- des injonctions d'appliquer un protocole sanitaire inapplicable (mais à appliquer uniquement dans les cas où il serait applicable);

- une distribution de masques pas protecteurs mais déclarés protecteurs par le ministre;

- la révélation que ces masques pourraient être toxiques et leur remplacement par d'autres masques pas vraiment protecteurs;

- les calomnies de la part des commentateurs médiatiques sur la lâcheté des enseignants, malicieusement entretenues par le ministre lui-même qui promettait des sanctions contre les "enseignants disparus";

- des affirmations infondées sur la non-contagiosité des enfants pour finir par leur imposer du jour au lendemain les masques dès 6 ans, provoquant ainsi une incompréhension chez de nombreux parents qui s'en prennent du coup aux enseignants, créant ainsi de nouvelles tensions évitables;

- des chiffres sur les contaminations en total décalage avec la réalité, fournis uniquement dans le but de laisser les écoles ouvertes et ainsi accueillir tous les élèves sans frais supplémentaires, et permettre accessoirement à l'économie de fonctionner;

- une hiérarchie de plus en plus autoritaire, fonctionnant à coups de réprimandes et de sanctions, tout en tenant un discours médiatique policé vantant la bienveillance et la confiance  

(je m'arrête ici mais il s'agit d'un sujet inépuisable)

on apprend donc cette histoire de faux syndicat et ses dizaines de milliers d'euros claqués en champagne, cocktails et restaurants. 

 

Quel statut donner à cette affaire? Beaucoup se focalisent dessus et en font une occasion tant espérée de faire démissionner M Blanquer. Et si celle-ci n'était qu'un épiphénomène? En tant que tel il pourrait dissimuler le cœur de la problématique. Et celui-ci est bien le projet de transformation de l'école si cher à M Blanquer. 

Avec l'Avenir lycéen, si tout cela se révèle être vrai, M Blanquer n'aurait rien fait qui sorte de ses habitudes. Adapter la réalité à ses objectifs. Les écoles doivent rester ouvertes? On dira que les enfants ne sont pas contagieux. Nos enseignants sont mal payés? On dira que 150 euros annuels représentent un effort historique. La distanciation physique est inapplicable avec les effectifs complets? On dira de ne l'appliquer que si c'est possible. Trop d'élèves contaminés? On ne les testera plus. Ainsi tous les syndicats lycéens sont-ils contre les réformes? On en créera un qui soit pour. Et on en fera notre interlocuteur favori. Peu importe s'il ne représente personne ou, pour reprendre les termes ministériels, qu'il n'y ait pas de lapin dans la sauce du tout, ou si peu.

Toutes ces pratiques à base de diversions, de manipulations de la réalité sont bien sûr à dénoncer mais il ne faut pas oublier où se trouve la vraie nocivité du projet. Toutes ses réformes favorisant l'inégalité doivent être combattues. La réforme du bac et parcoursup sont déjà passées. Il est en train de donner une direction politique à la recherche 2 pour ainsi l'instrumentaliser au service du recentrage sur les fondamentaux et de l'imposition de méthodes d'enseignement précises aux enseignants, privant ainsi ceux-ci de leur liberté pédagogique et niant leur qualité d'expert concernant le choix des supports et des méthodes d'enseignement.

Tout cela dans le but de créer donc une école à plusieurs vitesses (ce qu'elle est déjà en partie). La méritocratie comme modèle pour la société toute entière. Or, la méritocratie n'est pas neutre. Elle entérine les inégalités et exclut par définition. Dans le but de la promouvoir on créera certes quelques places pour les plus "méritants" d'en bas et on braquera tous les projecteurs sur ceux-ci. Et cette lumière occultera tous les autres, les rendant seuls responsables de leur situation, créant même au passage un sentiment de culpabilité. Ils nous ont laissé une chance et nous ne l'avons pas saisi. Pas su saisir. 

Ceux-là se contenteront de fondamentaux. Puis travailleront si on daigne leur proposer un travail. Et consommeront. Et survivront tout au long de leur existence. 

Nous voyons donc que réduire la question à la personne de M Blanquer et à son éventuelle démission n'est absolument pas suffisant. Tout comme la non-réélection de M Macron n'est pas suffisante, comme le croient tous ceux qui, à gauche, prétendent que changer les choses peut se résumer à "battre Macron". On a déjà battu Sarkozy, puis Hollande, mais pour quel résultat? Tout comme l'abandon de la loi sur la sécurité globale ne rendrait pas pour autant aux journalistes leur liberté bafouée depuis de nombreuses années . Ce n'est pas cette loi qui a obligé les deux journalistes de RTL de sourire à M Blanquer en lui demandant s'il a passé un bon moment avec eux après qu'il leur ait servi sa réponse à base d'allusions culinaires. Ce n'est pas non plus cette loi qui a empêché les rédactions à relayer le cri d'alarme lancé en mai déjà par de hauts fonctionnaires du ministère de l'Education Nationale pour dénoncer le projet réactionnaire de M Blanquer 

Nous courons au rythme imposé par les gouvernants. Nous nous épuisons à dénoncer et soigner les symptômes pendant que la maladie se métastase. Les journalistes défendent leur liberté d'informer, les enseignants leur liberté pédagogique, les artistes leur liberté de créer, les soignants, les chômeurs, les retraités...chacun essaie de se défendre comme il peut. Et chacun peut peu. Trop peu. Trop seuls.

Il est urgent de se poser la question si la société soumise au capital et aux profits des plus riches est notre seul horizon. Si nous souhaitons continuer de nous y enfoncer de plus en plus ou bien de chercher un autre chemin où l'humain reprendrait une place autre que celle de créateur de richesses en tant que moyen de production et consommateur.

Une école de compétition ou de coopération? Formant des citoyens éclairés ou de la main d'œuvre consommatrice? Trop peu d'enseignants se sentent concernés par ces questions, se contentant de mécontentements ponctuels. Ainsi, avec ou sans M Blanquer, l'avenir de notre métier ne risque pas d'échapper à la casserole. Tel le lapin de la métaphore ministérielle. Ou le homard du "syndicat" lycéen. 

 

 

 

 

1 - 2S2C, ou le projet de débarrasser les programmes des activités sportives et culturelles et de confier celles-ci aux communes, avec toutes les inégalités que ça entraînera, et avec la boîte de Pandore que cela pourrait ouvrir. A lire ici :

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/200520/2s2c-et-equides-en-bois

2 - Voir la réaction des chercheurs en sciences de l'éducation et en didactique des disciplines :

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/11/20112020Article637414537255623721.aspx

Mais aussi celles de Roland Goigoux, complémentaires et cherchant à ajuster la riposte :

https://blogs.mediapart.fr/roland-goigoux/blog/191120/discredit-scientifique

https://blogs.mediapart.fr/roland-goigoux/blog/181120/debat-entre-chercheurs-en-sciences-de-leducation

3 - Ce problème structurel ne se résume pas à une loi particulière :

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/300920/journalisme-liberte-sous-controle

4 - Voir ici :

http://www.cafepedagogique.net/lexpresso/Pages/2020/05/14052020Article637250435761243497.aspx

Ou ici, concernant le (non) traitement médiatique :

https://blogs.mediapart.fr/jadran-svrdlin/blog/160520/des-renards-au-110-rue-de-grenelle

 

 

 

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