(après et à la suite de "la gauche gauchie")
Pour introduction, rappel de la question : que penser de cette impuissance, qui semble nous accabler indéfiniment, à produire solidairement une alternative au monde capitaliste suicidaire que nous avons construit ? Quelle est cette entrave, qui sans cesse nous condamne à faire du surplace dans l'affrontement de nos chapelles au lieu de construire par la contribution coopérative ?
Hypothèse.
Dans le titre de son dernier billet, "Rendre crédible une alternative de gauche", Raoul Marc Jennar utilise ce mot si peu anodin : "crédible".
C'est le mot qu'initialement (avant la publication de R.M.Jennar) j'avais également choisi pour qualifier dans le petit paragraphe introductif du billet précédent celui-ci, cette "... alternative, si ce n'est consensuelle, du moins capable d'établir un rapport de force favorable, autrement dit de solidariser une majorité souveraine" que nous sommes en incapacité collective de faire émerger.
Puis, j'avais opté pour cette formulation beaucoup plus neutre et factuelle, cette longue périphrase qui n'en est pas tout à fait une, considérant que "crédible" posait et imposait en introduction, et comme prémisse explicite qui en fait ne l'est pas du tout, ce qui vraisemblablement est au coeur de la problématique posée et de l'éventuelle discussion à nourrir.
"Crédible" renvoie bien sûr à "croyance".
Et parler de croyance quand nous sommes dans le débat politique, à gauche, ne va pas forcément de soi, en dépit du fait que l'expression est relativement courante.
Il y a matière à explicitation.
Mais en l'occurrence il faut me semble-t-il (au moins dans un premier temps) nous écarter du débat sémantico-philosophique, pour ne considérer que les aspects pratiques suggérés par, "établir un rapport de force favorable,... solidariser une majorité...".
(Je dis "dans un premier temps" car en effet l'usage des mots suppose qu'ils soient communs, et la nécessité de vérifier cette commune acception peut très vite s'imposer. Pour ceux qui pourraient être curieux, nous avions eu il y a quelques temps, sur ce sujet, plusieurs échanges intéressants ici, ici et ici et encore là)
S'agissant de construire un rapport de force électoral, il ne s'agirait donc en fait que d'élaborer une hypothèse "crédible", d'en appeler à la croyance... de séduire.
Et nous voici immédiatement rabattus vers l'actualité de cette campagne électorale pour 2012 qui débute par les primaires socialistes et agite nos esprits critiques et/ou partisans.
Nous sommes bien là en effet dans le spectacle de la politique marketing et de la prise de pouvoir des stratèges de la séduction, en prélude à la prise du pouvoir tout court, à mille lieues de ce que devrait être nous semble-t-il un appel à l'exercice d'une délibération de citoyens majeurs.
Sauf que, crédible peut aussi vouloir dire "réaliste". C'est à dire réalisable. Et c'est bien ce message que s'efforcent et vont s'efforcer de faire valoir tous les candidats dans leurs exercices de séduction.
En parfaite cohérence par ailleurs avec le principe démocratique qui veut que la puissance publique étant mise par le souverain au service d'un projet, rende ce dernier de fait réalisable... par la volonté du souverain.
Or s'est bien en particulier à ce principe que s'adossent tous les tenants de gauche d'une alternative plus ou moins souverainiste et "démondialisatrice", postulant la nécessité de rompre avec l'engagement de la France au sein de l'Union Européenne (en principe, ou selon sa forme actuelle, c'est selon), comme préalable nécessaire à la mise en oeuvre d'une politique réellement de gauche. Faut-il y voir aussi la première pierre d'une alternative au capitalisme ? Il est permis d'en douter.
Ainsi s'affrontent à gauche deux prétendus réalismes :
- Celui d'une gauche qui se veut réaliste donc réformiste mais n'est plus à gauche selon la deuxième, et s'avère en tout cas incapable, et nous désespère, de nommer (c'est me semble-t-il fondamental) et de mettre en perspective une alternative au capitalisme,
- Celui de cette autre gauche, revendiquée plus authentique, qui se veut tout aussi réaliste, qui excelle dans l'art nécessaire mais non suffisant de l'analyse critique, mais ne parvient pas mieux à dessiner au delà de ruptures formelles à court terme, l'alternative si nécessaire.
Pourtant, une aspiration consensuelle, qui pourrait éventuellement fonder l'émergence de cette alternative au capitalisme que tous les courants rêvent de porter, est semble-t-il en train de gagner du terrain au delà de tous les clivages stratégiques et partisans : inverser le rapport d'assujettissement qui soumet plus que jamais le politique à l'économie et plus concrètement, conditionne la prise de décision politique à l'inocuité de ses conséquences pour les pouvoirs économiques en place, c'est à dire au fond, les oligarchies.
Et c'est bien cette aspiration qui légitime à juste titre le rappel au principe de souveraineté, essentiel à la démocratie, qu'invoquent les "démondialisateurs" pour inscrire en mesure emblématique de leurs projets/programmes politiques la déconstruction de l'actuelle Union Européenne et l'abandon possible si ce n'est probable de l'euro.
Il n'est pas possible alors de ne pas observer avec un regard critique que cette position est paradoxalement fondée sur les analyses d'économistes devenus prescripteurs en politique. Notamment Jacques Sapir, en première ligne depuis longtemps, et Frédéric Lordon selon son papier dans le Diplo. d'août dernier, beaucoup plus engagé dans l'arène politicienne que son billet du même mois "Le commencement de la fin." sur son blog. (Les économistes atterrés pour leur part demeurant à travers leur manifeste plus à distance à la fois de cette question des institutions supranationales et d'engagements partisans.)
Certes, tous ces travaux sont édifiants et les diagnostics posés sur l'économie affutés. Mais n'y manque-t-il pas justement quelques ingrédients, que ne sauraient fournir la seule science économique, essentiels au politique en revanche ?
Par ailleurs, les tenants du réformisme social-démocrate, allant parfois jusqu'à se revendiquer "sociaux-libéraux" ne font pas mieux.
Adossés à des écuries d'économistes (voir l'article "Enquête sur ces économistes engagés dans la primaire PS"), eux aussi et plus encore fondent leur prétendu réalisme sur une idéologie toute aussi comptable qui laisse nombre d'ingrédients de côté. Est-elle seulement à même de rendre compte du réel globalisé qui est aujourd'hui le nôtre... qu'on le veuille ou non.
Et au final, toutes ces projections en politique ainsi amputées de l'essentiel sont-elles justes et réalistes ?
Qu'est-ce que l'essentiel en politique ?
La fabrique de l'opinion.
La fabrique de l'opinion... qui n'obéit pas qu'aux rationalités économistes et comptables, loin de là, et fort heureusement (soyons cohérents).
La fabrique de l'opinion qui suppose d'agir en contexte, c'est à dire dans la complexité, à distance curieuse mais critique, au rique d'anachronismes ou de contresens, des expertises spécialisées ou fragmentaires, aussi rationnelles et sophistiquées soient-elles.
La fabrique de l'opinion qui nous ramène à tout ce qui ne peut être ni mesuré, ni quantifié, ni calculé.
(prolongement : Après l'économie...)