Le bilan de Nicolas Sarkozy : la réalité a dépassé l’appréhension

En avril 2007, j’avais rédigé une tribune exprimant mon rejet de la candidature de Nicolas Sarkozy, et mon refus de me prononcer en faveur de celui-ci au second tour si par malheur devait se reproduire la catastrophe électorale de 2002, car – concluais-je – « l’on ne choisit pas entre la peste brune et le choléra grisâtre».

En avril 2007, j’avais rédigé une tribune exprimant mon rejet de la candidature de Nicolas Sarkozy, et mon refus de me prononcer en faveur de celui-ci au second tour si par malheur devait se reproduire la catastrophe électorale de 2002, car – concluais-je – « l’on ne choisit pas entre la peste brune et le choléra grisâtre». A l’époque, Mediapart n’existait pas, et aucun journal français ne se hasarda à publier mon texte, jugé sans doute trop violent dans l’air confiné qui nous tient désormais lieu de liberté de la presse. Je recourus donc au procédé qui avait permis à d’illustres prédécesseurs, depuis le XVIIe siècle, de contourner la censure, officielle ou implicite, dans l’Hexagone en trouvant refuge intellectuel chez l’un de nos voisins où souffle un autre vent : en l’occurrence, la Suisse, dont Le Temps m’accorda l’hospitalité, le 30 avril 2007, ce dont je ne saurais trop le remercier.

Cette tribune, je l’ai souvent relue, en la trouvant décidément très modérée au regard ce que nous a réservé le calamiteux quinquennat dont nous avons « maintenant » l’opportunité de pouvoir nous échapper. Je la publie à nouveau parce que l’enjeu politique est demeuré le même qu’il y a cinq ans. Certes, Madame Fille ne portera pas au second tour les couleurs du Front national. Mais les paroles et les actes de Claude Guéant et le centre de gravité que son maître présidentiel a choisi de donner à sa campagne, sous l’influence de son conseiller Patrick Buisson et de sa propre hybris, ont démontré que la candidature de Marine Le Pen était au fond superflue. Comme je l’écrivais en 2007, « le national-libéralisme est au libéralisme ce que le national-socialisme est au socialisme » (1). Par ailleurs –et j’y reviendrai ultérieurement– le bilan de Nicolas Sarkozy, du point de vue de la Realpolitik, est si consternant que l’incompétence dont je le créditais est aujourd’hui devenue une évidence (2).

Ceux qui ont raillé la prétendue mollesse de François Hollande se voient désormais, selon leurs opinions, mortifiés ou rassurés. Et, faute d’avoir le talent de proposer une nouvelle version de la fable du lièvre et de la tortue, je lui substituerai un ersatz sous forme de slogan électoral : surtout par gros temps, mieux vaut un capitaine de pédalo que le commandant du Titanic !

 

Avril 2007 : « Pourquoi je ne me rallierai pas au national-libéralisme »

Il est beaucoup de raisons de voter pour Ségolène Royal, si l’on est de gauche, et pour François Bayrou, si l’on est du centre ou de droite. Mais je ne me sens aucune corne pousser, qui pourrait m’amener à voter national-libéral. Le national-libéralisme est au libéralisme ce que le national-socialisme est au socialisme : une alouette de libéralisme, et un cheval de nationalisme. Le national-libéralisme, c’est le libéralisme pour les riches, et le national pour les pauvres. Nicolas Sarkozy est national-libéral. Sa démarche louvoyante ne  répond de façon moderne et constructive à aucun des problèmes qui se posent au pays. Son élection plongerait celui-ci dans une crise sociale qui bloquerait immédiatement toute réforme. Elle serait dangereuse pour les libertés publiques. Elle bafouerait les valeurs constitutives de la République française dont elle modifierait en quelque sorte l’équation génétique.

Le programme économique et fiscal de Nicolas Sarkozy est libéral, son orientation en matière de politique étrangère est atlantiste et sioniste. Il déguise l’un et l’autre sous le couvert de l’appel à la nation. Il conçoit celle-ci de manière obsidionale, sécuritaire, exclusive. Il pense que l’immigration met en danger sa pureté, son authenticité. Il tend à associer l’immigration à l’islam, et ce dernier à des histoires de mouton que l’on égorge dans les baignoires. Mais il est prêt à réinventer les « bureaux arabes » de la colonisation française et à  coopter des élites musulmanes pour leur confier l’administration des banlieues. Car le traitement identitaire et communautariste du peuple lui paraît préférable à la reconnaissance politique de la pauvreté. Il choisit donc d’ethniciser la question sociale des banlieues pour se poser en défenseur de l’« identité nationale » et pour protéger ses options économiques libérales de la contestation populaire. La combinaison néo-vichyste de l’« immigration » et de l’« identité nationale » confie une fois de plus à l’Etat – à un ministère – l’écriture de l’histoire de la nation et la délimitation de cette dernière. Elle est anti-démocratique parce qu’elle les confisque aux citoyens et à la société. Et aussi parce que la démocratie est la séparation de la mémoire et de l’Etat, autant que de l’Eglise et de l’Etat, pour reprendre la formule du philosophe Olivier Abel. Un ministère de l’Immigration et de l’identité nationale serait potentiellement totalitaire parce qu’il assignerait aux individus leur identité et leur capacité civique en fonction de leur origine, de leur religion et pourquoi pas demain de leur « race ». Ce néo-vichysme ne peut surprendre dans la bouche d’un homme qui s’est écrié à l’adresse des immigrés et des Français d’origine étrangère : « La France, tu l’aimes ou tu la quittes !» Au nom du pays près, c’est le slogan du parti turc d’extrême droite, le MHP : « La Turquie, tu l’aimes ou tu la quittes ! ». Voici au moins un point de cohérence dans la pensée de Nicolas Sarkozy : celui-ci est hostile à l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, le MHP aussi. A chacun ses affinités…

Cette conception, philosophiquement inacceptable, de la nation est régressive et réactionnaire. Politiquement et moralement, elle nous a égarés dans le passé. Aujourd’hui, elle nous interdirait de saisir le monde à bras le corps et nous confinerait dans des combats d’arrière-garde, au nom de la défense passive de notre « identité », de notre « culture », de notre « souveraineté ». Comme si celles-ci étaient prises dans un jeu à somme nulle avec la « globalisation » et devaient se protéger derrière une ligne Maginot dont notre histoire nous a enseigné l’efficacité ! En dépit de ses aigreurs schizophréniques, la société française vaut mieux que cela. Elle le démontre d’ores et déjà par ses familles, ses entreprises, ses institutions scientifiques et universitaires, ou sur sa scène artistique, dans sa gastronomie, dans ses mœurs quotidiennes. Les unes et les autres sont largement ouvertes au vent du grand large, sans être moins « françaises » pour autant. Or, le national-libéralisme, c’est le monde pour les riches et l’hexagone pour les pauvres ; le cosmopolitisme pour les uns, et le bantoustan culturel pour les autres.

C’est aussi plus de bureaucratie et moins de liberté pour chacun. La supercherie du néo-libéralisme est de faire croire qu’il est synonyme de moins d’Etat et donc de diminution des dépenses publiques. Il est en réalité la privatisation de ces dernières. C’est l’usager qui assume au quotidien le coût de l’affaiblissement des services publics : en attendant devant les guichets de la poste faute de préposés en nombre suffisant, en étant contraint de rouler des kilomètres pour trouver une administration, en payant de plus en plus cher un service dégradé, en se voyant facturer le moindre appel pour obtenir un renseignement jadis gratuit ou faire une réservation désormais obligatoire. C’est aussi le travailleur qui doit maintenant prendre en charge les contraintes bureaucratiques, au détriment de sa productivité et de sa vie personnelle : le dentiste ou le médecin la gestion de l’assurance-sociale, le chercheur la collecte et l’administration de ses crédits, le commerçant le prélèvement de ses impôts et de ses cotisations. Le néo-libéralisme n’a pas desserré d’un iota le carcan bureaucratique. Il l’a mis dans nos têtes et sur nos agendas. Chacun devient son propre fonctionnaire.

De surcroît le libéralisme mâtiné de nationalisme attaque les libertés publiques. Jamais le contrôle policier des citoyens n’a été aussi systématique et perfectionné, sous le couvert des principes patelins de « précaution » et de « sécurité ». Jamais le nombre des détenus n’a été aussi élevé, au nom d’une « lutte contre la délinquance » qui est une lutte contre les pauvres et  que l’on entend désormais entamer dès la maternelle. Mais ce sont des compagnies aériennes privatisées qui informent les services américains de renseignement de nos habitudes personnelles et ont évidé l’exercice du droit constitutionnel d’asile en contrôlant les passeports à l’embarquement. Ce sont aussi des compagnies privées de sécurité qui filtrent les consommateurs d’après leur faciès à l’entrée des supermarchés ou dans les couloirs du métro. Le néo-libéralisme amplifie la tutelle de l’Etat sur nos vies en en privatisant l’exercice concret. De même, sous l’Ancien Régime, des personnes privées, les fermiers généraux, servaient-ils l’absolutisme en assurant la levée de la gabelle et la fourniture aux armées, non sans se servir eux-mêmes au passage.

Le projet national-libéral est funeste pour nos intérêts individuels et pour l’avenir de la France. Qui plus est, l’homme qui le représente dans l’arène électorale est dangereux. Que l’on ne me blâme pas pour une attaque ad hominem ! Un dirigeant politique qui a organisé avec tant de soin son propre culte de la personnalité – Nicolas par ci, Nicolas par là ! – ne saurait s’en effaroucher. Cet homme est dangereux par sa méthode. Avec sa virilité de chef de rayon, avec son imitation neuilléenne de la gouaille populaire, il est le pénultième interprète d’un répertoire populiste éculé : celui du « y a qu’à », en l’occurrence « kärcheriser ». Les émois banlieusards de 2005 nous avertissent que cette approche est inappropriée. Elle nous jetterait inéluctablement dans un conflit social dont le premier résultat serait de mithridatiser toute réforme pour la fin du quinquennat. Sauf à passer en force policière, au prix de conséquences incalculables. Les Français demandent de l’autonomie sociale, du respect, de la dignité, du dialogue, et non des rodomontades machistes d’un autre âge. Ici, j’avoue ma perplexité : comment un leader qui se réclame du futur et de la « rupture », il est vrai contre toute vraisemblance, peut-il être si ringard ?

L’homme est également dangereux par la médiocrité de ses compétences gouvernementales. Son bilan à l’Intérieur - son domaine d’excellence, de son propre choix - est statistiquement mitigé, socialement catastrophique et professionnellement désavoué par les policiers eux-mêmes lors de leurs dernières élections syndicales. De l’avis des démographes et des économistes, son objectif de l’immigration « choisie » est illusoire et contre-productif.  Belle illustration des limites du « y a qu’à », son grand fait d’armes en la matière, la fermeture de Sangatte, n’a rien résolu et a disséminé l’errance des sans-papiers dans tous les ports de la mer du Nord et de la Manche. Ses provocations dans les cités ont eu le résultat que l’on connaît et l’ont de facto interdit de séjour dans les banlieues. Piètre performance pour un ministre de l’Intérieur qui prétendait y rétablir l’Etat de droit ! Son action à l’Economie et aux Finances a été à peu près inexistante, singulièrement en matière de réforme de la fiscalité. Sur le plan diplomatique il a accumulé les bourdes : il est inadmissible pour un responsable politique de critiquer son pays à l’étranger, comme il l’a fait à Washington, ou de cautionner les accusations d’antisémitisme proférées à l’encontre d’un gouvernement français, comme il s’y est complu après les déclarations scandaleuses d’Ariel Sharon à l’encontre de Lionel Jospin. Quant à sa vision atlantiste du système international, elle manque de consistance. On voit mal le contenu de l’union méditerranéenne qu’il appelle de ses vœux alors que le Partenariat euro-méditerranéen est déjà vide de toute substance autre que sécuritaire. Il entretient l’opinion publique dans l’illusion d’un « plan B » qui épargnerait à l’Union européenne l’adhésion de la Turquie, alors que la participation de cette dernière à la plupart des autres institutions européennes et l’Union douanière de 1996 constituent d’ores et déjà ce « partenariat stratégique » dont Ankara ne se satisfait pas. Il ne nous dit rien de la manière dont il affronterait la dégradation formidable de la sécurité collective que provoqueraient le basculement dans l’ultranationalisme d’une Turquie évincée, la poursuite de la fuite en avant israélienne, une confrontation militaire avec l’Iran, l’extension de la guerre en Afghanistan, voire au Pakistan. Il voit l’Afrique par le petit bout de la lorgnette, celui de l’immigration, et il entend inféoder l’aide publique au développement au traitement policier de cette dernière. Il ne connaît de la Chine que la coopération policière. Et son mini-traité constitutionnel européen porte bien son nom. Pour ce qui est de la politique étrangère, Nicolas Sarkozy est sous dimensionné quand bien même ses options sécuritaires, atlantistes et sionistes précipiteraient la France dans un rapport antagonique avec une bonne part du monde arabo-africain et ruineraient son crédit dans nombre de pays.

L’homme est enfin dangereux car il n’est pas républicain dans son comportement personnel. Il n’est pas républicain de convoiter la femme dont on célèbre le mariage en tant qu’officier municipal, ainsi qu’il a été rapporté dans le portrait que Libération a consacré à Cécilia, sans provoquer le moindre démenti ni à vrai dire le procès en diffamation qu’eût supposé cette accusation de forfaiture (Libération, 8 juillet 2004, p. 40). Il n’est pas républicain de confier à son épouse de la sorte conquise des fonctions politiques dans son propre ministère et de brouiller la frontière entre le public et le privé. Il n’est pas républicain d’enfreindre la loi en divulguant l’identité d’un mineur délinquant tarbais, J. G., comme l’a fait Nicolas Sarkozy le 6 juillet 2005 sur Europe 1. Il n’est pas républicain d’afficher son mépris à l’encontre des diplomates ou des magistrats comme s’y est laissé aller le candidat à de multiples reprises, dans l’exercice de ses fonctions officielles. Il n’est pas républicain de reprendre le portefeuille de l’Intérieur pour empêcher ses adversaires de vous nuire, ni de supputer immédiatement la date de son départ pour convenance électorale, ainsi que s’en est confié le président de l’UMP en 2005 à la nuée des journalistes qui bourdonnaient autour de lui. Il n’est pas républicain de recommander aux maires de signer le parrainage de candidats nommément cités qui vous seront commodes lors du premier tour des présidentielles, lorsque l’on est ministre des Collectivités territoriales. Il n’est pas républicain d’organiser des rafles de clandestins aux abords des restos du cœur et des écoles. Il n’est pas républicain d’entretenir une intimité aussi poussée que celle de Nicolas Sarkozy avec les propriétaires des médias et de l’édition. Il n’est pas républicain de flirter avec Vichy pour capter le capital de Jean-Marie Le Pen, ni de remettre en cause le droit du sol, d’attenter à la vie privée des familles, d’instaurer le monopole de l’Etat ou plutôt de sa police dans la définition de la nation.

Je ne voterai donc pas « national-libéral » même si la seconde branche de l’alternative est « nationale-nationale », car l’on ne choisit pas entre la peste brune et le choléra grisâtre.

 

Avril 2012 : Est-il besoin d’actualiser cette tribune en ce 23 avril 2012 ? Quelques noms à retirer ou à ajouter. Mais, pour le reste, elle me semble hélas avoir gardé son sens, y compris dans sa conclusion si j’ai bien entendu Nicolas Sarkozy et ses porte-parole au soir du premier tour, annonçant la continuation de la partie de Trivial Pursuit avec Marine Le Pen en guise de stratégie électorale. A dire vrai, le Président sortant et pas encore sorti ne peut plus en avoir d’autre, dès lors qu’il n’a eu de cesse, depuis 2002, de légitimer le répertoire idéologique et identitaire du Front national pour emporter la succession de Jacques Chirac. De toute évidence, la route national-libérale de Paris à Budapest est maintenant ouverte. Il ne reste plus qu’à savoir si nous l’emprunterons le 6 mai.

 

(1) Je me permets de renvoyer à ma Lettre ouverte à Jean-François Copé à propos des prières et des libations de rue (4 avril 2011) ainsi qu'au billet du 1er avril 2011, La chimère de l'islam.

(2) Voir, dans le domaine de la politique étrangère : Afghanistan: constat présidentiel d’un échec annoncé (14 janvier 2012), Plusieurs raisons pour lesquelles Claude Guéant doit démissionner (16 janvier 2012), La vérité d’Etat sur le génocide des Arméniens: crétinisme ou cynisme? (10 janvier 2012), Nicolas au Sahara (26 mars 2012), L'Afrique de l'Ouest deviendra-t-elle à la France ce que l'Amérique centrale est aux Etats-Unis ? (1er juillet 2011), La fuite en avant de Recep Tayyip Erdoğan (11 novembre 2011), Turquie : les leçons d'un scrutin (17 juin 2011), J + 7 en Côte d'Ivoire (18 avril 2011), Suicide intellectuel (17 février 2011), Indécences franco-tunisiennes (17 janvier 2011), Quelle politique africaine pour la France ? (25 octobre 2010), Le piège de la lutte anti-terroriste en Afrique de l'Ouest (28 juillet 2010) et Fausses frayeurs, vraies erreurs, ou comment «perdre la Turquie» (8 juillet 2010).

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