Transport des masques : un scandale de plus.

Pour tenter de réparer l’impéritie qui a précédé, l’importation d’1 milliard de masques chinois, confiée à une société russe, devrait coûter entre 600 et 700 millions d’euros. A ce prix-là, il n’était pas possible de « produire en France » ?

Lors d’une manifestation des personnels hospitaliers, en décembre 2019. Lors d’une manifestation des personnels hospitaliers, en décembre 2019.

« L’Etat compte les sous. On va compter les morts ». Ce slogan, brandi en décembre 2019 par les manifestants hospitaliers, après de longs mois d’un mouvement de grève parti des services d’urgence parisiens, Emmanuel Macron n’en a visiblement jamais été informé. De même, l’annonce de la démission collective de leurs fonctions administratives, le 14 janvier 2020, de 1.100 chefs hospitaliers pour dénoncer le manque de lits, de personnel et de matériel, n’a-t-elle sans douter pas franchi les portes de l’Elysée. Forcément, dans ces conditions, le président de la République ne pouvait pas savoir ! Tel est en tout cas le sens de la requête en exonération qu’Emmanuel Macron a lancée hier, 31 mars, lors de sa visite à l’usine Kolmi-Hopen à Saint-Barthélémy-D'Anjou, admonestant « celles et ceux qui construisent des certitudes avec les connaissances d'aujourd'hui quand ce n'était pas celle d'hier », qualifiant d'«irresponsables» ceux qui, par leurs critiques de la gestion de la crise du Covid-19, «cherchent déjà à faire des procès, alors que nous n'avons pas gagné la guerre ».

 Irresponsables, les collectifs Inter-Urgences et Inter-Hôpitaux, la Coordination nationale infirmière (CNI), Act-Up Paris et l’Association de défense des libertés constitutionnelles (Adelico), qui ont déposé devant le Conseil d’Etat, ce lundi 30 mars, un recours en « référé mesures utiles » pour « contraindre » le gouvernement à réquisitionner les usines permettant de fabriquer les masques, tests et médicaments nécessaires à la lutte contre l’épidémie de coronavirus.

Irresponsable, le collectif de plus de 600 médecins qui a porté plainte devant la Cour de justice de la République contre l’ancienne ministre de la Santé Agnès Buzyn et le Premier ministre Édouard Philippe, accusée de « mensonge d’État ». Irresponsables, les 365.000 personnes qui ont d’ores et déjà signé, sur change.org, la pétition pour soutenir cette initiative.

Tout autant irresponsables, les salariés de l’ancienne entreprise Perian, achetée en 2010 par la multinationale Honeywell qui l’a fermée en septembre 2018, délocalisant la production de masques en Tunisie. Située à Plaintel, dans les Côtes-d’Armor, cette usine était capable de fabriquer 200 millions de masques par an. Jeudi 26 mars, l’Union syndicale Solidaires des Côtes d’Armor a publié un communiqué dénonçant un « scandale d’État », et réclamant une remise en route du site industriel. C’est comme crier dans le désert : en 2018, les sections CGT et CFDT de l’usine de Plaintel s’étaient déja adressées à Emmanuel Macron et au ministre de l’Économie, Bruno Le Maire. En vain... (A lire sur le site de Reporterre).

pinocchio

La défense du chef de l’Etat se résume en quelques mots : puisque l’événement est inouï et imprévisible, on ne pouvait le prévoir ni a fortiori l’anticiper. Passons muscade, suivez mon blanc panache et vive la France unie.

A dire vrai, si les salarié.e.s avaient tenu à offrir un masque à Emmanuel Macron, cela eut pu être celui de Pinocchio. Car le « moi pas pouvoir savoir » ne résiste pas à l’épreuve des faits.

« Moi pas savoir » qu’en février 2018, lors du World Government Summit, Tedros Adhanom, le directeur général de l’OMS avait alerté : « Une épidémie dévastatrice pourrait commencer dans n’importe quel pays à tout moment et tuer des millions de personnes parce que nous ne sommes pas encore prêts » ?

canard-enchaine

« Moi pas savoir » qu’en mai 2019, Santé Publique France a remis un rapport d’experts, demandé par la Direction générale de la santé (DGS)  « afin de disposer d'un avis relatif à la stratégie d'utilisation des antiviraux pour faire face à une pandémie et au dimensionnement des stocks stratégiques nationaux d'antiviraux en s'appuyant sur des éléments probants » (révélé en exclusivité  ici) ? Laconique, le professeur Jean-Paul Stahl, spécialiste des maladies infectieuses et tropicales, qui conduisait le groupe d’experts en charge du rapport, ironise dans Le Canard enchaîné : « je ne sais pas si ça à servi à caler une table au ministère. »

Agnès Buzyn, pas savoir non plus ? En pleine bataille coronavirale, la ministre de la Santé a démissionné pour replacer au pied levé le masturbateur grivois dans la campagne des élections municipales à Paris. Amen.

L’influent Thomas Fatome, directeur adjoint de cabinet d’Edouard Philippe, qui fut auparavant le conseiller santé, dépendance et politiques sociales auprès de Nicolas Sarkozy à l’Elysée, puis directeur de la Sécurité sociale, pas savoir non plus ?

Et la propre conseillère santé d’Emmanuel Macron, Anne Fontanel, pas savoir non plus ? Le 22 janvier, elle aussi a quitté le navire élyséen pour aller participer à la campagne de son mari, Alain Fontanel, candidat LREM à Strasbourg. Amen, bis repetita. Elle n’a été remplacée que début mars, par Anne-Marie Armanteras de Saxcé. Pendant tout le mois de février, alors que la pandémie pointait le bout de son nez, il n’y avait donc à la Présidence de la République, aucun.e conseiller.e santé.

On comprend qu’il faille aujourd’hui mettre les douchées doubles, et de préférence à la hussarde. C’est ainsi qu’a été appelé à la rescousse le général Richard Lizurey, chargé d’assister le Premier ministre dans l’organisation interministérielle de la gestion de crise du Covid-19. Ainsi que l’écrit Reporterre, « cet ancien directeur général de la gendarmerie nationale a été en première ligne dans la répression des mouvements sociaux et écologistes ». En 2018, il avait mené l’évacuation de la Zad de Notre-dame-des-Landes. C’est encore lui qui avait promu Alexandre Benalla au grade de lieutenant-colonel dans la réserve. Aucun doute : c’est vraiment l’homme de la situation !

 Au son du clairon

Les grandes manœuvres ont donc commencé. Au son du clairon, le Premier ministre a annoncé  l’achat et la livraison, depuis la Chine, d’un milliard de masques (quelques heures plus tôt, le nombre indiqué était de 650.000) ; l’acheminement desdits masques étant prévu par un pont aérien et des rotations hebdomadaires jusqu’au 30 juin.

Pourquoi cette date du 30 juin, alors que le confinement est, à ce jour, prévu jusqu’au 15 avril. Si le gouvernement prévoit, comme il est probable, que la période de confinement sera beaucoup plus long, pourquoi ne pas avoir le courage de le dire dès à présent ? Ou bien, le gouvernement se montrait-il  (pour une fois) prévoyant, en anticipant sur une éventuelle « seconde vague » du virus ? Là encore, pourquoi ne pas le dire clairement ?

Usine de fabrication de masques à Handan en Chine, le 28 février 2020. © STR/AFP Usine de fabrication de masques à Handan en Chine, le 28 février 2020. © STR/AFP

La seconde question qui se pose : pourquoi tous ces masques sont-ils achetés en Chine ? En l’état, certes, et par un coupable manque d’anticipation, la production française ne suffit pas à faire face à la demande. En Chine, lorsque l’épidémie a commencé, en un mois, le pays a augmenté de 450 % sa capacité de production de masques pour atteindre plus de 110 millions d’unités quotidiennes, rapportait Libération. Pourquoi ce qui fut possible ne serait pas (dans une certaine mesure) possible en France ?

Il y a un business du masque. Comme je l’écrivais ici, certains géants de la pétrochimie et de la construction automobile s’y sont allègrement lancés. China Petroleum and Chemical Corporation a investi l’équivalent de 25 millions d’euros dans la fabrication de masques médicaux. Le magazine Auto Moto rapporte que le constructeur automobile BYD auto (basé à Shenzhen et notamment soutenu par l’investisseur américain Warren-Buffet) s’y est pareillement converti. Les 1 300 employés initialement dédiés à la production des voitures de la firme ont été sommés de produire environ 5 millions de masques chaque jour, et 300 000 flacons de désinfectant. SGMW et Saic Motor, fabriquent quant à eux environ deux millions de masques chaque jour.

En France ? Hier, Emmanuel Macron la constitution d’un consortium mené par Air Liquide, qui rassemble le spécialiste des équipements électriques Schneider Electric, l'équipementier automobile Valeo et le constructeur PSA, et qui s’est donné l'objectif de fabriquer "d'ici mi-mai 10.000 respirateurs" pour équiper les hôpitaux débordés par les cas graves de malades contaminés par le coronavirus.

On ne va pas cracher dans la soupe, c’est bien. Mais puisque « nous sommes en guerre » et qu’il faut désormais « produire français » pourquoi ne pas réquisitionner certaines grandes industries (automobile, pétrochimie) afin qu’elles fabriquent en quantité et en continue masques, respirateurs, etc. ? Il y a un hic. Une telle possibilité ne figure pas dans le texte de la loi n° 2020-290 du 23 mars 2020 d'urgence pour faire face à l'épidémie de covid-19, adoptée à l’Assemblée nationale le 23 mars dernier. C’est bête, non ? La seule réquisition prévue par cette « loi d’urgence sanitaire » concerne les « biens et services nécessaires à la lutte contre la catastrophe sanitaire ainsi que toute personne nécessaire au fonctionnement de ces services ou à l'usage de ces biens. »

Donc, pour résumer : la capacité de produire rapidement et massivement des masques existe bel et bien, mais dépend du bon vouloir des entreprises. Et là, il ne faut guère attendre de miracle. Compte tenu du niveau de salaire en France (un peu plus élevé qu’en Chine), et des investissements pour équiper ou adapter des chaînes de production, la rentabilité est aléatoire. De toute façon, la Chine occupe déjà de facto, sur ce marché mondial, un quasi monopole, comme pour les terres rares, les médicaments, etc.

 Dans l’urgence et la panique-à-bord, décision a donc été prise d’acheter à des entreprises chinoises, un milliard de masques. Mais alors, dernière question, pourquoi en confier l’acheminement à une société russe, présidée par un proche de Vladimir Poutine, comme nous l’avons déjà révélé ici ? (« Acheminement des masques chinois. Les cachoteries du Premier ministre »)  La réponse qui sera sans doute fournie : l’avion de transport qui a acheminé les masques est un Antonov 124, le plus gros avion-cargo actuellement en service. Or, la grosse vingtaine d'An-124 disponibles dans le monde est détenue par seulement trois compagnies: une ukrainienne (Antonov DB) et deux russes (une société publique, TTF Air 224, et une privée, Volga-Dnepr, celle-là même qui a été choisie par le gouvernement français.

Argument imparable ? Voire.

Dans le cadre du « pont aérien » annoncé par le Premier ministre, le premier avion Volga-Dnepr s’est posé lundi 30 mars sur la base de Vatry. Il transportait 8 millions de masques. Mais la veille, un autre avion s’était posé à Roissy, transportant 5,5 millions de masques (dont 2,5 millions d’entre eux commandés par LVMH pour l’Etat). L’avion était un Boeing 777 d’Air France, qui peut transporter en moyenne100 tonnes de fret. Plus tôt encore, le samedi 28 mars, un Airbus militaire s’est posé à l’aéroport de Toulouse, ramenant de Chine quatre millions de masques destinés à être « répartis équitablement entre les quatre pays cœur d’Airbus [la France, l’Espagne, le Royaume-Uni et l’Allemagne] », selon l’un des porte-parole de la compagnie à La Dépêche du Midi. Des achats faits sur les propres fonds de l’entreprise..​.

A330MRTT survolant l'Arc de triomphe de l'Étoile lors du défilé aérien 2018. A330MRTT survolant l'Arc de triomphe de l'Étoile lors du défilé aérien 2018.

Quel impérieux besoin y avait-il de confier le marché à Volga-Dnepr ? Certes, la France ne dispose pas d’Anton 124. Dans le rapport alarmant qu’il avait présenté voilà deux ans devant la commission des finances de l'Assemblée nationale, François Cornut-Gentille, député Les Républicains de Haute-Marne, suggérait d’étudier le scénario d’une acquisition de gros porteurs par la France: les fameux An-124, les C-5 Super Galaxy américain, voire une version militarisée de l’A380 ou du Beluga d’Airbus. A notre connaissance, aucune suite n’a été donnée… (Décidément, à quoi servent les rapports ?)

Pour autant la situation n’est pas désespérée. Sans recourir à l’Anton 124, des containers de milliers de masques, peuvent tout aussi bien voyager en Boeing 747, 777, 787, oui en Airbus A 340, A350 et A 380. Nous disposons par, ailleurs en France, du Phoenix, version militaire de l'Airbus A-330 (décrit comme « le couteau suisse stratégique de nos Armées ») qui s’acquitterait aisément de la tâche (acheminement de masques et de matériel médical). L'Airbus A330 Multi Role Tanker Transport (MRTT) est un modèle d’avion militaire de transport  et de ravitaillement  à large fuselage développé et construit par Airbus Defence and Space. Tous les A330 MRTT sont assemblés à Toulouse, en tant que plateformes, avant d'être convertis à Getafe en Espagne  pour le montage du système de ravitaillement et de l'avionique militaire. Ces avions sont incorporés à la 31e escadre aérienne de ravitaillement et de transport stratégiques située sur la base aérienne 125 Istres-Le Tubé.  Dans la crise sanitaire que nous traversons, l’un d’eux, équipé de kits Morphée, a été mobilisé à cinq reprises (les 18, 21, 24, 27 et 31 mars) pour évacuer des malades depuis l'aéroport international de Bâle-Mulhouse-Fribourg  vers la région PACA , l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, l’aéroport de Brest et vers Hambourg.

Bref, des solutions existaient, a priori bien moins onéreuses et davantage respectueuses de « l’indépendance nationale » que le recours à la société russe Volga-Dnepr .

Pour finir, sortons une calculette approximative.

Achat des masques – LVMH disait avoir acheté 10 millions de masques au total, chirurgicaux et FFP2, pour 5 millions d’euros. Sur ces bases (0,50 € le masque), 1 milliard de masques = 500 millions d’euros.

Acheminement – Au prix du kérozène, avec escale de ravitaillement à Krasnoïarsk lorsque l’avion est chargé (un seul plein : 170.000 litres), ça met chaque aller-retour à 2 millions d’euros. 14 rotations sont prévues : coût total 28 millions d’euros pour le seul carburant. Cela sans compter l’équipage, les frais de manutention, etc.

Commissions – Impossible, à ce stade, de connaître le montant des commissions engrangées par Geodis, filiale la SNCF spécialisée dans le fret ferroviaire à qui le gouvernement a demandé de s’envoyer dans les airs pour coordonner l’intendance, ni davantage de la commission pour Volga-Dnepr, dont le vocabulaire entrepreneurial a omis d’incorporer le mot « philanthropie ». (Au vu des « anomalies » révélées par François Cornut-Gentille dans son rapport parlementaire sur l’externalisation du soutien aux forces en opérations extérieures, dont certaines ont été soigneusement classées « confidentiel dé fense », il y a lieu de s’inquiéter.)

A vue de nez, disons que le coût total de ce marché du masque importé doit osciller entre 600 et 700 millions d’euros (voire plus ; il doit y avoir d’autres intermédiaires en jeu).

A qui fera-t-on croire que, pour réparer l’impéritie de ces dernières années, il n’eut point été possible d’implanter rapidement sur le territoire hexagonal une chaîne de production ? (Sans parler de l’empreinte carbone).

« Produire en France » ? La bonne blague… (c’était peut-être un poisson d’avril juste avant l’heure).

 

 

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