Nuit Debout et la culture : de l’inconvénient des boutures

Il se passe quelque chose… (sauf dans la culture), acte 2.

AVERTISSEMENT Suite à un premier billet de blog, commentaires et réactions (d’une part) et silences (d’autre part) donnent envie de pousser le bouchon un peu plus loin. Mais un seul texte n’y suffira pas, tant il y a à dire… Work in progress, amorce d’un livre à paraître début juillet aux éditions L’Entretemps, voici le second épisode d’un feuilleton que les commentaires, en voix mêlées, peuvent venir nourrir et compléter à tout moment.

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La suffisance se suffit à elle-même. Sûre d’elle, outrecuidante, hautaine, un brin méprisante… Voilà comment Paul Rondin, directeur délégué du festival d’Avignon, conclut son commentaire (en forme de non-réponse/allez-vous-faire-voir) à mon billet de blog « Il se passe quelque chose… (sauf dans la culture) », mis en ligne ici-même le 19 avril 2016 : « Il se passe beaucoup de choses dans la culture, vous devriez vous y intéresser. » Pour avoir fondé et dirigé pendant plus de vingt ans une revue artistique et culturelle engagée, Mouvement, j’apprécie à sa juste valeur cette charitable recommandation.

« La rhétorique vieille et sans effet de l’opposition de ceux qui seraient dans le déclaratif, car ayant accès aux médias, sans être dans le faire, à ceux qui feraient sans déclarer, est une vision confortable, bien installée dans une représentation fausse des réalités », argumente encore Paul Rondin. « Nous n’avons pas la prétention d’inventer la révolution mais nous avons la responsabilité de donner la parole et d’autoriser aux plus perdus de retrouver de la dignité, c’est ce que nous faisons inlassablement depuis des années et pas seulement au Festival d’Avignon mais dans les réseaux de la culture subventionnée où vous pensez qu’il ne se passe rien.  Vous ne savez pas comment nous formons des gamins à maitriser les outils numériques, comment nous investissons l’espace public pour raconter la République par et pour les citoyens. Comment nous sommes fiers ensemble, peut-être sans bruit mais profondément. (…) Je ne me souviens pas d’avoir été soutenu par vous, qui se pinçaient le nez quand nous ouvrions les portes de l'institution républicaine aux putes, aux Roms, aux Israéliens critiques, aux Syriens, aux Hongrois stigmatisés, aux Italiens révoltés, aux journalistes entravés, aux Arabes qui annonçaient le printemps, aux poètes Palestiniens, aux jeunes, aux rappeurs, aux altermondialistes, et même aux artistes qui n'entraient pas dans "la" catégorie. » (1)

Le festival d’Avignon « forme des gamins à maîtriser les outils numériques »

C’est vrai, avouons notre grave inculture, nous ne savons pas comment le festival d’Avignon « forme des gamins à maitriser les outils numériques ». Des « gamins » ? Peut-être même des sauvageons : « le gamin qui brûle une voiture est comme l'électeur qui vote à la droite extrême, il a peur. Il croit que, hors de sa communauté, il sera seul, alors il interpelle, il sort les dents, attaque parfois », écrit encore Paul Rondin. Quand on voit La Fabrica, lieu-phare du festival d’Avignon somptueusement érigé par Marie-José Roig, ex-maire UMP d’Avignon, dans le quartier populaire Monclar gravement délaissé, soigneusement protégé dudit quartier sensible par une haute clôture grillagée, on s’étonnerait presque que les « gamins » en question se contentent de brûler des voitures, et pas La Fabrica elle-même ! Pur fantasme, d’ailleurs que l’importance de ces incendiaires. Si Monclar connait, comme partout ailleurs, son lot de faits-divers, on n’y crame pas des bagnoles tous les jours. Et peut-être conviendrait-il de s’interroger avant tout sur la réalité sociale de ce quartier ghettoïsé, comme certain rap sait le faire (d’ailleurs, une scène rap au festival d’Avignon, ça aurait de la gueule, non ? Il en pense quoi, Olivier Py ?).

© GhettoMondial

On ne doute pas un instant du militantisme dont se réclame la direction du festival d’Avignon, tellement soucieuse de « former des gamins à maitriser les outils numériques ». On connait même le projet dont il est question, « FabricA numérique ».  Olivier Py et Paul Rondin en sont tellement « fiers » que l’on n’en trouve pas la moindre mention sur le site internet du festival d’Avignon… Et précisons, à toutes fins utiles, que l’initiateur en est Pascal Keiser, directeur de La Manufacture, l’un des lieux les plus stimulants du festival Off d’Avignon… On y avait ainsi vu, voici quelques années, un réjouissant atelier slam conduit à partir de textes de Bernard-Marie Koltès…

Nonobstant, Paul Rondin fait montre à l’égard de Nuit Debout (qu’il ne cite pas) d’un bien curieux fatalisme : « Une bourgeoisie prédatrice va reprendre sa "marque de luxe" et tout rentrera dans l'ordre car les acteurs publics de la culture et les mouvements citoyens s'opposeront pour savoir qui est l’imbécile de l’autre. Ils pourront s'aimer, s'entretuer, s'allier, dans une ronde endogamique, dont vous faites aussi partie. Resteront dehors ceux pour qui le langage n'est plus un ferment social mais une succession de signes qui permettent la reconnaissance communautaire et interdisent la rencontre avec l'extérieur. »

Olivier Py et l’impérialisme de l’art

Olivier Py : « Quand la révolution est impossible, il reste le théâtre ». Olivier Py : « Quand la révolution est impossible, il reste le théâtre ».

Ah, le sacro-saint langage… Nous y voilà. Dans Cultivez votre tempête, paru chez Actes Sud-Papiers en 2012, Olivier Py disserte art, éducation et politique. Son préfacier, Donatien Grau, y voit « le signe d’un renouveau local, certes, mais contagieux, de l'impérialisme de l'art ». Impérialisme de l’art ? Certaines expressions laissent songeur… Dans les différents textes qui constituent cet opus, on trouve quelques perles, soigneusement emballées d’une grandiloquence aussi messianique que grotesque (par exemple : « C'est l'art qui dégénère la fertilité de la mort. C'est l'art qui retire à la mort sa beauté nuptiale et la mort n'est plus qu'un chien qui passe dans un hôpital. L'art est le blason d'une démocratisation totale de la disparition des finalités, vécue comme une élégance »), mais dont on se dit que certaines pourraient adhérer au tissage collectif de Nuit Debout. Car Olivier Py n’est pas exempt d’une certaine lucidité de bon aloi. Ainsi, dans un texte initialement lu lors de l'université d'été du Parti socialiste, évoquant la politique culturelle engagée à partir de 1988 sous Mitterrand : « La manne financière n'est plus accompagnée d'un projet politique, elle devient accumulative et un dû pour les professions artistiques. Le projet d'une république avec au cœur l'art et la pensée devient alors un système que nous, professionnels, nous gardons bien d'interroger puisqu'il nous profite. » Mais aussi : « Croyons à ce qui vient. Oublions tout commentaire. Pensons de toute notre force à l'instant qui vient. L'hiver fourmille d'étincelles. Tâchons d'être meilleur. Sentons la totalité chanter la révolte de la beauté. » Ou encore, lorsqu’il évoque « la révolution, cette catin assumée mais belle et bien vêtue, mais hélas l'idéologie culturelle était de gauche et sentait encore le sperme neuf des premières saillies démocratiques, quand aujourd'hui elle n'est plus qu'un argument pour vendre plus cher notre dernière goutte de subversion. » Si l’on fait confiance à ce que les mots veulent dire, et c’est bien là le moins dont puisse se revendiquer l’auteur et metteur en scène Olivier Py, qu’en pense alors le directeur du festival d’Avignon ? Invité de Léa Salamé, sur France Inter, le 28 avril 2016 à 7 h 50, Olivier Py s’y est exprimé, pour la première fois, sur Nuit Debout.

© France Inter
 

Reconnaissant qu’« il y a quelque chose qui se passe » (tiens tiens…), et qu’il y a « une jeunesse qui se lève », Olivier Py confie « être passé [à Nuit Debout], bien évidemment, discrètement ». Comment expliquer cette prudence de Sioux, cette discrétion de passager anonyme ? On n’ose imaginer que ce soit par souci de ne point froisser Christian Estrosi, le nouveau président (LR) de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, qui vient d’annoncer, pour le festival d’Avignon, une subvention supplémentaire de 50.000 € ; en contrepartie, peut-être, d’une prolongation de quelques jours du festival, non pas par amour de l’art, mais pour faire fructifier un peu plus ses « retombées économiques ». De fait, pour Olivier Py (au micro de Léa Salamé) :  « La culture est le pétrole d’Avignon. » A ce train-là, on peut compter sur le Qatar pour racheter le festival d’Avignon ! Mais avant de noyer la culture sous les hydrocarbures, Olivier Py serait bien inspiré de relire Pétrole, de Pier-Paolo Pasolini… On ne lui fera pas pour autant injure de penser un seul instant qu’il puisse vendre son âme pour quelques milliers d’euros. C’est donc que le malaise est bien plus profond…

Grand écart entre « culture » et « citoyenneté »

Au micro de Léa Salamé, qui remarque qu’« on ne les entend pas trop les milieux artistiques, dans Nuit Debout », Olivier Py énonce ce curieux raccourci : « Nuit Debout, c’est un mouvement libre, donc il n’y a pas de raison que la culture les récupère… Au contraire, moi ce que j’aime, dans Nuit Debout, c’est que ce sont les citoyens qui sont debout, et les jeunes citoyens ! Cette jeunesse qui se lève, qui pose des questions, qui est pacifique ; elle est belle. » Notons au passage que personne n’a demandé à « la culture » (et au festival d’Avignon en particulier) de « récupérer » Nuit Debout (on y reviendra dans un prochain texte). Encore que… mine de rien, Olivier Py, qui n’est pourtant pas danseur-étoile, se lance là dans un surprenant grand écart entre « culture » et « citoyenneté ». Car enfin, si ce mouvement est authentiquement citoyen, comment la « culture », qui ne cesse elle aussi de se réclamer de ce bord-là, pourrait-elle ne pas être profondément traversée par ce qui se passe au sein de Nuit Debout ?

Le risque serait d’autant moins grand que Nuit Debout, aux yeux d’Olivier Py, n’est pas « un mouvement de contestation : c’est un mouvement de questionnement, et les questions, c’est toujours bien… ; c’est le sens, c’est les idées, et franchement, la politique est souvent sans politique, c’est-à-dire sans idée et sans questionnement. »  Face à Léa Salamé, qui l’interroge sur cette phrase extraite de son éditorial pour la 70ème édition du festival d’Avignon (« Quand la révolution est impossible, il reste le théâtre »), Olivier Py répond benoîtement : « Oui, il reste le théâtre, s’il n’est pas simplement du divertissement, bien évidemment, ou du décoratif ; s’il est un lieu dialectique, un lieu où on peut se poser des questions, un lieu aussi où le peuple est présent. » On ne voit donc guère ce qui pourrait retenir Olivier Py de faire hospitalité à Nuit Debout, ce « mouvement de questionnement », au sein du grand théâtre à ciel ouvert qu’est le festival d’Avignon, « un lieu où le peuple est présent et où on peut se poser des questions. » Au micro de la radio TSF Jazz, j’ai suggéré (proposition ultérieurement transmise par mail à la direction du festival d’Avignon) que le 14 juillet, jour de fête nationale et de relâche du festival, place soit laissée à un « Jour et Nuit Debout » auquel seraient associés le festival d’Avignon, le festival Off et les CEMEA (Centres d'Entrainement aux Méthodes d'Education Active), grand mouvement national d’éducation nouvelle, partenaire historique du festival d’Avignon depuis toujours. Proposition évidemment laissée sans réponse.

C’est que, quoiqu’il en dise, Olivier Py doit bien être conscient que Nuit Debout n’est pas seulement un « mouvement de questionnement », mais aussi de contestation de ce qu’est aujourd’hui devenue, en France, la « culture subventionnée », comme dit Paul Rondin. A ce stade, soyons clair et net : je ne fais pas partie de ceux qui opposeraient, schématiquement et sans nuances, une culture « officielle » parce que subventionnée, et une « contre-culture » affranchie de toutes les compromissions parce que vivant de l’air du temps, sans deniers publics. J’ajoute, à toutes fins utiles, qu’hormis la part congrue laissée à la danse contemporaine et à d’autres formes encore plus inclassables la « programmation » du prochain festival d’Avignon est, à première vue assez remarquable, avec plein d’artistes qui devraient faire regretter à Christian Estrosi d’avoir rallongé la sauce budgétaire de 50.000 €.

Notons enfin que ce texte n’a rien d’une attaque ad nominem contre Olivier Py, et que si le second acte de ce feuilleton polémique lui est presque exclusivement consacré, c’est que le festival d’Avignon qu’il dirige, ce rendez-vous obligé où l’on déteste aimer aller, « occupe une place unique dans l’histoire culturelle française », comme l’écrit Jean-Louis Fabiani : « il illustre au plus haut degré l’alliance entre une politique culturelle d’État et une mobilisation artistique. » (2) « Le Festival [d’Avignon] est un acteur, comme d’autres, dans l’action politique, avec ses risques, ses manques mais aussi sa conviction », note encore Bernard Faivre d’Arcier, qui l’a dirigé entre 1980 et 1984 puis entre 1993 et 2003. « C’est un lieu d’élaboration de la pensée culturelle. Non pas qu’il prétende tracer lui-même un programme ou définir, seul, une position, mais il se veut le lieu du débat d’idées. » (3) Mais on pourrait dire enfin, à la façon du regretté Didier-Georges Gabily (à qui hommage sera rendu lors du prochain festival d’Avignon à travers des lectures dirigées par Jean-François Matignon) : « On est le produit d’un temps qui se trouve être celui d’aujourd’hui, et il se trouve que oui, réellement, réellement, on a envie de dire, il y a quelque chose là-dedans qu’il faut miner, il y a quelque chose qu’il faudrait pouvoir faire exploser et le temps est bref. » (4)

Débat public au festival d'Avignon Débat public au festival d'Avignon

« Avoir accès aux grandes œuvres, à la pensée et à la beauté »

On ne demande certes pas à Olivier Py d’être ce dynamiteur du festival… Pour lui (toujours au micro de Léa Salamé), grâce au « travail que fait le théâtre public », « c’est le peuple qui est subventionné ; c’est la possibilité d’avoir directement accès aux grandes œuvres, à la pensée et à la beauté. » Qu’on se le dise : si on ne le subventionnait pas, le « peuple » passerait à côté des grandes œuvres, de la pensée et de la beauté… Or, c’est précisément cette conception messianique de la « culture », héritée de Malraux plus que du Front populaire, que conteste en actes Nuit Debout. Et Olivier Py le sait très bien, lui qui écrit (« De l'art – Evangile des enfants sans père », in Cultivez votre tempête) : « la culture est gardienne du souvenir, devoir de mémoire, démagogie à l'usage des masses, coloration de la grisaille idéologique, chrysanthèmes et ruban tricolore, mensonge de rosière, eau bénite gauchiste, encens herméneutique, elle est l'étiquette de la boîte où la démocratie a été rangée. Rangée soigneusement, avec le soin des embaumeurs, les parfums du respect. »

Or, si l’on veut contrarier pour de bon cet embaumement, ainsi que l’emprise économico-libérale qui gangrène depuis quelques années la sphère culturelle, comme le souligne dans son récent coup de gueule Jérôme Clément, l’ex-président d’Arte qui vient de publier L’Urgence culturelle aux éditions Grasset, il n’est pas sûr que la qualité de telle ou telle « programmation » y suffise, ni même le pouvoir supposé salvateur du poème dramatique. « Ce que j'appelle un destin n'est pas autre chose que l'accueil de la parole parlante », écrit encore Olivier Py : « Les mots ne sont pas des billets de banque avec lesquels on achète le rapport au monde. Ils sont le monde. (…) Il s'agit de changer le rapport à l'autre, de réinventer le rapport à l'autre dans la parole. »

Or, que se passe-t-il de pré-révolutionnaire au sein de Nuit Debout, qu’on le perçoive comme mouvement de contestation et/ou de questionnement, si ce n’est l’avènement désordonné d’une « parole comme présence à soi et au monde » (Olivier Py). Place de la République à Paris, mais un peu partout en France et même au-delà, dans un mouvement qui s’est répandu comme une traînée de poudre en faisant tâche d’huile (ce qui peut s’avérer très efficace pour ruiner d’anciennes fondations vermoulues, avant de prévoir les formes de débouché politique qui en seront issues), les langues ont commencé à se délier. Une langue de peuple, qui n’a nul besoin de se référer explicitement à Eschyle, Molière, Shakespeare ou Victor Hugo, pour justifier de sa légitimité. Or, comme l’écrivait fort justement Olivier Py : « « La violence de la nécessité qui n’a pas été déposée au niveau individuel le sera dans le collectif, le sera pour les générations qui viennent. L’histoire sera changée, le destin infléchi dans une dimension plus vaste que l’anecdote individuelle. (…) Oui, le salut est dans le collectif et l’éternité dans la transmission. »

La compagnie théâtrale fondée par Olivier Py dans la jeunesse de ses débuts s’appelait « L’inconvénient des boutures ». Joli nom : « le bouturage est un mode de multiplication végétative de certaines plantes consistant à donner naissance à un nouvel individu (individu enfant de la plante mère) à partir d'un organe ou d'un fragment d'organe isolé (morceau de rameau, feuille, racine, tige, écaille de bulbe).» (Wikipedia) Il sied bien à Nuit Debout, une sorte de bouture dont l’inconvénient serait (entre autres) de venir déranger la « culture » telle qu’elle s’est instituée et professionnalisée à partir des années 1980.

Loin des oukases, cela appelle une réflexion en profondeur sur « l’état de la culture » : comment reprendre et recoudre des peaux qui se sont insidieusement séparées ? Il n’est pas sûr que les « artistes patentés », qu’étouffe une forme d’autocensure craintive, y soient prêts ; ni davantage les « professionnels de la culture » qui peuvent bien se désoler de voir s’accumuler, les unes après les autres, les « restrictions budgétaires », sans en tirer collectivement aucune réflexion politique sur le pourquoi et le comment nous en sommes arrivés là. On les a tellement réduits à un rôle de gestionnaires d’équipements culturels, et ils se sont tellement approprié la chose publique de la culture, qu’ils ne savent tout simplement plus s’adresser à la société dont ils sont issus. Et c’est ainsi que se forme, à leur corps défendant, un esprit de caste. Caste assiégée, mais caste quand même.

Exception majeure à cet assoupissement culturel : le combat mené depuis 2003 par les travailleurs de la culture, intermittents et précaires (j’y reviendrai sous peu, dans un prochain texte). Pour le reste… Si je salue les nombreux commentaires, constructifs, qui ont enrichi mon premier billet de blog, je remarque qu’aucune n’émane de directeurs-trices d’institutions culturelles, et que celles et ceux (une cinquantaine) que j’ai directement sollicités (à trois exceptions près, qui m’ont demandé de garder leur réponse « privée »), se sont soigneusement abstenus de tout commentaire (en d’autres termes, c’est « comment se taire »). Rien de très étonnant, à vrai dire : comme le rapporte courageusement Valérie de Saint-Do sur son blog Mediapart à l’issue d’un débat organisé par la revue Cassandre, « ça continue à gémir, monologuer, radoter » et « les anciens combattants de l’art et la culture sont totalement largués. » « Hélas », note Valérie de Saint-Do, « artistes, acteurs culturels, militants de l’antipsychiatrie, qui n’ont que le mot autre à la bouche » révèlent cruellement leur incapacité à faire place à l'altérité en s’ouvrant à de nouvelles problématiques et en renonçant au monopole de la parole. » Symptôme de cet enfermement : « le débat sur l’art de l’hospitalité a purement et simplement été squeezé par un poème provoquant ( et beau au demeurant) … sur l’éloge des frontières ! » Voilà en effet une question posée devant nous : comment l’art et la culture peuvent-ils accueillir les réfugiés de toutes les dictatures (politiques, économiques, sociales) et autres « sensures » (pour reprendre l’expression de Bernard Noël) ; comment l’art et la culture peuvent-ils jouer au pas suspendu de la cigogne (Théo Angelopoulos, 1991) en outrepassant les frontières de légitimation où on les a enfermés ; comment les arts et la culture peuvent-ils faire hospitalité à ce qui vient, et dont Nuit Debout est la traduction inouïe d’une langue encore en train de s’inventer, et que, sans nul doute, quelques grands textes d’un passé proche ou lointain ont pu contribuer à faire germer ?

A suivre, forcément à suivre…

(1)   – S’il faut répondre brièvement à Paul Rondin,qu’il suffise ici de relever un seul des points évoqués par Paul Rondin :  concernant les « Arabes qui annonçaient le printemps », ce fut sur ma proposition, et à l’initiative de la revue Mouvement, que l’Odéon a accueilli aux premiers jours de la révolution tunisienne, le 19 janvier 2011, une rencontre publique intitulée « Avec la Tunisie, liberté en mouvement » ! Je remercie d’ailleurs Paul Rondin et Olivier Py d’avoir alors spontanément accepté le principe de cette rencontre publique, qui n’était évidemment pas programmée : les révolutions sont imprévisibles. Mais pourquoi ce qui fut possible à l’époque, avec la révolution tunisienne (et sans que fut émis le moindre soupçon de vouloir la « récupérer »), serait-il aujourd’hui devenu indésirable avec le surgissement du mouvement Nuit Debout ?

(2)   – Jean-Louis Fabiani, « Le public et sa légende », in Avignon, le public réinventé. Le Festival sous le regard des sciences sociales, sous la direction de Emmanuel Ethis, La Documentation française, Paris, 2002

(3)   – Bernard Faivre d’Arcier, Avignon vue du pont. 60 ans de festival, Actes Sud, 2007.

(4)   – Entretien avec Didier-Georges Gabily dans une émission de Lucien Attoun, « Profession spectateur », le 24 juillet 1999. Cité in Bruno Tackels, Les voix d’Avignon, livre-CD, France Culture / Editions du Seuil, 2007.

 

 

 

 

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