18 Juillet 68: les CRS chargent les festivaliers d’Avignon

N°86 de ma série "1968". Le Festival d'Avignon enregistre un forte secousse, réplique du tremblement de terre de Mai et Juin 68.  Prochain article: "Un 68 autogestionnaire ?".

18 juillet 2018 - 

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Après mai 68 et les grèves des comédiens qui en résultent, il n'y a aucun spectacle français dans la 22e édition du Festival d'Avignon, ce qui supprime près de la moitié des 83 spectacles programmés. Et le 21 juin 68, dans une conférence de presse, la direction du Festival annonce donner place aux contestations de mai, notamment en transformant les « Rencontres d’Avignon» en « Assises ».

Mais tout dérape très vite. Le 18 juillet, l’entrée des caves de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon est murée par la police, et l’unique pont de l’époque, barré par des cordons de CRS, filtrant les passages entre le Vaucluse et le Gard. Le préfet du Gard a décidé d’interdire la pièce de Gérard Gelas La paillasse aux seins nus. L’arrêté d’interdiction stipule : « risques de trouble à l’ordre public et atteinte à la personne du chef de l’Etat »…

Deux festivaliers diffusent deux tracts critiques de la politique culturelle. On peut lire dans l’un d’entre eux: « La culture industrielle, de même que l'université bourgeoise, ne constitue-t-elle pas un écran de fumée destiné à rendre impossible, à interdire toute prise de conscience et toute activité politique libératrice ? ». Un troisième tract informe de la censure et annonce que le Béjart et le Living Theatre ne joueront pas en solidarité. Béjart n’est pas au courant car il répète. La troupe états-unienne, créée par Julian Beck et Judith Malina, est connue en Europe depuis près de 10 ans. Engagée, elle repousse les frontières du théâtre en utilisant le happening et l’improvisation. Julian Beck propose de faire jouer La Paillasse aux seins nus aux Carmes à la place d'Antigone du Living Theatre. Le maire et le directeur du festival Jean Vilar refusent. 

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Le Living Theater décide alors de jouer Paradise Now en lieu d’Antigone. Paradise Now se finit dans la rue avec les spectateurs. C’est trop pour le Maire d'Avignon, Henri Duffaut, qui requalifie la sortie en « trouble à l'ordre public » et demande au Living Theatre de jouer Antigone. Le Living propose de jouer gratuitement en plein air, ce que refuse la Mairie. Suivent manifestations, et interpellation fameuse de Jean Vilar devant le Palais des Papes, où continue de jouer Maurice Béjart, « Vilar, Béjart, Salazar ! ». Des manifestations ont lieu sur la place de l'Horloge et des CRS interviennent.

La présentation du 19 juillet de Béjart dans la Cour d'honneur est perturbée par un spectateur, qui monte sur scène et appelle Béjart à ne pas jouer. Vers la fin, les comédiens du Théâtre du Chêne Noir montent en protestation sur scène, les danseurs de Béjart improvisent autour d'eux. Belle entrée du festival off.

Après l'interdiction de la proposition du Living Theatre de jouer une représentation de Paradise Now dans un quartier populaire d'Avignon, Julian Beck et Judith Malina annoncent leur retrait d'Avignon dans une « Déclaration en 11 points ». Le septième point est un magnifique ralliement à Mai 68 : « Nous quittons le festival parce que le temps est venu pour nous de commencer enfin à refuser de servir ceux qui veulent que la connaissance et le pouvoir de l'art appartiennent seulement à ceux qui peuvent payer, ceux-là mêmes qui souhaitent maintenir le peuple dans l'obscurité, qui travaillent pour que le pouvoir reste aux élites, qui souhaitent contrôler la vie de l'artiste, et celle des autres hommes. POUR NOUS AUSSI LA LUTTE CONTINUE. »

On peut lire ici le témoignage d'un festivalier, Gérard Muguet-Bossard.

Long métrage collectif sur Avignon 1968 à travers la démarche du Living Théâtre, mettant en scène le drame entre Vilar, Béjart, et Beck: 

AVIGNON 1968 ETRE LIBRE © Jimmy Glasberg

Huit jours plus tôt …Dans le même temps…

Sous prétexte de « reconstitution de ligue dissoute » les arrestations se multiplient. 

Une centaine de mandats d'amener sont lancés par la Cour de sûreté de l'Etat contre les militants des mouvements d'extrême-gauche dissous depuis le 12 juin. Le coup de filet contre le Comité d'action étudiants-ouvriers du XIe arrondissement aboutit à l'inculpation de Pierre Rousset, JCR et fils du député U.D.R. de l'Isère. Seize personnes sont appréhendées à Bordeaux à la suite des "explosions" du 14 juillet, cinq colleurs d'affiches JCR à Brest, cinq diffuseurs de journaux interdits à Rouen. Alain Krivine et sa femme Michèle, fille de l'ancien dirigeant PSU Gilles Martinet, sont arrêtés à Paris. Le gouvernement entend prévenir, sans ménager aucun moyen, toute résurgence du mouvement de mai à la rentrée... 

"Ces torchons rouges et noirs, nous ne voulons plus les voir", s'écrie à la tribune de l'Assemblée nationale Jacques Bouchacourt, nouveau député UDR de la Nièvre, renchérissant sur les propos du secrétaire général, Robert Poujade : "Certains des instigateurs des troubles de mai doivent s'estimer heureux que la République n'ait pas pris contre eux des sanctions plus sévères. Désormais, la provocation à l'émeute ou, le cas échéant, au crime, condamnée par l'opinion publique et le corps électoral, ne peut relever que des juridictions compétentes. La gendarmerie et la police ne disposent pas de tous les moyens nécessaires à l'accomplissement de leurs tâches."

Ci-dessous le tract diffusé par le Comité de lutte contre la Répression.

 LIBEREZ Alain KRIVINE et les Emprisonnés politiques

Le 12 juin 1968, le Conseil des Ministres dissolvait les groupements révolutionnaires d’extrême- gauche, invoquant la « constitution de «ligues armées ».

Depuis, sous prétexte de « reconstitution de ligue dissoute » les arrestations se multiplient. Alain Krivine ainsi que 13 autres militants ont été emprisonnés : on les accuse d’avoir reconstitué la J.C.R.

Profitant des vacances, le pouvoir a l’intention d’expédier leur procès en plein mois d’août.

Pourquoi cette répression ?

Ainsi, ce que certains appelaient dédaigneusement «groupuscules» et « pseudo-révolutionnaires » est devenu l’unique objet de la répression gaulliste. Alors que le pouvoir n’inquiète nullement les grandes organisations ouvrières, il s’acharne sur les minorités révolutionnaires. C’est que la bourgeoisie prépare « sa » rentrée.

La classe ouvrière s’est réveillée

La révolution a surpris la bourgeoisie, elle s’est trouvée pendant plusieurs semaines désemparée. La classe ouvrière qu’elle croyait à jamais assagie s’est réveillée. Aux inoffensifs défilés des partis et des syndicats, faisaient place les barricades et l’occupation des usines.

La classe ouvrière qu’on avait cru « intégrer » en lui offrant quelques augmentations, s’est brusquement révélée capable de renverser le régime bourgeois. Le spectre de la révolution a resurgi. Les rues se sont tues, mais « ce n’est qu’un début, le combat continue » résonne encore aux oreilles des classes possédantes.

SA TACTIQUE EST CLAIRE : DIVISER ET FRAPPER

Diviser

Le Pouvoir sait que les élections qu’il a jetées en pâture au mouvement ouvrier n’ont rien résolu. Tandis qu’il laisse pérorer sa Chambre inconditionnelle, il prépare plus sérieusement la rentrée.

Le Pouvoir a compris que le plus grand danger du mouvement de Mai était son unité. Il sait qu’à la rentrée, les hausses de prix, le chômage, la répression, vont relancer la lutte. Aussi cherche-t-il un combat en ordre dispersé.

A l’Université : le projet d’Edgar Faure est de faire une série de concessions temporaires et dé­magogiques, pour tenter de faire « participer » la masse des « bons étudiants » qui « critiquent, mais ne veulent pas la révolution ».

Dans les Usines : les concessions ont été très différentes selon les branches. Les secteurs les plus combatifs ont été frustrés ; là aussi, le but est d’isoler les travailleurs dans des actions par sec­teurs où ils seraient les uns après les autres battus.

Frapper

en menant une répression systématique contre ceux qui n’acceptent pas les « négociations » et la « participation » et veulent renverser le Gaullisme par la lutte.

Là aussi, le Pouvoir a tiré le bilan de Mai. Il a compris que la faiblesse du mouvement avait été l’absence d’une direction bénéficiant d’assez de prestige dans les entreprises pour mener la classe ouvrière à la victoire. La spontanéité a pu mettre le régime en danger, elle n’a pu le renverser. Mais aujourd’hui, dans les entreprises et les facultés, le prestige des militants d’avant-garde n’a cessé de croître.

Les militants ouvriers, écœurés par la politique des directions traditionnelles, se trouvent avec ceux qui poursuivent le combat. Les révolutionnaires se regroupent. Incapable de remédier aux causes de la crise de Mai, le Gaullisme tente de se sauver en s’attaquant à l’avant-garde.

LE PROCÈS DES MILITANTS EMPRISONNES EST LE PROCÈS DU MOUVEMENT DE MAI ET DE SON AVANT-GARDE

Le procès qui va s’ouvrir n’est pas celui d’Alain Krivine et de ses camarades. C’est le procès de tous ceux qui sont montés sur les barricades et qui ont fait grève pour renverser le Gaullisme.

C’est le procès de ceux qui veulent en finir avec la domination d’une infime minorité sur les richesses de la société. C’est le procès de tous ceux qui veulent s’organiser pour continuer le combat. C’est le procès de l’avant-garde révolutionnaire.

La bourgeoisie veut que le procès ait lieu en plein mois d’août, car elle ne veut pas que les véritables juges, les étudiants et les ouvriers, donnent leur verdict par dizaines de milliers dans les rues de Paris. Elle ne veut pas que le procès ne devienne celui du Gaullisme.

Le Pouvoir n’a même pas cherché à donner réalité à son accusation de « constitution de groupes armés ». Jamais les accusés n’ont même été interrogés sur ce fait, l’interdiction touche non pas les ligues armées (qui se trouvent plutôt à l’extrême-droite), mais le droit de développer les idées révolution­naires, et d’organiser des militants autour de ces idées.

Tolérer que la « justice » gaulliste frappe les militants emprisonnés, c’est accepter l’«ordre» que veut rétablir le régime. C’est faire un premier pas vers la capitulation.

• Libération des emprisonnés politiques !

• A Bas l’Etat Policier !

• Poursuivons la lutte d’Alain Krivine et de ses camarades en nous organisant pour préparer la rentrée.

 

Alain Krivine et ses camarades sortent de la prison de la Santé à l'automne 1968

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50 ans plus tard

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Ma série « 1968 »

-   Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

-   Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France ». 42 articles déjà parus à consulter ici

-   Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles d’ici la fin de l’année:

  1. Mai 68: une situation révolutionnaire ?
  2. Bilan et leçons de la grève générale de 68
  3. Lettre d'un enfant de 1968 à un jeune de 2018
  4. Un bilan de 68 par Ludivine Bantigny et Alain Krivine
  5. La deuxième vague féministe, fille légitime de 68 

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