La deuxième vague féministe, fille légitime de 68

N°85 de ma série "1968". Mai 1968, cri de liberté trop bref, n'a pas donné naissance à un puissant mouvement féministe. Mais l'implication massive des femmes dans le mouvement a bien préparé la deuxième vague du féminisme. Prochain article: "17 juillet 68: les CRS chargent les festivaliers d'Avignon".

18 Juillet 2018 

Comme tout mouvement social profond, le développement de la deuxième vague du mouvement féministe est le résultat de facteurs multiples et en interaction. Si l’on devait ne retenir que les principaux, ce seraient les suivants. 

Premièrement, participation accrue des femmes dans le salariat et dans la population scolarisée.

Deuxièmement, lutte pour ledroit à la contraception. En France, la contraception a été autorisée avec la loi Neuwirth du 28 décembre 1967, mais encore, cette loi ne sera-t-elle véritablement appliquée qu'à partir de 1972, voire 1974 pour la contraception orale, la pilule. Sa mise sur le marché est très encadrée et s’accompagne d’un renforcement de la criminalisation de l’avortement.  

Troisièmement, contradiction entre le régime patriarcal et l’explosion de la parole et de l’action en Mai et Juin. La mise en cause de l’autorité imposée et de la société hiérarchique, qu’elle soit dans l’enseignement, dans les entreprises, dans la politique et partout ailleurs allait donner des coups de boutoir à l’ordre patriarcal. Mais ce n’est pas en quelques semaines que l’on change la vie…

La situation des femmes en France en 1968

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Quand commence la lutte des femmes? Cela relève de recherches sur les origines de l’oppression, le patriarcat, ce qui n’est pas l’objet de cet article. Concernant les traces écrites, les historiens mentionnent la poétesse Christine de Pizan (1364-1430), et des auteurs,femmes et hommes, qui « défendent » l’égalité des sexes. Pendant La Révolution française des femmes avancent leurs revendications dans les cahiers de doléances, des pétitions, des clubs et surtout la Déclaration des droits de la femme d’Olympe de Gouge (1748-1793), guillotinée en 1793. Dans les années 1830, des femmes parties prenantes de mouvements utopistes dénoncent leur asservissement. Flora Tristan (1803-1844), dans son ouvrage posthume écrit: « L’affranchissement des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. L’homme le plus opprimé peut opprimer un être qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même ». Pendant la révolution de 1848 apparaît le premier quotidien féministe, « La Voix des Femmes ».  

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Louise Michel (1830-1905), développe à Paris une importante activité littéraire, pédagogique et politique. Elle est élue en 1970 présidente du légendaire Comité de vigilance des Citoyennes du 18è arrondissement. Elle adhère au groupe « Le Droit des Femmes ». En 1871, elle participe activement aux combats de la Commune de Paris. Capturée en mai, elle est déportée en Nouvelle-Calédonie où elle se convertit à la pensée anarchiste (ci-contre L’Arrestation de Louise Michel (1871), par Jules Girardet).

Chaque révolution, 1789, 1830, 1848 ou 1871, a connu une clameur féministe, mais avec chaque contre-révolution, les féministes sont réprimées et les inégalités sexistes sont réaffirmées.

 La première vague du féminisme est souvent identifiée avec le mouvement des suffragettes en Angleterre, qui répondent par l’action directe à la violence du patriarcat. Malgré une féroce répression, elles obtiennent le droit de vote en 1918. Emma Goldman (1869-1940), anarchiste russe émigrée au États-Unis, va beaucoup plus loin en défendant sans établir de hiérarchie la libre disposition de son corps, l’homosexualité, l’antimilitarisme et les luttes ouvrières.

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La première vague du féminisme, commence à la fin du XIXe siècle, et connait des avancées pendant la première guerre mondiale, où les femmes ont joué un rôle accru dans l’industrie comme à la campagne, les hommes tombant comme des mouches sur les champs de bataille. Dans ce contexte, l’Etat a trouvé utile en France de donner aux femmes certains droits.  En 1915, il leur reconnait l’autorité paternelle, mais « pour la durée de la guerre »…puis en 1917, le droit d’être tutrice et de participer au conseil de famille. Mais la guerre terminée, il entend faire restaurer pleinement les attributs des « chef de famille ». Des débats parlementaires entre 1922 et 1939 conduisent au refus du droit de vote. Mais les féministes continuent leur combat, que soit pour le droit de vote ou pour d’autres droits, comme Arria Ly poussée au suicide en 1934, ou de Madeleine Pelletier (1874-1939), anarchiste, et première femme médecin psychiatre en France, qui affirme «C’est à la femme seulement de décider si et quand elle veut être mère » et pratique des avortements pendant toute sa vie. Elle est internée de force dans un asile où elle meurt. Dans le même temps, les femmes de plus en plus salariées participent activement au mouvement ouvrier et singulièrement à la grève générale de 1936. 

Ce n’est qu’en 1944 que De Gaulle, en quête de base électorale, accorde par ordonnance le droit de vote et d’éligibilité aux femmes. La sortie du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir en 1949 a un impact formidable, et pas seulement en France, mais retardé. Ce n’est qu’en 1956 que des militantes féministes fondent La Maternité Heureuse, ancêtre du Planning familial. La lutte pour disposer de leur corps doit être menée y compris contre le PCF. Maurice Thorez écrit dans l’Humanité en mai 1956 : « Il ne nous semble pas superflu de rappeler que le chemin de la libération de la femme passe par des réformes sociales, par la révolution sociale et non par les cliniques d’avortement ». Des associations de femmes se battent pour l’évolution du statut juridique, mais n’attirent pas les jeunes femmes. L’Union des femmes françaises, par exemple n’est dans les années 1950 qu’un satellite du PCF. Par contre, le Mouvement français pour le planning familial, dès le début des années 60, milite pour le droit à la contraception. Mais il ne se bat pas pour l’avortement et ne se déclare pas féministe. En 1965 est créé le Mouvement démocratique féminin qui fait campagne en faveur de la légalisation de la contraception, jusqu’à obtenir en 1967 la loi Neuwirth autorisant la pilule.

Dans les années 1950 et 1960, les femmes prennent une place de plus en plus importante dans les industries, mais aussi dans les services qui se développent ; elles accèdent en plus grand nombre à l’enseignement supérieur. Mais en 1968, on ne dénombre encore que 37,9% de femmes actives en France, contre 67,5 % en 2014, soit environ le double.  En 1968, 44% des femmes de 25 à 54 ans travaillaient contre 80% aujourd'hui. L’inégalité salariale est immense. En 1968 trois millions de femmes salariées gagnent moins de 600 F par mois. Leurs conditions de travail (salaires, cadences, contrôle, harcèlement sexuel) sont encore plus harassantes que celles des hommes, d’autant qu’elles se doublent du travail domestique. Et la condition féminine demeure celle de subordonnée, y compris dans le mouvement ouvrier.

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Difficile d’imaginer aujourd’hui le quotidien des femmes et plus largement de la jeunesse d’alors. Un article de la présente série en rend largement compte (1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !). Un discours du père et général De Gaulle en 1965 suffit pour comprendre la distance qui sépare le « vieux monde » de la jeunesse des années 60: « Regardons ce qui se passe dans une maison ...la ménagère veut avoir un aspirateur, un réfrigérateur, une machine a laver et même si possible, une automobile. Ca, c’est le mouvement. Et en même temps, elle ne veut pas que son mari aille bambocher de toutes parts, que les garçons mettent les pieds sur la table et que les filles ne rentrent pas la nuit. Ca, c’est l’ordre ! la ménagère veut le progrès, mais elle ne veut pas la pagaille »

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Dans  le même temps, Mme la générale De Gaulle, dite tante Yvonne, tente d’interdire la chanson de Pierre Perret Les jolies colonies de vacances . Les divorcés et enfants de divorcés sont montrés du doigt. Les femmes vivent dans la crainte de « tomber enceinte ». Une loi de 1920 interdit l’avortement et la contraception, y compris toute publicité pour le préservatif. Grâce à l’action du Planning familial, en 1967 la loi Neuwirth autorise la contraception en l’encadrant strictement et sans prévoir son remboursement. Et il a faut attendre 1972 pour que les décrets d’application soient publiés, après les premières grandes initiatives féministes. Pendant ce temps, les femmes accédaient aux Etats-Unis à la contraception dès les années 50, à la pilule en 1960 et à l’IVG en 1973. Sans parler de l’URSS qui autorisa l’avortement dès sa création en 1917…

 On commence seulement à la veille de 1968 à ouvrir des lycées « mixtes ». Même le Mouvement de la Jeunesse Communiste de France (MJCF) n’est pas mixte, ce qui provoquera des remous, sans attendre 1968. La loi du 26 Brumaire de l'an IX de la République, pas encore abrogée… interdit aux femmes de porter le pantalon, sauf en cas de gel… Il est impossible de fumer dans un établissement ou, dans les résidences universitaires d'accéder pour les étudiants aux résidences des filles. C’était aussi l’époque bien oubliée du “quart d’heure américain”: dans les « boums », les filles n’avaient que quinze minutes pour inviter les garçons à danser. 

Dans cette chanson, Delphine Seyrig, actrice féministe, rend bien compte de la situation de la femme avant la seconde vague du féminisme:

Delphine Seyrig - Une fourmi et moi (1971) © Leschanteuses Echevelées

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Dans ce contexte, et alors qu’un français sur trois en 1968 a moins de 20 ans, plus on avance dans les années 60, plus la jeunesse, femmes comprises, se dresse contre la culture autoritaire et hiérarchique. Elle est pour sa fraction la plus politisée influencée par la revue Partisans (éditions Maspero), par Boris Fraenkel qui avait introduit la critique du sport, de la sexualité, et par l’édition pirate de la Lutte sexuelle des jeunes, de Wilhelm Reich diffusée sous le manteau en 1966 et 1967. La partie de la jeunesse qui deviendra une minorité très active s’initie à la pensée critique non seulement Wilhelm Reich déjà cité mais L'Homme unidimensionnel de Herbert Marcuse, puis en 1967 les publications des
situationnistes comme le Traité de savoir vivre à l'usage des jeunes générations de Raoul Vaneigem, et La Société du spectacle de Guy Debord .

La contradiction ne cesse de cesse de croitre entre le vécu quotidien et le modèle de la femme indépendante découverte à la lecture de Simone de Beauvoir, notamment Le Deuxième sexe ou de Christine Rochefort, notamment les Stances à Sophie. Mais les luttes de la première vague féministe sont largement ignorées. Elles le sont d’autant plus dans la classe ouvrière que le PC s’y est opposé au nom de la défense de la morale et de l’unité de cette classe.

Un portrait flash de Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir la féministe © France Culture

Toutefois, en France à la veille de 68, la révolte de la jeunesse est en retard par rapport celle des pays anglo-saxons et du nord de l’Europe, comme expliqué dans l’article de la présente série déjà mentionné (1968: le père De Gaulle et la tante Yvonne, ça suffit !). Et pour mesurer le retard de la révolte de la jeunesse française, il existe un test essentiel: la prise de conscience féministe était très en retard en France par rapport à ces pays. Les deux mois de Mai et Juin 68 ne suffiront pas à combler ce retard.

Les femmes présentes, mais pas le féminisme…

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C’est dans ce climat qu’éclate la révolte de la jeunesse et la grève générale. Les femmes participent pleinement au mouvement. Etudiantes, lycéennes ou au travail, elles sont des millions à se battre comme les hommes contre la répression et contre l’exploitation, et pour un bon nombre, pour la révolution. Mais en attendant, elles subissent l’oppression du patriarchat. Une part en est peu ou pas consciente. Une autre part en est consciente, mais malgré le climat de révolte généralisé, la passe sous silence. La priorité et l’urgence c’est la lutte avec le sexe masculin contre le régime. Une toute petite part, ce que nous verrons dans la section suivante de cet article, est consciente et active, donc féministe.

En 1968 plus encore qu’avant, les femmes attendaient un changement. Consciemment ou non, féministes ou pas, elles étaient soumises à l’autorité du père, du frère, du mari, du patron. Et tout en haut plantait le père et général, le grand Charles. Des droits limités sur leur corps même, qu’il s’agisse de l’habillement, des relations sexuelles, de la maternité. Voir par exemple les témoignages recueillis dans l’ouvrage  récent Filles de Mai. 68 mon Mai à moi. Mémoires de femmes, (collectif, préface de Michelle Perrot, postface de Ludivine Bantigny, Le Bord de l’eau, « Documents », 180 p., 15 €.)

 Dans son livre récent « Mai 68 de grands soirs en petits matins », Ludivine Bantigny écrit fort justement « La voix des femmes, les rôles de genre, et la conscience de leur oppression apparaissent ténues en 1968 ». Dans ce livre remarquable à tous égards, le chapitre consacré aux femmes décrit extrêmement bien la chape de plomb du patriarcat qui pèse en Mai, malgré tous les appels à l’émancipation. Il est exact d’affirmer, comme l’ont fait beaucoup de féministes, que ce n’est pas en 1968, mais quelques années plus tard que le mouvement de libération des femmes est né.   Les femmes sont bien présentes partout dans le mouvement, mais pas à sa tête.

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A tout seigneur tout honneur…prenons le cas du Mouvement du 22 Mars, icône de 68. Parmi les noms qui incarnent l'histoire du 22 mars, uniquement des hommes. Sur les photos de Gérard-Aimé qui a documenté l’occupation le jour-même de l'intérieur, on distingue pourtant de nombreux visages féminins. Certaines se feront une notoriété, mais bien plus tard, dans le monde  universitaire comme la sociologue Nicole Lapierre ou l'historienne Henriette Asséo, ou dans le monde militant comme l’établie Danièle Schulmann ou Prisca Bachelet, qui participera à la création du MLF.

 Les femmes sont bien partout dans le mouvement de Mai 68, et parfois au coeur du mouvement, comme par exemple à Rodez dont voici un témoignage

« Le CAL de l’Ecole Normale de Filles constituera le cœur du mouvement politique en mai 68 ; son noyau comprend Annie Zanchetta (petite fille d’antifasciste italien devenu en 1927 mineur en Belgique et fille d’un syndicaliste communiste d’EDF), Annie Tora (fille de républicains espagnols devenus ouvriers agricoles en Algérie avant d’être accueillis en 62 dans les « baraquements » de Decazeville). Marie-Jo Vittori (père dans les Brigades Internationales puis chef des maquis de l’Aveyron, oncle Aurèle tué dans les Brigades, oncle François persécuté dans la Rhur puis à Madagascar, 27 mois de cachot et 4 ans de prison, président du Secours Rouge International, brigades internationales, Résistance en Corse, sénateur communiste)…

Une crise révolutionnaire se traduit particulièrement par une ambiance de débat permanent sur les questions nées de la vie réelle. Concernant la sexualité, Pierre Marillaud avait tenu une conférence sur la poupée Barbie présentée comme signe d’une évolution de la société, et en particulier de la morale sexuelle : les poupons avaient disparu pour laisser place à une jeune femme sexy. Cette question de la sexualité et du mariage sera débattue publiquement sous les auspices du CAED et bénéficiera des avis du psychiatre Misrahi. Dans les lycées, dans les entreprises comme dans les comités locaux le sujet numéro un de 68 c’est celui du passage de relations sociales de soumission dépossession à une vie citoyenne fondée sur l’égalité, la démocratie et l’émancipation. Lors de l’assemblée générale du 16 mai, Mireille Fabre est excellente sur l’oppression et l’émancipation féminine ; aussi cette question sera prise en compte lors de l’Assemblée générale du lycée de filles (dans la cantine, 382 participantes) et la réunion à Sainte Procule, pour la composition du Bureau du CAIL (7 filles et 7 garçons comme le relève bien la presse), du Bureau représentatif lycéen élu à Millau (6 filles et 6 garçons), du bureau permanent du CAED (5 hommes élus que nous modifions en 3 hommes et 2 femmes Melle Lassalas, Violette Aza) ; la responsabilité du service d’ordre et des manifs sera donnée à Marie Claude Ferrié, lycéenne… »

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Mais on a beau chercher, il est difficile de trouver une femme en tête de manifestation, ou même une femme au mégaphone. Comme toujours, la presse traque en 1968 les jolies filles, ce qui explique que l’icône du mouvement, surnommée la Marianne de Mai (ci-contre) est une jeune Anglaise, mannequin. Mais les dirigeants du mouvement étudiant à Paris comme en général en Province, ceux qui sont sollicités par les radios et les rares journaux encore publiés sont tous des hommes. Ils s’appellent Daniel (Cohn-Bendit), Jacques (Sauvageot), Alain (Geismar), Serge (July), Alain (Krivine), Romain (Goupil), Roland (Castro), André (Glucksmann), Benny (Lévy)… Les femmes sont largement privées de parole publique. Même dans les groupes politiques d’extrême gauche, secteur le moins attardé, domine encore l’idée suivant laquelle la lutte des classes est prioritaire, toutes les autres oppressions étant censées trouver leur solution dans la révolution. Et dans la délégation syndicale qui a négocié les accords de Grenelle, ne figure pas une seule femme. Le journal de la CGT, Le Peuple, consacre un article à la grève des employées des chèques postaux. Le commentaire de la photo dit: «Quel joli visage elle a, notre grève »

 Martine Sorti, qui a été présidente du groupe philo de l’UNEF à la Sorbonne en rend bien compte de la situation dans un entretien dont voici un extrait:« Il n’y avait pas de discours féministe en 68. Bien sûr, il y avait des femmes qui participaient, qui manifestaient, qui faisaient grève—mais les organisations « gauchistes » étaient complètement à l’image de la société : il n’y avait que des hommes, des jeunes gens qui étaient à la tête de ces organisations, les femmes n’étaient présentes qu’à des niveaux subalternes. J’étais présidente du groupe de philo UNEF, mais ce n’était que le groupe de philo. Dès qu’on montait dans la hiérarchie syndicale, ouvrière ou étudiante, il n’y avait plus de femmes. Vous le voyez bien sur les photos : les premiers rangs des manifs, ce n’était que des garçons, ceux qui sont connus comme les leaders de 68, ce sont Cohn-Bendit, Geismar, Sauvageot, etc., pas une seule fille. » 

Et d’expliquer plus loin : « Beauvoir était une figure contemporaine mais l’histoire de la lutte des femmes et du mouvement féministe ne figurait pas au programme à l’époque, nous n’en avions jamais entendu parler. Au lycée, j’ai eu une prof d’histoire qui était de gauche, j’ai eu une prof de philo qui était de gauche–elle avait quitté le Parti communiste en 1956 à cause de l’intervention soviétique en Hongrie–pourtant ces femmes-là qui étaient dynamiques et même féministes en actes d’une certaine façon, je ne les ai jamais entendues parler de féminisme. Et elles ne parlaient pas non plus de Beauvoir. Beauvoir, les femmes la lisaient, on trouvait ses livres dans les librairies mais on ne travaillait pas sur ses livres dans les classes de lycées. Sartre, dans les années 60, était plus vedettarisé que Beauvoir, c’était toujours « Sartre et Beauvoir »: Sartre devant et Beauvoir derrière. »

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Dans l’ouvrage coédité par les éditions de l’Atelier et Médiapart, Mai 68 par celles et ceux qui l’ont vécu, qui recueille de très nombreux témoignages sous l’œil des chercheurs Erik Neveu, Christelle Dormoy et Boris Gobille, on trouve à la page 353 le témoignage de Xavière Gauthier. Thésarde à Nanterre, elle raconte avoir “contribué à mai 68” puis milité au MLF. Elle souligne l’asymétrie du genre dans le mouvement étudiant de l’époque : "Le monde va changer de base”... Oui mais pour nous femmes, cette base est le patriarcat. “Ne travaillez plus : jouissez”, le plaisir opposé au rendement. Génial - pour les garçons. Conséquence pour les filles : les vomissements du matin et l’obligation de se marier. “Faites l’amour pas la guerre”: merveilleux - pour les garçons. Conséquence pour les filles : tricoter des petits chaussons bleus ou roses. “Plus je fais la révolution, plus j’ai envie de faire l’amour” : exaltant - pour les garçons. Conséquence pour les filles : les faiseuses d’anges, les aiguilles à tricoter, les tortures des curetages à vif et les risques de mort. Quand on est né fille, on ne peut pas “jouir sans entraves”.

C’est en 1970 que la loi substitue à la puissance paternelle l’autorité parentale partagée… 

Augmentation des séparations et diverses, car les femmes sont plus libres de leur sexualité, notamment grâce au contrôle des naissances, et à l’autonomie accrue par l’activité professionnelle.

Sur le plan sexuel, il faudra de nombreuses années pour que les femmes s’approprient leur sexualité. La contraception et l’IVG n’y suffisant pas.  La liberté sexuelle n’est pas synonyme de satisfaction sexuelle. »

 Les femmes travailleuses subissent en 1968 la discrimination de toutes les femmes, et souvent y compris de la part des militants syndiqués. Témoignage d’une femme technicienne de la SEITA:

« En ce mois de Mai 68, la lutte des étudiants, la répression dont ils étaient l’objet, la fermeture de la Sorbonne et leurs revendications alimentaient nos débats à la « pause café » du matin. Là encore, nous n’avions pas toutes le même avis sur la question. Pour ce qui nous concernait, nous aurions bien aimé travailler un peu moins et, pour un certain nombre dont j’étais, avoir un peu plus de considération et de liberté. Par exemple, on nous interdisait de travailler en pantalon, sous notre blouse ! Nous ne pouvions pas sortir du labo pendant les heures de travail... Des fois qu’on aurait rencontré quelqu’un qui nous aurait donné des mauvaises idées ou appris quelque chose ! Nous trouvions aussi que le fait d’être notées chaque année (comme à l’école!), était plutôt humiliant et nous rejetions ce système car de plus nous ne comprenions pas les critères de notations et les différences…

Je venais presque tous les jours aux nouvelles et discuter avec le piquet de grève. La grille était cadenassée mais on pouvait entrer par la petite porte. Jamais on ne m’a donné un tract ni invité à une manifestation, ni proposé l’adhésion. Curieusement, je n’ai fait aucune manifestation ! (Ma première manif, c’est à Paris contre la guerre au Viet Nam... Une manif monstre !) Un jour j’ai dit au responsable CGT que je voulais me syndiquer. Pour moi, c’était un acte très important, un engagement plus grave que de faire grève : j’entrais en rébellion contre le système, c’était le premier pas que je faisais dans mon cheminement pour changer le monde. Je n’étais plus seule et je me sentais forte ! Pour ce camarade, je crois que c’est l’étonnement qui a dominé… »

Daniel Bensaid, dans un texte de 1978, Actualité de la révolution, relie la non-émergence d’un mouvement de femmes avec la brièveté du mouvement:

« Mais prenons le cas des femmes : leur participation a été massive, spécifique et souvent décisive dans tous les grands mouvements populaires et prolétariens de l’histoire de France, à commencer par la révolution de 1789, en passant par les journées de 1848 et sans oublier la Commune de Paris, eh bien, regardons la littérature sur Mai depuis dix ans : très peu de traces d’une apparition spécifique des femmes. La non-émergence en 1968 d’un mouvement de femmes est un indice supplémentaire des limites de ce mouvement-là et d’hiatus existant entre la combativité qui a surpris le mouvement lui-même et le fait qu’il n’y ait pas eu le temps de mûrissement suffisant pour que toutes les potentialités puissent s’exprimer. »

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Quant à la supposée « révolution sexuelle » de Mai 68, elle a été beaucoup exagérée. La révolte contre la morale de répression sexuelle, la rupture avec l’autorité et le temps imposé, la libération de la parole et les rencontres sans frontières sont certes un pas énorme franchi en quelques semaines, mais les slogans de Mai, les plus connus comme « Jouissons sans entraves » ou moins connus comme « Aimons nous les uns sur les autres » magnifient la réalité. Comme l’a écrit Ludivine Bantigny dans son livre récent, « l’évènement est plus un spasme qu’un orgasme ». L’idée que la libération sexuelle va de pair avec la révolution progresse mais le « droit au plaisir » se conjugue d’abord au masculin, sous la pression de l’idéologie patriarcale dominante, y compris l’interdiction de l’avortement, alors que la contraception est encore d’un accès difficile.

 Delphine Seyrig, toujours elle…, décrit ici la relégation des femmes dans le mouvement de Mai 68: 

Delphine Seyrig femmes mai 68 émisssion la bon plaisir 1987 france culture © TPE Mai 1968

La deuxième vague du féminisme est bien fille légitime de Mai

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Le féminisme est beaucoup plus ancien que Mai. Il date de la première lutte des femmes contre leur oppression. Et le mouvement de Mai n’était pas particulièrement féministe. Par contre, il a sans aucun doute accéléré la révolte des femmes contre leur oppression. C’était un cri de liberté. Des femmes l’ont compris ainsi. Des hommes un peu plus tard…

Mai 1968 ne fut pas féministe, mais son onde de choc a amorcé une «prise de conscience», reconnaissent aujourd’hui les militantes de la première heure. Un remarquable vent de liberté a donné une impulsion décisive dans la lutte pour l’émancipation féminine.

Penchons nous maintenant sur cette « toute petite part » des femmes mentionnée plus haut, celle consciemment féministe. Elle existe bien en 68 et amorcera vite dans les années qui suivent la deuxième vague du féminisme.

Jacqueline Heinen, dans un article de 1978, explique que le mouvement des femmes prit deux ans après 1968 pour se développer et se structurer, avec des années de retard par rapport aux Etats-Unis, à la Grande-Bretagne ou à l’Allemagne: « En France, les éléments qui ont joué un rôle de frein dans l’émergence du mouvement féministe sont à rechercher aussi bien dans la brièveté déjà évoquée de l’explosion étudiante, que dans le poids de l’Église catholique en ce qui concerne les mœurs, les relations entre individus (la femme étant perçue avant tout dans son rôle de mère et d’épouse), l’existence de lois limitant l’accès à la contraception, ou dans le contrôle sur la classe ouvrière par une bureaucratie stalinienne reproduisant en tous points l’idéologie dominante en ce qui concerne la famille et la place des femmes dans la société. » 

Elle y explique aussi les raisons qui font qu’en Italie, en Espagne et plus encore au Portugal ou en Grèce, la naissance d’un mouvement féministe ait pris près de dix ans de retard. Ce retard est rattrapé en quelques années en France. Mai 68 y a sans doute beaucoup contribué.

Plusieurs facteurs contribuent au déploiement de cette deuxième vague: augmentation du nombre d'étudiantes, débuts de la planification familiale, augmentation dans les années 60 de la participation des femmes dans le salariat. La part des femmes dans la population active passe de 34,8 % en 1968 à 40,8 % en 1982.  Le pourcentage des femmes qui conservent leur travail après le mariage passe de 50,1 % en 1968 à 61,1 % en 1975 pour les femmes de moins de 25 ans, de 42,5% à 56,2% pour les femmes de 25 à 29 ans , de 36,4% à 49% pour les femmes de 30 à 34 ans. Lors des trois ou quatre années qui suivent le mouvement de mai des améliorations sont apportées aux conditions de travail des femmes grâce à l’autorisation de la section syndicale d’entreprise. Mais elles sont les premières victimes des restructurations, menant des luttes acharnées pour l’emploi avec occupations d’usines de longue durée dans le textile, l’habillement, ou les cuirs et peaux. Ce sont les Amisol, les Grandin, les Furnon, les Saint Joseph, les LIP.

 Toutefois, comme le rappelle Josette Trat dans un article de 2008 intitulé « France 1968 : le féminisme en germe », l’essentiel, c’est la politisation de toute une génération de femmes: « Sans mouvement féministe, les femmes risquent fort d’être les « dupes » des révolutions, comme l’écrivait le collectif FMA, en juin 1968. Ont-elles été la « piétaille » de ce mouvement ? Non, car en Mai 1968, toute une génération de femmes s’est politisée, puisant dans ce mouvement non seulement l’énergie de lancer le nouveau mouvement féministe en France, mais également une réflexion critique qui a permis de dégager une aile radicale du féminisme, capable de résister aux flux et reflux qui ont rythmé la vie politique des 40 dernières années. »

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Les premiers germes sont en fait juste antérieurs à 68. En 1966, Anne Zelensky, amie de Simone de Beauvoir, fonde avec Jacqueline Feldman le FMA (Féminin Masculin Avenir). Elle sera une des initiatrices du Manifeste des 343. Anne Zelensky  a publié il y a quelques années un texte qui rend compte des journées de Mai et Juin. En voici de larges extraits: "Et voilà que mai est arrivé. Ce que j’attendais sans savoir que c’était ça.  Je me suis embarquée sans l’ombre d’un doute sur cette fabuleuse comète. Et je n’ai jamais débarqué. Je passais mon temps libre dans la cour de la Sorbonne, où je tenais un stand avec les manifestantes de FMA. Jacqueline me rejoignait, quand elle pouvait, entre ses allers retours avec la Norvège, où vivaient mari et enfants. Nous regardions, ravies, le défilé des chevelus, les filles à robes bariolées, nous humions à plein nez cette atmosphère. Ah l’atmosphère de mai ! J’avais l’impression que le monde se desserrait, et qu’une familiarité inédite avec les autres rendait la vie légère… Il y avait quelque 15 jours que la révolution avait commencé. Mais l’ombre d’une déception planait sur notre enthousiasme…

« Tout de même, a dit l’une de nous deux, il n’y a pas grand chose sur les femmes. Rien sur les murs, pas de banderole…Ca va pas encore recommencer. »
Après un silence, j’ai dit :
« Qu’est ce qu’on attend ? On n’a qu’à les écrire, les slogans… »
Aussitôt dit, aussitôt fait. Nous avons cherché du papier, on nous a prêté des feutres. Nous avions en mémoire un petit stock de phrases sur les femmes, émises par de grands noms, Beauvoir, Fourier, Stuart Mill, Condorcet.. Il suffisait de les écrire et d’aller placarder nos banderoles dans les couloirs de la Sorbonne, sous le regard complaisant des passants.Et nous revoilà assises sur nos marches, satisfaites mais pas comblées.
« Ce qui manque c’est un grand débat.. On parle de tout sauf de la situation des femmes… »

" Et si on réservait un amphi ?"

Alors nous sommes montées au premier étage, là où dans une petite salle, se tenait un chevelu qui était préposé à l’affectation des amphis. Timidement nous avons fait remarquer que depuis 15 jours que la révolution avait commencé, il y avait comme une absente, la question des femmes…

« Ca c’est vrai, alors ! s’est il écrié. Vous avez raison. On n’y a pas pensé. Vous voulez un amphi ? Pour quand ? »

Nous avons bredouillé je ne sais quoi. Alors il nous a proposé pour le surlendemain l’amphi Descartes et nous a donné un petit bout de papier, que j’ai conservé, avec un tampon dessus. Le titre du meeting ? Nous en avons discuté avec lui, puis nous sommes tombés d’accord sur « Les femmes et la révolution » . Nous sommes ressorties de là, éberluées de la facilité avec laquelle les choses s’étaient faites. Quand on vous le disait : « Soyez réalistes , demandez l’impossible ! »

"Le surlendemain, nous sommes arrivées en avance. Quand nous sommes entrées dans l’amphi Descartes, par le haut, le choc ! Immense, la salle . Comment allions nous la remplir ? Nous sommes descendues vers la chaire, tout en bas, le cœur en chamade. Nous avions préparé chacune une petite introduction, au cas où il y aurait du monde. Car nous pensions qu’il n’y aurait personne. Ce syndrôme courant chez tout organisateur était décuplé par le fait que notre thème, les femmes – version révolte – ne faisait plus recette depuis des décennies – on nous l’avait seriné « nous avions tout, que voulions nous encore » ? Depuis « Le deuxième sexe », il ne s’était pas passé grand chose du côté d’une contestation de la condition dite féminine. Sauf aux USA, où un livre « La femme mystifiée » de Betty Friedan, commençait à faire un tabac.(...)

Perdues donc au bas de cet amphi démesuré, nous n’en menions pas large. Et puis, une personne est entrée, suivie bientôt par d’autres. Peu à peu, la salle s’est remplie, remplie. Il y en avait partout, du monde, sur les gradins, sur les côtés. Ca parlait, ça riait, ça vivait. C’était notre premier débat. Ca tournait au meeting. Nous nous lancions des regards ravis avec Jacqueline. Il fallait y aller, se jeter à l’eau. Nous nous tenions la main sous la chaire, comme des petites filles qui se donnent du courage. J’ai commencé à parler, en tremblant. J’ai fait court. Jacqueline a pris la suite. Un silence a suivi. Puis les prises de parole ont fusé. Sur tous les sujets, la révolution sexuelle, l’orgasme, l’oppression des femmes, la contraception, l’avortement, l’homosexualité, et que sais je encore ! Sauf que de tout ça on ne parlait jamais en public ! On avait sorti sa langue de sa poche. Nous étions nettement débordées, incapables de distribuer une parole qui échappait à toute distribution.

Un jeune chevelu s’est proposé pour nous prêter main forte. Les jambes coupées par l’émotion, mais la joie au cœur, nous assistions à ce moment unique où se débridaient des paroles si longtemps contenues, où elles circulaient de l’un à l’autre, dégagées de cette bienséance mortifère qui nous condamnait sur ces choses là au silence. »

On peut lire par ailleurs le témoignage de Jacqueline Feldman sur le FMA . C’est le 6 juin 1968 que le FMA organise le meeting « Les femmes et la révolution » à l’amphi Descartes de la Sorbonne. Il organise ensuite des réunions à Censier et diffuse en même temps un manifeste féministe. Les trois points forts du manifeste du FMA sont:

- Nécessité de prendre en charge son oppression – les opprimées n’ont rien à attendre que d’elles mêmes. Affirmation inédite d’une autonomie des femmes. Ne pas céder aux sirènes démobilisatrices : « le problème des femmes est résolu » ou «  Le progrès se chargera de faire avancer les choses ».

-  Reconnaître le féminisme comme mouvement révolutionnaire qui a permis aux femmes d’arracher les droits théoriques. Filiation féministe clairement revendiquée.

-  Les hommes sont partie prenante de ce combat. Celui qui dénie l’humanité à l’autre, se coupe de sa propre humanité. Les avantages qu’il en retire lui masquent cette évidence.

Jusqu’en 1970, le FMA fonctionne à six, quatre femmes et deux hommes. Il prend position publiquement sur des faits de société, comme l’affaire Gabrielle Russier. Il mène la première enquête sur la sexualité en milieu étudiant à Vincennes. Le groupe devient Femmes Marxisme Avenir, puis rejoint en juin 1970 le Mouvement de libération des femmes, qui est non mixte.

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Le Comité de Censier critique dans un de ses textes la révolution sexuelle conçue comme « une mini-jupe faisant l’amour avec une voiture de sport dans les pages publicitaires d’un hebdomadaire gauche-de-luxe ». Il déclare aussi ce qui suit:

« Maturité, Virilité, Féminité, Maternité: ça ne veut rien dire. Ce sont des notions idéologiques qui visent à notre intégration dans une société en voie de désintégration. Ce sont des notions qui permettent de séparer 

  • les hommes des femmes,
  • les doux des violents,
  • les jeunes des adultes
  • les initiés des non-initiés. »

 Il existe d’autres témoignages de cette politisation féministe pendant le mouvement. Les étudiantes, certes, ne sont pas spontanément reconnues comme dirigeantes du mouvement par leurs camarades hommes, et encore moins par les médias. Mais elles occupent souvent des responsabilités intermédiaires dans les organisations d’extrême gauche, ainsi que dans le mouvement, quand il est structuré avec élection par des assemblées générales. Il existe aussi des témoignages de remise en cause des rôles de genre, comme en témoigne cet extrait reproduit dans l’ouvrage de Ludivine Bantigny d’un tract diffusé par des étudiantes dans Sciences Po Paris alors occupé: 

Les germes de la deuxième vague touchent aussi les femmes au travail. Dans un article récent du Populaire du Centre, des femmes de Limoges expliquent comment la lutte sociale a contribué à à libérer la parole des femmes. Un article sur Caen posté précédemment dans cette série, décrit une une situation qui s’applique à l’échelle nationale: « Janvier 1968 à Caen ( comme dans beaucoup d’autres villes) est aussi majoritairement une grève de femmes : la dynamique gréviste est extrêmement forte dans les usines de l’électronique ou de l’électroménager où les femmes sont très largement majoritaires (il peut même y avoir une main d’œuvre exclusivement féminine sur les chaînes de production). Cumulant les discriminations et la déqualification sociale, elles font preuve d’une combativité qui surprendra (et/ou inquiétera) les militants syndicaux. Si elles jouent un rôle central dans les conflits , il faudra attendre encore un peu pour que le mouvement féministe fasse des femmes un sujet politique et social (en 68 et dans l’immédiat, la place des femmes dans les grèves reste subordonnée aux hommes : grèves de femmes, dirigeants et négociateurs hommes tel est encore le mode d’action). » 

On pourra aussi lire dans un article de cette série « 1968 » le témoignage sur la grève et l’occupation des Chèques Postaux à Paris. Dans le monde ouvrier, il faut citer aussi le témoignage de Suzanne Ledet de l’usine Yema à Besançon. Dans le film A bientôt j’espère , tourné au début de la grève, son militantisme se limite à assister son mari syndicaliste. Mais plus tard, dans le film Classe de Lutte, c’est elle qui harangue les ouvriers, face au patron et aux cadres.

Un autre témoignage, le plus connu, et le plus poignant, est celui de Jocelyne, ouvrière à l’usine Wonder:

LA REPRISE DU TRAVAIL AUX USINES WONDER - version française © WILLEMONTJacques

Martine Sorti, dans l’entretien déjà mentionné, explique « « il n’y avait pas de discours féministe mais il y avait une sorte de féminisme en marche, on n’avait pas les mots pour le dire à ce moment-là. Je ne les avais pas et les filles qui seront plus tard au MLF ne les avaient pas non plus. Cela ne veut pas dire que, dans la manière d’être, de penser ou d’agir, on n’était pas féministe. Il n’y avait pas de discours, ni même de pensée féministe, d’autant que l’histoire du féminisme et de la lutte des femmes qui avait existé bien avant nous ne nous avait pas été transmise. Que ce soit au lycée ou à la fac, je n’ai jamais entendu parler de l’histoire des femmes. Comme figure féministe historique, on avait George Sand, on savait que George Sand était une femme tout à fait admirable mais je n’avais jamais entendu parler par exemple d’Olympe de Gouges… »

Dans une recherche intitulée « Des ouvrières en lutte dans l’après 1968 », Fanny Gallot et Ève Meuret-Campfort retracent, notamment en prenant le cas de l’usine Chantelle, la diffusion des idées féministes auprès des femmes de classes populaires après 1968, en particulier des ouvrières qui voyaient arriver dans leurs usines des militantes de l’extrême gauche et féministes.

Julie Pagis, dans son enquête publiée sous le titre « Repenser la formation de générations politiques sous l’angle du genre. Le cas de Mai-Juin 68 », souligne que plus de femmes que d’hommes se réclament de la génération 68 et souligne l’importance de Mai dans leur engagement féministe.

Dans les années qui suivent 1968, la prise de conscience féministe favorisé par Mai et Juin, et l’afflux des femmes sur le marché du travail posent des problèmes nouveaux aux organisations de gauche comme au patronat, dont rend bien compte en 1978 un article dans Le Monde Diplomatique de Geneviève Brisac & Thérèse Brisac.

Regardons maintenant l’après Mai et Juin. Le 1er octobre 1968, "en réaction contre le virilisme du mouvement étudiant", Antoinette Fouque, Josiane Chanel et Monique Wittig organisent la première réunion de ce qui s'appellera le MLF, avec un impératif, la non-mixité. Dans son livre "Il y a deux sexes", Antoinette Fouque décrit "ces graffitis de pénis en érection qui couvraient joyeusement les murs" des universités parisiennes, et les affiches "le pouvoir est au bout du phallus", détournant le slogan "le pouvoir est au bout du fusil".

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Le 26 août 1970, un groupe de femmes dépose sous l’Arc de Triomphe, à Paris, une gerbe en mémoire à la « femme du soldat inconnu ». C’est l’acte de naissance le plus couramment retenu du Mouvement de libération des femmes (MLF) qui, jusqu’à la fin, restera un mouvement informel et sans structures permanentes, ne reposant que sur les assemblées bimensuelles tenues à l’école des Beaux-Arts de Paris ou à la faculté de Vincennes. En septembre 1970 parait le numéro spécial de la revue Partisans des éditions Maspero « Libération des femmes, année zéro ». 1970 n’est pas l’ « année zéro », bien sûr, mais le titre annonce la deuxième vague féministe. Il pose des bases théoriques du mouvement.

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Les AG non mixtes du MLF débutent à l’automne 1970, à la faculté de Vincennes ou aux Beaux-Arts, à l’initiative de plusieurs dizaines de militantes venues d’horizons divers. Pendant plusieurs années, les débats vont faire rage dans cette marmite bouillonnante d’idées, au rythme de la traduction en français des ouvrages américains ou allemands. On va y commenter non seulement Simone de Beauvoir, mais Betty Friedan, Kate Millet, puis Shulamith Firestone, sans oublier Marx et Engels, Freud, Marcuse et Reich.

Le droit à l'avortement est l'une des premières revendications, avec notamment le manifeste des 343 femmes déclarant avoir avorté le 5 avril 1971 avoir avorté, signé par des célébrités comme Simone de Beauvoir, Marguerite Duras ou Catherine Deneuve. Le mouvement de libération homosexuel fait son apparition dans la Sorbonne occupée avec le Comité d’Action pédérastique révolutionnaire (CAPR). Il disparait après à peine deux semaines d’existence, mais il marque un tournant, car il élève l’homosexualité au rang de question politique. C’est en février 1971 seulement qu’est créé le Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR) dont l’histoire est retracée ici.

L’ Hymne des Femmes composé en 1971 par des militantes féministes à Paris, ici chanté par la Compagnie Jolie Môme: 

L'hymne des femmes © jean claude Fel

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Dans un article publié en 2010, Josette Trat souligne les fruits de cette deuxième vague semés en 68: « Quand en 1970, à la faculté de Vincennes ou aux Beaux-Arts, les premières AG non mixtes ont eu lieu, elles ont provoqué un véritable scandale. De nombreux militants ne supportaient pas que les femmes s’organisent entre elles. Ils devenaient « hystériques », voulaient forcer la porte des salles de réunion. Ce refus montrait bien que ces AG non mixtes avaient quelque chose de subversif.

La nécessité de se réunir entre femmes n’était toutefois pas évidente pour toutes. Au début pour moi, par exemple, ça n’allait pas forcément de soi. J’avais été scolarisée dans un lycée de filles. J’appréciais de pouvoir faire de la politique avec des hommes. Se réunir entre femmes m’apparaissait comme une régression.

Au début, il n’y avait pas d’organisation du mouvement féministe, pas de porte-parole etc. Les féministes se retrouvaient dans des AG et prétendaient rompre ainsi avec un modèle d’organisation bureaucratique et « masculin ». Mais bientôt, des féministes, en particulier des militantes d’extrême gauche, ont poussé à la création de groupes femmes pour favoriser l’enracinement du mouvement dans les quartiers et les entreprises. Parallèlement, différents collectifs militants se sont constitués autour de journaux, revues etc., ou thèmes d’action. La lutte pour la légalisation de l’avortement a marqué un véritable tournant. En 1973, la création du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), un mouvement unitaire et mixte a été un levier pour passer à un échelon supérieur. Un peu partout, des débats autour des projections du film Histoire d’A, et des manifestations massives ont été organisés (y compris en pleine campagne électorale présidentielle en 1974). Mais surtout, le MLAC a osé défier le gouvernement en organisant publiquement des avortements illégaux et des voyages à l’étranger pour des femmes qui voulaient avorter. 

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Une divergence très forte opposait « universalistes » et « différentialistes » dont le groupe le plus connu était Psychanalyse et politique. Animé par Antoinette Fouque, il voulait faire reconnaître la créativité des femmes liée à leur fonction procréatrice. Cette « différence » fondamentale à leurs yeux plaçait les femmes du côté de la vie, de la paix... – la lutte devait porter prioritairement selon elles contre les symboles de la domination « phallocratique ». Le courant différentialiste, relayé par les éditions Des femmes, a eu une influence non négligeable parmi les écrivaines et les artistes.

Pour les universalistes, beaucoup plus influentes dans le mouvement féministe en France, la différence biologique ne conditionne pas une « nature féminine ». C’est l’éducation qui est déterminante. Comme dans les rapports de classe ou le racisme, la mise en exergue de « différences » biologiques permet aux dominants de légitimer des rapports d’exploitation et d’oppression.

Le courant féministe lutte de classes a été impulsé notamment par des militantes politiques issues de l’Alliance marxiste révolutionnaire, de la LCR, de Révolution et de bien d’autres... Pour elles, il était important d’enraciner le mouvement féministe dans les quartiers, de toucher les femmes des milieux populaires. Des militantes partageant cette préoccupation se retrouvèrent aussi bien dans les groupes femmes, le MLAC ou le mouvement syndical. Des commissions femmes et des groupes femmes qui rassemblaient des militantes de différents syndicats, mais aussi des non syndiquées fleurirent dans un certain nombre d’entreprises au milieu des années 1970, perturbant notablement les directions traditionnelles du mouvement ouvrier.

Le courant féministe radical dont l’une des personnalités phares a été Christine Delphy s’opposait au courant lutte de classes. Pour le courant lutte de classes, il fallait articuler féminisme et anticapitalisme, tandis que pour les féministes radicales, le patriarcat était « l’ennemi principal ». Christine Delphy a théorisé l’exploitation des femmes dans le travail domestique. Celui-ci ne se résume pas aux seules tâches ménagères (ensemble des tâches gratuites au sein de la famille), mais aussi au travail effectué gratuitement au sein des entreprises familiales par les femmes de commerçants, d’artisans, les agricultrices. Cette analyse a eu le mérite de mettre en lumière la subordination des femmes au sein de la famille, de rendre visible le travail domestique, mais cela faisait des femmes un groupe homogène quelle que soit leur appartenance sociale. Pour les féministes radicales, les luttes féministes devaient être non mixtes tandis que pour les féministes lutte de classes, il fallait articuler moments de non-mixité et interventions dans des cadres mixtes.»

Le 25 mai 2018, France Culture a diffusé un très beau reportage de Sophie Despont à la rencontre à Paris, Nantes et Marseille, de femmes qui témoignent comme actrices de 68 et du féminisme: Combats de femmes : de mai 68 à #MeToo.

Mai 68 La science s'affiche #4 "Bonnes à tout faire" Pour l'égalité Homme/Femme © Inserm

Quelques dates

1968

  • 6 Juin . Réunion à la Sorbonne d’un groupe de femmes sur le thème « La femme et la révolution ».
  • 30 Juin. Victoire de l’UDR aux élections législatives.
  • Juillet. Encyclique Humanae Vitae condamnant la contraception non naturelle et l’avortement.
  • 7 septembre. 400 féministes manifestent contre le concours de beauté Miss America  à Atlantic City (USA), date considérée souvent comme le début « officiel » du Women’s Lib.
  • Octobre. Premières réunions féministes.

1969

  • Ouverture du premier centre d’information et d’orthogénie par le Planning familial (Rouen).
  • Premières échographies de fœtus.
  • 3 février. Premier décret d’application de la loi Neuwirth.
  • Première femme major de l’ENA (Françoise Chandernagor) – première élue à l’Académie de médecine (Thérèse Bertrand-Fontaine).

1970

  • Deux tendances dans le MLF : Psychanalyse et politique et Féministes Révolutionnaires.
  • Traduction de La Politique du mâle de Kate Millett.
  • Congé de maternité payé à 90 % du salaire.
  • Fondation de l’association anti-avortement Laissez-les vivre.
  • Mai. L’Idiot international : « Combat pour la libération de la femme ».
  • 21 mai. Meeting féministe à l’Université de Vincennes.
  • 4 juin. Loi sur le partage de l’autorité parentale (pour les couples mariés).
  • 26 août. Dépôt d’une gerbe à la Femme du Soldat inconnu.
  • Octobre. Revue Partisans : « Libération des femmes, année zéro ».
  • Novembre. États généraux de la femme, magazine Elle.

1971

  • Avortement admis dans certains cas par la Fédération protestante.
  • Création du Comité du travail féminin (Marcelle Devaud).
  • Création du Mouvement pour la Libération de l’Avortement (MLA).
  • 5 avril. Manifeste des 343 Françaises déclarant avoir avorté.
  • Mai. Premier numéro du Torchon brûle (organe du MLF).
  • Juillet. Création de Choisir la cause des femmes.
  • 20 novembre. Grande manifestation pour le droit à l’avortement.

1972

  • Ouverture des grandes écoles aux femmes.
  • 13-14 mai. Journée de Dénonciation des Crimes commis contre les femmes.
  • 28 mai. Manifestation aux Champs-Élysées contre la fête des mères.
  • Loi sur l’égalité des salaires « À travail égal, salaire égal ».
  • Première femme major à Polytechnique (Anne Chopinet).
  • Octobre-novembre. Procès de Marie-Claire à Bobigny.
  • Novembre. Dernier décret d’application de la loi Neuwirth.

1973

  • Première rectrice (Alice Saunier Séité).
  • Première professeure au Collège de France (Jacqueline de Romilly).
  • Manifeste des 331 médecins en faveur de l’avortement.
  • 9 avril. Création du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC).
  • Juin. Foire des femmes à Vincennes.
  • Naissance de l’histoire des femmes.
  • Première femme major à HEC.
  • Elena Gianini Belloti, Du côté des petites filles.

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50 ans plus tard...

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Ma série « 1968 »

- Première partie « Mise en jambes »: 37 articles à consulter ici

- Deuxième partie couvrant Mai et Juin, « La plus grande grève générale en France ». 42 articles déjà parus à consulter ici

- Troisième partie, « Bilans et secousses », qui comptera des dizaines d’articles d’ici la fin de l’année:

  1. Mai 68: une situation révolutionnaire ?
  2. Bilan et leçons de la grève générale de 68
  3. Lettre d'un enfant de 1968 à un jeune de 2018
  4. Un bilan de 68 par Ludivine Bantigny et Alain Krivine

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