Rapport de la commission d'enquête parlementaire sur les conditions d'abattage

Le rapport et les propositions de la commission d'enquête sur les conditions d’abattage des animaux de boucherie a été mis en ligne sur le site de l'Assemblée nationale le 27 septembre 2016.

cochon

Présentation

Le rapport et les documents complémentaires font plus de 300 pages.
Les administrateurs (fonctionnaires des services de l’Assemblée) chargés de la rédaction ont fait un gros travail d'analyse et de synthèse. La lecture du rapport offre ainsi une mine d'informations sur le travail en abattoir, sur les différentes étapes et les différentes modalités du parcours des différentes bêtes, y compris les volailles, ainsi que sur la formation et sur les types de contrôles. (1)
 
Olivier Falorni, président de la Commission, indique que ce texte est construit autour de quatre points :
- l'état des lieux actuel,
- la réglementation de la protection animale, relativement récente puisque le règlement européen a été adopté en 2009 et appliqué à partir de 2013,
- la nécessité de mettre les salariés au centre des préoccupations,
- l’indispensable renforcement des contrôles.
 
En voici le plan (simplifié !) :

PREMIÈRE PARTIE : LA « MORT CACHÉE » DANS LES ABATTOIRS SE HEURTE À LA PRÉOCCUPATION DES FRANÇAIS POUR LE BIEN-ÊTRE ANIMAL 
 
DEUXIÈME PARTIE : UNE RÉGLEMENTATION QUI DOIT ÊTRE AMÉLIORÉE 
I. RELATIVEMENT RÉCENTE, LA RÉGLEMENTATION EN MATIÈRE DE PROTECTION ANIMALE EN ABATTOIRS DOIT ÊTRE AMÉLIORÉE 
  A. AVANT L’ABATTOIR : L’IMPORTANCE DU TRANSPORT DES ANIMAUX 
  B. LA CONFIGURATION ET LES ÉQUIPEMENTS DES ABATTOIRS : DES OUTILS EN MANQUE D’INVESTISSEMENTS 
  C. L’ARRIVÉE ET LA MANIPULATION DES ANIMAUX : LIMITER LE CONTACT AVEC L’HOMME 
  D. L’ÉTAPE FONDAMENTALE DE L’ÉTOURDISSEMENT 
  E. LE CONTRÔLE DE L’EFFICACITÉ DE L’ÉTOURDISSEMENT ET LA MISE À MORT 
  F. S’ASSURER DE LA MAÎTRISE DE LA RÉGLEMENTATION : LA RESPONSABILITÉ DES PROFESSIONNELS 
II. L’ABATTAGE RITUEL 
  A. LES FONDEMENTS DE LA DÉROGATION 
  B. DES PRATIQUES ENCADRÉES 
  C. DES ÉVOLUTIONS POSSIBLES ET SOUHAITABLES 
III. L’ABATTAGE AU PLUS PRÈS DES LIEUX D’ÉLEVAGE : DES SOLUTIONS ? 
  A. UNE DEMANDE GRANDISSANTE DE CERTAINS ÉLEVEURS RELAYÉE PAR LES ASSOCIATIONS 
  B. LES POSSIBILITÉS TECHNIQUES EXISTENT 
  C. DES SOLUTIONS CERTES MARGINALES MAIS À ENCOURAGER 
 
TROISIÈME PARTIE : METTRE LES SALARIÉS AU CENTRE DES PRÉOCCUPATIONS 
I. LES CONDITIONS DE TRAVAIL DES OPÉRATEURS : LA PÉNIBILITÉ AU QUOTIDIEN 
  A. DES RISQUES PHYSIQUES ET PSYCHIQUES 
  B. LES CONSÉQUENCES DE L’ORGANISATION DU TRAVAIL SUR LES OPÉRATEURS 
  C. DE LA FAIBLE ATTRACTIVITÉ À LA STIGMATISATION 
II. L’INDISPENSABLE FORMATION 
  A. LA MISE EN PLACE DU CERTIFICAT DE COMPÉTENCE PROTECTION DES ANIMAUX DANS LE CADRE DE LEUR MISE À MORT 
  B. UNE FORMATION À AMÉLIORER 
  C. LA FORMATION PRATIQUE DES SACRIFICATEURS DOIT ÊTRE RENFORCÉE
III. RENFORCER LES RESPONSABLES PROTECTION ANIMALE (RPA)
  A. UN STATUT RELATIVEMENT NOUVEAU
  B. UN STATUT QUI DOIT ÉVOLUER 
 
QUATRIÈME PARTIE : L’INDISPENSABLE RENFORCEMENT DES CONTRÔLES 
I. AMÉLIORER L’EFFICACITÉ DES CONTRÔLES ET L’EFFECTIVITÉ DES SANCTIONS
  A. S’ASSURER DU CONTRÔLE PERMANENT DE LA CHAÎNE D’ABATTAGE
  B. S’ASSURER DE L’EFFICACITÉ DES CONTRÔLES
  C. SANCTIONNER LES CONSTATS DE NON-CONFORMITÉ 
II. LA NÉCESSITÉ D’UN REGARD EXTÉRIEUR SUR L’ABATTOIR
  A. RENFORCER LE RÔLE DES ASSOCIATIONS DE PROTECTION ANIMALE
  B. OUVRIR LES ABATTOIRS AUX PARLEMENTAIRES ET À UN PUBLIC AVERTI
III. LE CONTRÔLE VIDÉO, UN OUTIL INDISPENSABLE À L’AMÉLIORATION DU BIEN-ÊTRE ANIMAL AU SEIN DES ABATTOIRS
  A. LE CONTRÔLE VIDÉO, UNE SOLUTION QUI FAIT SON CHEMIN 
  B. AVANTAGES ET LIMITES DU CONTRÔLE VIDÉO, JURIDIQUEMENT POSSIBLE EN FRANCE
  C. LA MISE EN PLACE DE LA VIDÉO AU SEIN DES ABATTOIRS FRANÇAIS
 
Viennent ensuite une synthèse, le compte-rendu de l'examen en commission, et les contributions.
 
Le tome II du rapport reprend l'ensemble des comptes rendus des auditions.
 
 
Les opérateurs de la mise à mort : quelles conséquences psychiques ?
 
Dans la lignée de notre article de mars 2016 (Opérateur d'abattage ; un métier comme les autres ?)  je reproduis la section du rapport intitulée Les opérateurs spécialisés de la mise à mort : quelles conséquences psychiques ?


« Si les corps des travailleurs sont cassés par la chaîne d’abattage, l’acte de mise à mort dans un tel univers hostile a aussi des conséquences psychiques aujourd’hui insuffisamment prises en compte.

a. Des travailleurs parfois « hantés » par l’abattage

Mme Manuela Frésil, réalisatrice du documentaire Entrée du personnel, explique que c’est par une simple question qu’elle a découvert la souffrance psychique des travailleurs : « Je suis donc entrée dans les abattoirs où j’ai posé cette question aux salariés : qu’est-ce que ça vous fait de faire ça aux bêtes ? Ils m’ont répondu que ce n’était pas la question pour une raison simple : peu de gens travaillent à la tuerie, appelée le secteur sale. Pour la plupart, les salariés sont dans le secteur propre où ils effectuent un travail de boucherie, d’emballage et de mise en barquette de la viande. Par mesure d’hygiène, les ouvriers des deux secteurs entrent par des portes différentes dans l’abattoir, et ils ne passent pas de l’un à l’autre. Dans leur majorité, ils me disaient n’avoir affaire aux bêtes que de façon lointaine et un peu fantasmatique. Cela étant, il apparaissait dans leurs propos qu’elles étaient là et qu’elles les hantaient. Certains m’ont raconté qu’ils rêvaient la nuit de carcasses accrochées en imaginant que c’était des corps humains. Comment ne pas être hanté quand on sait la proximité anatomique qui existe, par exemple, avec les carcasses de porc ? Ça contamine. »

Selon Mme Jocelyne Porcher, sociologue, directrice de recherche à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) à Montpellier, « les conditions de travail des employés ont un impact évident sur les conditions sanitaires. La fatigue peut avoir une répercussion directe sur le respect des normes. ». La fatigue physique et psychique altère la capacité des travailleurs à respecter les normes : elle n’excuse pas les comportements de « pétage de plombs » – expression souvent entendue au sujet des vidéos diffusées par l’association L214 –  mais permet de les expliquer, au moins en partie.

M. Max Roustan, maire d’Alès, relativise l’attitude de certains travailleurs, sous pression du métier : « Mais l’homme est un homme, et celui qui abat des bêtes quotidiennement finit par agir de manière mécanique. Et malgré les formations que l’on peut leur dispenser, il arrive, comme on l’a vu hier dans le film, que pour voir si la bête est vivante, on ne la caresse pas, mais on lui donne un petit coup de pied. L’image peut paraître terrible, mais c’est malheureusement ainsi. »

Pour M. Stéphane Touzet, secrétaire général adjoint du Syndicat national des techniciens supérieurs du ministère de l’agriculture (SNTMA-FO) « les crises de violence des opérateurs dont témoignent les images sont à la fois pour nous complètement inexcusables et, j’allais dire, incompréhensibles. Ou bien nous avons affaire à des malades qu’il faut diagnostiquer, et ils doivent changer de métier, ou bien, et c’est ce que les collègues qui ont été confrontés à ces situations nous disent, il s’agit de gens qui ont "pété les plombs" à cause de l’accumulation des problèmes, des dysfonctionnements, de la fatigue et du stress. Je ne cherche évidemment à excuser personne. Si nous constatons de tels comportements, nous n’avons qu’une seule conduite à tenir : les sanctionner si nous n’avons pas pu prévenir. Nous n’avons malheureusement pas d’autres explications que ces deux-là. »
 

b. Le manque de reconnaissance des problèmes psychiques

Mme Jocelyne Porcher fait le constat de l’absence de reconnaissance des problèmes psychiques des travailleurs : « Les animaux sont victimes d’une « violence soft », du fait des cadences extrêmes de travail, qui pèsent aussi lourdement sur la santé des travailleurs : si les troubles musculo-squelettiques sont une réalité connue, les problèmes psychiques ne sont pas du tout pris en compte. Mon expérience en psychologie du travail me fait dire que ces personnes souffrent indéniablement de problèmes psychiques. Elles ont besoin d’être entendues. J’ai rencontré plusieurs d’entre elles qui n’avaient jamais consulté de médecin du travail. […] Lors de mes enquêtes dans des abattoirs, j’ai rencontré des travailleurs qui m’ont dit n’avoir jamais rencontré la médecine du travail. Je ne peux pas dire plus ; je n’ai pas fait de statistiques. J’ai été très étonnée moi aussi, mais on mesure là le fossé entre ce qui se passe réellement dans les abattoirs et ce qui est prescrit. Bien sûr, il y a des normes, on est supposé faire ceci ou cela, mais les choses ne se passent pas comme c’est prévu. Certaines personnes peuvent parfois ne pas être employées dans le bon registre sans que les ressources humaines en soient conscientes. » 

Elle ajoute qu’il n’est pas donné à tout le monde de travailler avec des animaux : « Certaines personnes se retrouvent dans les abattoirs sans connaître le métier, sans même avoir de relation à l’animal. Or, pour tuer un animal, il faut avoir une relation avec lui ; c’est un paradoxe, mais il ne faut pas détester les animaux. Un tueur qui détesterait les animaux ferait un travail nul. Ces employés sont débordés psychiquement. » Il est probable que nombre de travailleurs ne s’attendent pas, en postulant aux offres d’emploi en abattoirs, à de telles conditions de travail.

Contrairement aux problèmes physiques, les pathologies psychiques engendrées par le travail ne figurent pas au tableau des maladies professionnelles. Théoriquement, cette pathologie peut être reconnue mais selon des critères stricts, à savoir si elle est en lien direct et essentiel avec le travail, si elle atteint un certain degré de gravité qui justifie une rente d’incapacité permanente ou partielle égale ou supérieure à 25 %. Ce manque de reconnaissance devrait être au moins pallié par la consultation des médecins du travail et la sensibilisation des exploitants d’abattoirs, via des cellules psychologiques ou des groupes de parole entre salariés.
 
Proposition n° 30 : Sensibiliser les personnels encadrant et la direction des abattoirs aux problèmes psychiques des travailleurs.
Proposition n° 31 : Créer des groupes de parole ou des cellules psychologiques au sein des abattoirs. »


La députée EELV Laurence Abeille invoque judicieusement Catherine Rémy, chargée de recherche en sociologie au CNRS, qu'il aurait été opportun de citer dans cette section.
Elle rappelle lors de l'examen en commission  « Quant à Catherine Rémy, elle nous a parlé de l’extrême difficulté pour un opérateur qui va tuer un animal de concilier bien-être animal et compassion – ce qui va un peu à l’encontre de ce que dit Jocelyne Porcher par ailleurs. Je n’ai pas retrouvé dans le rapport ces deux points de vue différents sur la situation d’un homme qui abat un animal. Catherine Rémy parlait clairement de la « culture du combat » qui ne me semble pas ressortir de façon aussi précise qu’elle l’avait fait lors de son audition. » Et Laurence Abeille y revient dans sa contribution finale, en insistant sur les apports de l’audition de Catherine Rémy , qui « permettent de mettre en avant un aspect spécifique du métier d’abatteur, le plus souvent ignoré, la confrontation avec la résistance d’un être vivant qui ne veut pas mourir. »

J'avais également pointé dans mon article sur les opérateurs d'abattoirs : « Catherine Rémy, sociologue au CNRS et à l’EHESS, a sans doute produit les réflexions les plus intéressantes de notre point de vue sur le travail en abattoir. »
Lors de son audition le 8 juin, elle relatait son enquête de terrain « Ce que j’ai observé peut se résumer ainsi : une alternance entre froideur, détachement, et violence, entre objectivation des animaux et leur subjectivation négative », et constatait « Faire respecter la réglementation humanitaire ne se traduira pas par la transformation des ouvriers des abattoirs en "bons euthanasistes pleins de compassion" […]. La compassion n’a pas sa place dans le dispositif tel qu’il existe. »
 
 
Les propositions de la commission
 
Pour ce qui est des propositions formulées, comme le note le rapporteur lors de l'examen du texte par la commission le 20 septembre : « à l’issue de la publication de notre rapport, certains estimeront que nous ne sommes pas allés assez vite, assez loin, assez fort, tandis que d’autres nous reprocheront exactement le contraire ».
 
Les 65 propositions formulées au fil du rapport sont rassemblées à la fin du rapport, précédées du choix des 15 principales propositions selon le président Olivier Falorni et le rapporteur Jean-Yves Caullet, classées en plusieurs sections.
Le choix de ces quinze propositions a nécessairement un côté arbitraire, et j'y rajoute une dizaine d'autres propositions également importantes à mon sens (avec des astérisques) :
 
Faire évoluer les règles
Proposition n°1 : Mettre en place un Comité national d’éthique des abattoirs.
 
Accroître les contrôles et la transparence
*Proposition n°51 : Renforcer la formation en protection animale en abattoirs des services vétérinaires, titulaires et vacataires.
  Proposition n°50 : Augmenter le recrutement de vétérinaires et de techniciens supérieurs du ministère de l’agriculture pour les affecter en abattoirs
  Proposition n°52 : Pour les abattoirs de boucherie de plus de cinquante salariés, rendre obligatoire la présence permanente d’un agent des services vétérinaires aux postes d’étourdissement et de mise à mort. En dessous de ce seuil, renforcer leur présence à ces postes.
  Proposition n°55 : Créer une brigade bien-être animal avec les référents nationaux abattoirs (RNA) et les agents de la Brigade Nationale d’enquêtes vétérinaires et phytosanitaires (BNEVP) et doubler le nombre de ces agents.
*Proposition n°56 : Alourdir les sanctions prévues en cas d’infraction à l’article R. 215-8 du code rural et de la pêche maritime en prévoyant des amendes de 5e classe et la requalification en délit des cas de récidive
*Proposition n°57 : Sensibiliser les parquets aux actes contrevenant au bien-être animal.
*Proposition n°58 : Modifier l’article 2-13 du code de procédure pénale relatif à la constitution de partie civile des associations afin d’y inclure les infractions pénales relevant des dispositions du code rural.
  Proposition n°60 : Autoriser les parlementaires à visiter les établissements d’abattage français de façon inopinée, éventuellement accompagnés de journalistes titulaires de la carte d’identité professionnelle.
  Proposition n°61 : Créer un comité local de suivi de site auprès de chaque abattoir, réunissant des élus locaux, l’exploitant et les représentants des salariés de l’abattoir, des éleveurs, des services vétérinaires, des bouchers, des associations de protection animale, des associations de consommateurs et des représentants religieux dans la mesure où il est pratiqué un abattage rituel.
  Proposition n° 62 : Rendre obligatoire l’installation de caméras dans toutes les zones des abattoirs dans lesquelles des animaux vivants sont manipulés.
 
Renforcer la formation
*Proposition n°34 : Compléter la formation exigée pour l’obtention du certificat de compétence par une réelle formation pratique.
  Proposition n°35 : À l’occasion du prochain renouvellement quinquennal des certifications, soumettre les opérateurs à une nouvelle évaluation.
*Proposition n°42 : Renforcer la formation des personnels encadrants à la gestion des personnels, à la maîtrise des risques psychiques et au bien-être animal.
  Proposition n°43 : Prévoir, sous le contrôle de l’État, une formation pratique des sacrificateurs et subordonner l’agrément religieux à la détention établie de cette compétence technique.
 
Améliorer les pratiques d’abattage
  Proposition n°15 : Mieux sensibiliser les opérateurs et les contrôleurs à l’étape du contrôle de l’étourdissement.
*Proposition n°16 : Développer la recherche sur des systèmes automatisés de contrôle de l’étourdissement et, le cas échéant, les mettre en place en plus du contrôle de l’opérateur.
*Proposition n°20 : Développer les recherches sur l’étourdissement réversible chez les ovins et les bovins.
  Proposition n°24 : Modifier l’article R. 214-74 du code rural pour préciser que l’étourdissement réversible et l’étourdissement post-jugulation sont possibles en cas d’abattage rituel.
  Proposition n°26 : Soutenir à titre expérimental la mise en service de quelques abattoirs mobiles.
*Proposition n°30 : Sensibiliser les personnels encadrant et la direction des abattoirs aux problèmes psychiques des travailleurs.
*Proposition n°32 : Imposer l’abattage d’un tonnage maximum par opérateur.
  Proposition n°33 : Rendre obligatoire, dans les abattoirs de plus de 50 salariés, la rotation des travailleurs sur les postes de travail.
 
Moderniser les équipements
  Proposition n°3 : Soumettre à un agrément les fournisseurs de matériel d’immobilisation et d’étourdissement.
*Proposition n°4 : Faire de l’adaptation aux espèces et aux gabarits des animaux la priorité dans la conception des couloirs, des boxes et des pièges.
  Proposition n°8 : Abaisser à 100 000 euros le seuil des dépenses éligibles à l’appel à projets « reconquête de la compétitivité des outils d’abattage et de découpe » pour le volet « projets structurants des filières agricoles et agroalimentaires » du programme d’investissements d’avenir.
 
L'Homo sapiens étant ce qu'il est, la proposition la plus importante en termes d'efficacité est la proposition n° 62 : Rendre obligatoire l’installation de caméras dans toutes les zones des abattoirs dans lesquelles des animaux vivants sont manipulés.
 
Notons en passant la proposition n° 29 (Développer la recherche sur les exosquelettes), qui fait suite à l'évocation de la « cobotisation » ( recours à la « cobotique »,  la robotique collaborative) et des exosquelettes, dont il est difficile de prédire si elle relève de l'anecdote fictionnelle, ou si elle annonce une évolution des métiers manuels.

exosquelette

 
Le président Olivier Falorni
 
Le président de la commission d'enquête a dirigé les débats en se montrant plutôt conciliant et consensuel. Le principe d'une commission d'enquête vise de fait à articuler tous les points de vue. Mais pour autant, il conclut son avant-propos par une proposition personnelle audacieuse :
« Le mot animal n’apparaît jamais [dans la Constitution] et cette absence, compte tenu de l’évolution de notre société, est de plus en plus difficile à expliquer. Je suis persuadé que, de même que nous avons intégré dans notre Constitution une Charte de l’environnement, marquant ainsi notre prise de conscience des enjeux écologiques, nous serons amenés dans les dix ans à venir à intégrer une Charte des droits des animaux. Cette question va évidemment bien au-delà de la compétence de la commission d’enquête mais je suis convaincu qu’il s’agit là d’un des débats d’avenir de notre société. La constitutionnalisation des droits des animaux serait en effet pour moi une avancée forte et utile dans le combat légitime pour la protection animale.  »
 
Bien entendu, seuls les animaux domestiques seraient concernés, Olivier Falorni ne manquant pas une occasion de voler au secours des chasseurs.
 
 
Welfaristes versus abolitionnistes
 
Rappelons que les défenseurs des animaux peuvent se répartir en deux tendances :
- Les partisans de l'arrêt de l'exploitation animale : les abolitionnistes, en règle déontologistes au sens éthique, qui se définissent volontiers comme antispécistes, et ont un mode de vie vegan (ça se prononce et peut s'écrire végane), c'est-à-dire excluant les produits issus des animaux ou de leur utilisation. Selon ce courant, il faut cesser de considérer les animaux,notamment sensibles, comme des marchandises.
Dans le domaine de la protection des animaux d'élevage, l'association « abolitionniste » est L214.
- Les partisans d'une utilisation des animaux raisonnée et attentive : les welfaristes, en règle utilitaristes au sens éthique. Selon ce courant, il faut renforcer les règles et les contrôles encadrant l'utilisation des animaux, notamment sensibles.
Dans le domaine de la protection des animaux d'élevage, les associations « welfaristes » sont l'OABAWelfarm/PMAFCIWF-France, et la récente AFAAD.
 
La commission d'enquête a dès le début explicitement énoncé que la question de la légitimité de la consommation de produits animaux n'entrait pas dans la mission qu'elle s'était fixée. En d'autres termes, elle s'est positionnée dans la perspective « welfariste ».
C'est tout à fait compréhensible : d'une part, les députés sont élus par les humains et non les animaux, d'autre part des propositions acceptables à la fois par le monde agro-alimentaire et par le monde politique ne peuvent remettre radicalement en cause les habitudes alimentaires (et leur dimension économique).

La députée EELV Laurence, l'une des 4 secrétaires de la commission, exprime cependant son regret que la question de l’absence de nécessité à consommer de la viande n'ait pas été abordée. Elle rappelle dans sa contribution finale que la philosophe et directrice de recherche à l'INRA Florence Burgat, lors de son audition, « a eu le grand mérite de s’interroger sur les fondements de la légitimité à tuer, en l’absence de nécessité pour se nourrir. »
 
En tout cas, on ne peut échapper à la discordance suivante :
- l'association aboltionniste L214  est à l'origine des vidéos qui ont conduit à la constitution de la commission d'enquête parlementaire,
- mais il est évident à la lecture du rapport qu'elle ne fait pas partie des « associations de protection animale » mentionnées par la proposition n°59 (« Encourager les exploitants d’abattoir à conclure des partenariats avec une ou plusieurs associations de protection animale de leur choix dont la légitimité est avérée), ni probablement de celles mentionnées par la proposition n°61 (« Créer un comité local de suivi de site auprès de chaque abattoir, réunissant des élus locaux, l’exploitant et les représentants des salariés de l’abattoir, des éleveurs, des services vétérinaires, des bouchers, des associations de protection animale, des associations de consommateurs et des représentants religieux dans la mesure où il est pratiqué un abattage rituel »).
Une organisation prônant l'arrêt de la consommation de produits animaux ne peut évidemment pas collaborer avec les acteurs de la filière de la viande.
 
Pour conclure, j'ai été frappé par l'oxymore suivant :
On trouve, dans le rapport et les discussions et contributions qui suivent, quelque 300 fois le terme « bien-être » (animal).
Ceci est pour le moins paradoxal, car que devient un animal après avoir été occis ? Mort !
A défaut d'employer le terme « bien-mourir », le terme « bientraitance » eût été moins inadapté.
 
 
Cf aussi l'article lié : Abattages rituels : le rapport de la commission d'enquête sur l'abattage

 

 
 
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(1) : D'éventuelles remarques concernant la rédaction du rapport pourraient porter sur le choix de certaines retranscriptions des propos recueillis lors des auditions.
- Premier exemple, dans la section intitulée L’étape fondamentale de l'étourdissement, la chercheuse Claudia Terlouw est ainsi retranscrite : « Très grossièrement, on peut distinguer deux aspects de la conscience : il y a un premier niveau de conscience, celui de l’éveil, du niveau de vigilance ; il y a un autre niveau, avec un contenu. Sans éveil, il n’y a pas de contenu. En étourdissant l’animal, on veut abolir soit le contenu, soit l’éveil – ce qui abolit aussi le contenu. »
Il est vrai que Claudia Terlouw, chercheuse d'origine hollandaise, ne parle pas un français parfaitement fluide (cf la vidéo de l'audition à 02:30:40), mais elle voulait dire qu'on peut distinguer deux aspects à la conscience :
 . le niveau de conscience, lié au niveau de vigilance, par exemple très bas quand on dort ou quand on est inconscient pour d'autres raisons [ex : anesthésie générale, K.O….]
 . le contenu de la conscience [= ce dont on a conscience : l'environnement, soi-même…].
- Deuxième exemple, dans la section intitulée  La pression économique et hiérarchique en plus « M. Laurent Tonarelli, représentant des interprofessions de la dinde, du poulet et du canard à rôtir », explique « Une chaîne qui tourne à 2 000 ou à 3 000 animaux à l’heure sera donc équipée du nombre d’opérateurs nécessaire. Si l’on passe de trois opérateurs pour 2 000 animaux à l’heure à quatre opérateurs pour 3 000, les opérateurs travailleront proportionnellement moins, car ils feront moins de gestes répétitifs. »
De la même façon qu'il s'agit non pas de « Laurent » mais de « Roland » Tonarelli, il semble qu'il se soit perdu dans ses transpositions, à moins que quelque chose m'échappe (un opérateur est censé travailler moins s'il abat 750 volailles à l'heure que s'il en abat 666). 

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