Le journal The Lancet rétracte son étude sur l'hydroxychloroquine

Le 4 juin 2020, la revue The Lancet a "rétracté" l'étude "Hydroxychloroquine ou chloroquine avec ou sans macrolide" qu'elle avait publiée le 22 mai. Mais ceci ne justifie pas pour autant le "protocole Raoult".

Déclaration de The Lancet (4 juin 2020) :

  • « Aujourd'hui, trois des auteurs de l'article "Hydroxychloroquine ou chloroquine avec ou sans macrolide pour le traitement de COVID-19: une analyse du registre multinational" ont rétracté leur étude. Ils n'ont pas été en mesure de réaliser un audit indépendant des données sur lesquelles reposait leur analyse. En conséquence, ils ont conclu qu'ils "ne peuvent plus garantir la véracité des sources de données primaires". Le Lancet prend les questions d'intégrité scientifique très au sérieux, et il existe de nombreuses questions en suspens sur Surgisphere et les données présumées incluses dans cette étude. Conformément aux directives du Comité d'éthique de la publication (COPE) et du Comité international des éditeurs de revues médicales (ICMJE), il est urgent de procéder à des examens institutionnels des collaborations de recherche de Surgisphere.

    L'avis de rétractation est publié aujourd'hui, le 4 juin 2020. L'article sera mis à jour pour refléter cette rétractation sous peu. »

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• Suite aux questions qu'avait soulevées l'article du Lancet quant à la fiabilité de la base de données et de son analyse, le journal avait d'abord publié des rectifications le 30 mai.
• Puis, le 3 juin, il avait mis en ligne une "expression de préoccupation" (expression of concern) sur cette étude.
• Et le 4 juin, il a tout simplement retiré cet article, suite à l'incapacité des auteurs d'en dire plus sur leurs données, soi-disant pour respecter leurs accords de confidentialité.

De quoi j'ai l'air, moi, maintenant, après avoir publié un billet sur cette étude ??? 

Je pense que dorénavant, les médecins de la planète ne liront plus du même œil les articles du Lancet, qui était censé être une revue particulièrement fiable, et la deuxième plus citée dans la littérature médicale mondiale. Une revue "prestigieuse", comme disent les médias français.

Et quelle est la première revue la plus citée dans la littérature médicale mondiale ? C'est le New England Journal of Medicine.
Celui-ci avait publié début mai un article de cette même équipe de Surgisphere.
Face aux nombreuses questions soulevées suite à la publication du Lancet, il avait lui aussi publié le 2 juin une expression de préoccupation".
Et ce 4 juin, il a du coup lui aussi rétracté son article.

Donc, les deux revues médicales les plus citées au monde se sont fait entuber ?
Qui plus est dans un contexte sanitaire mondial historique ?
Et la fiabilité présumée du Lancet a conduit l'OMS et des gouvernements, dont le gouvernement français, à suspendre leurs études impliquant les médicaments en cause ?? (bon, l'OMS a remis ses études en route le 3 juin).

L'une des critiques envers l'étude du Lancet est venue de la revue "The Scientist", dans un article du 30 mai. Or, cette revue a été fondée par Eugène Garfield (en 1986). Et Garfield a été l'instaurateur du Science Citation Index (SCI), l'index qui a permis au Lancet et au NEJM de se retrouver comme étant les deux revues médicales en tête des publications "académiques" mondiales.

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J'avais (heureusement) précisé dans mon billet :
   "Il est légitime d'ouvrir un débat à plusieurs niveaux : la méthodologie de recueil et d'analyse des données, la sécurité de leur anonymisation, les financements…".
Mais je dois avouer que je ne m'attendais pas à ce collapsus express !

Je citais dans la foulée la première critique de cette étude alors disponible : celle d'Andrew Gelman, directeur du Centre de statistiques appliquées de l'Université de Colombie à New York, sur son blog dans un billet du 25 mai "Hydroxychloroquine update".

Dans un billet ultérieur, qui relayait la lettre ouverte au Lancet initiée par James Watson, Andrew Gelman lançait une pique au Lancet, écrivant que si les suspicions étaient fondées, le journal suivrait peut-être la “Wakefield rule” et rétracterait l'article en 2032.
Pour rappel, Andrew Wakefield avait publié en 1998 dans le Lancet une étude montrant une relation de cause à effet entre le vaccin rougeole-oreillons-rubéole (ROR) et ce qu'il avait appelé "l'entérocolite autistique". Son étude s'était avérée complètement bidon, mais le Lancet ne l'avait rétractée qu'en 2010 (d'où la référence aux 12 ans d'intervalle).

Il semble que nous ne soyons plus à la même époque, puisque le Lancet a préféré rétracter sa publication non pas au bout de 12 ans, mais de... 13 jours. Force est de reconnaître que l'influence de la toile et des réseaux sociaux, quoique j'en pense par ailleurs, peut avoir un impact positif sur les données scientifiques.

Je disais aussi dans mon billet :
"La validation rapide par The Lancet de cette étude, réalisée donc par un procédé novateur, est-elle quelque part en rapport avec l'exaspération suscitée par Raoult auprès de la communauté scientifique internationale, avec sa communication de bateleur à trois balles et ses annonces à la Trump ?
Joker…innocent"

Au-delà de "l'exaspération suscitée par Raoult auprès de la communauté scientifique", cette affaire va évidemment attiser la suspicion de conflits d'intérêts de la part des auteurs de l'étude comme du Lancet avec "Big Pharma".
Et après tout, c'est très bien comme ça (pour rappel, cf mon billet Baisse significative du TDLM avec le COVID-19 !, ou la section Big Pharma de mon billet COVID-19 - La vidéo du 14 avril de Didier Raoult).

Cependant

Cette triste affaire ne valide nullement le "protocole Raoult".
D'un point de vue simplement logique, le fait que des anti-protocole Raoult se fassent dézinguer ne signifie aucunement :
- ni que les données publiées par l'IHU-MI soient fiables,
- ni que Raoult soit un Saint.
Les données de l'IHU-MI restent hautement contestables d'un point de vue scientifique.
Et le mode de communication de Raoult, qui a foutu le boxon tant auprès des médecins de terrain que des médecins chercheurs, est le premier responsable de la tournure fâcheuse qu'a prise la controverse scientifique sur son "protocole".

Pour ce qui est de la personne de Raoult, Mediapart en avait donné un aperçu. Ce qui lui a valu les vitupérations des caudataires de Son Altesse Hydroxychloro King.

Raoult est légèrement imbu de sa personne. Il s'est laissé aller à l'occasion de ce "#LancetGate" :

Raoult : je suis Dieu ! © Jean-Paul Richier

Raoult s'est également affiché à l'occasion de ce #LancetGate comme un ardent défenseur des "premiers de cordée" chers à Emmanuel Premier :

Raoult : le pouvoir aux premiers de cordée ! © Jean-Paul Richier
 
Rappelons que Raoult a de l'admiration pour Trump, dont il partage la perspicacité :

Raoult ou Fauci : qui est gâteux ? © Jean-Paul Richier
 
Et paradoxalement (ou pas...) Raoult a annoncé le 1er mai rejoindre le "Front Populaire" d'Onfray :

Didier Raoult annonce qu'il rejoint Front Populaire la revue de Michel Onfray © Michel Onfray TV

Parmi leurs points communs, Raoult a remis à leur place les niaiseux qui s'inquiètent du réchauffement climatique dans un bouquin d'avril 2016, "Arrêtons d'avoir peur", et Onfray a l'été dernier remise à sa place Greta Thunberg, la "cyborg" dont il n'avait pas supporté la notoriété.

Raoult comme Onfray sont deux personnages acariâtres à l'ego boursouflé, qui se posent en Monsieur je-sais-tout-j'ai-tout-compris, en spécialistes en tout qui ne supportent pas l'ombre d'une contradiction.
Onfray a pu dans le temps être un garçon intéressant, mais en ce qui le concerne, "la vieillesse est un naufrage".

Ce "Front Populaire", qui prétend fusionner en lettres noires et rouges le "national" et le "socialisme", est peut-être inquiétant…

frontpoponfray

Je dis ça, je dis rien… A chacun de voir.

Pour ou contre ?

Le problème essentiel de l'affaire Raoult est son positionnement imposé en termes binaires, dichotomiques, manichéens :
- soit on soutient Raoult et son protocole HCQ-AZI,
- soit on soutient la macronie, le complexe pharmaco-industriel, les médias maintream.

Or, ce n'est pas en termes binaires que se pose le problème. On peut parfaitement être critique envers l'univers néo-libéral, mais l'être également envers Raoult et son protocole "magique".

Sur ce sujet, je dois reconnaître que la rédaction de Mediapart a eu une position rationnelle.

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