Mediapart versus Charlie Hebdo

Le 6 décembre 2014, Mediapart diffusait la première émission d'une série confiée à Rokhaya Diallo. En novembre 2011, alors que les locaux de Charlie Hebdo avaient été dévastés par un cocktail-molotov au nom de l'islam, celle-ci avait cosigné un appel «Contre le soutien à Charlie Hebdo !», où l'on pouvait lire notamment «qu'il n’y a pas lieu de s’apitoyer sur les journalistes de Charlie Hebdo».

Le 6 décembre 2014, Mediapart proposait un nouveau rendez-vous audio-visuel mensuel : Alter-égaux, animé par Rokhaya Diallo, autour des questions d’inégalités et d'égalité, de race et de racisme, de discrimination et d'affirmation.
Trois ans plus tôt, début novembre 2011, après l'annonce de la publication d'un numéro spécial rebaptisé "Charia Hebdo", avec Mahomet comme rédacteur en chef, les locaux de l'hebdomadaire avaient été dévastés par un cocktail-molotov, et son website avait été piraté, avec sa page d’accueil remplacée par une photo de la Mecque et des versets du Coran.
Quelques jours plus tard, une vingtaine de "militants" se proclamant "antiracistes", dont Rokhaya Diallo, avaient signé un appel Contre le soutien à Charlie Hebdo !, où l'on pouvait lire notamment "qu'il n’y a pas lieu de s’apitoyer sur les journalistes de Charlie Hebdo".
Un mois après cette première émission de Mediapart, le 7 janvier 2015, onze personnes étaient tuées dans les locaux du journal.

mediapartcharlieplenel

Ce rappel illustre qu'on peut comprendre que les membres de Charlie Hebdo ne débordent pas de sympathie pour Edwy Plenel.

Ces jours derniers, dans le sillage de l'affaire Tariq Ramadan, la une de Charlie Hebdo sur Edwy Plenel et les réponses de celui-ci ont alimenté les médias, qui aiment bien les "clash" qui font le "buzz".

J'expose brièvement ci-dessous mes arguments à décharge et mes arguments à charge envers Mediapart.

A décharge 

D'une part, Tariq Ramadan a droit à la "présomption d'innocence", quel que soit le peu de sympathie intellectuelle que m'inspire le personnage.

D'autre part, la cause qu'il défend, à savoir l'islamisme (au sens de prévalence des règles islamiques par rapport à toute autre règle), et la façon dont il se comporte dans la vie, sont deux choses différentes. Le débat d'idées doit prévaloir sur les attaques personnelles. Qu'il eût été d'une parfaite chasteté ne changerait rien aux idées qu'il colporte.

Mon opinion sur Tariq Ramadan est la suivante : c'est un type d'une grande intelligence et d'une grande culture, mais le problème est qu'il met cette intelligence et cette culture au service d'une croyance imbécile et dangereuse :
1) Dieu existe.
2) Il n'y a qu'un Dieu, c'est le Dieu d'une religion qui détient la Vérité, rien d'autre n'a davantage d'importance.

A charge

J'ai déjà eu l'occasion de pointer mon malaise vis à vis de la bienveillance d'Edwy Plenel envers l'islamisme et ses icônes au motif qu'il ne faut pas s'en prendre aux dominés, lors de deux articles :

Diallo ? Non mais Diallo, quoi !? (11 déc. 2014)

Chapô :
    Mediapart propose un nouveau rendez-vous audio-visuel mensuel : Alter-égaux. «Rokhaya Diallo y reçoit un invité autour des questions d’inégalités et d'égalité, de race et de racisme, de discrimination et d'affirmation.»
    Ce billet questionne cette émission, et le choix par Mediapart de Rokhaya Diallo.

Je précisais dans mon billet que R Diallo :
  - avait signé les deux appels les plus cons du début du siècle (en 2010 l'appel "Pour les cinq de Villiers le Bel", et en 2011 l'appel contre le soutien à Charlie Hebdo)
  - avait co-fondé fin 2006 l'association Les Indivisibles et ses inénarrables "Y'A Bon Awards",
  - mettait généralement plus l'accent sur la défense de l'islam que sur la discrimination ethnico-raciale.

Charlie Hebdo et les idiots utiles de l'islamo-terrorisme (11 janv 2015)

Chapô :
   Dans la nuit du 10 au 11 janvier 2015, les locaux d'un quotidien allemand qui a reproduit les caricatures de Charlie Hebdo ont été incendiés. Ceci renvoie à l'incendie des locaux de Charlie Hebdo en 2011, et sa légitimation implicite par certains «militants». Il est impératif que les idiots utiles qui soufflent sur la braise de l'islamo-terrorisme fassent leur examen de conscience.

Je rappelais dans mon billet :
   Mediapart a choisi depuis décembre 2014 Rokhaya Diallo comme collaboratrice pour animer sa rubrique vidéo mensuelle Alter-égaux.
   Je n'avais pas attendu ce drame pour m'étonner de ce choix par Mediapart.
   Elle a encore, j'espère, le temps de mûrir, et de prendre conscience de ses erreurs. Par exemple, de se rendre compte que ce néologisme auquel elle semble tant tenir, l'«islamophobie», assimile stupidement l’islamophobie antireligieuse et l’islamophobie xénophobe.
   En attendant, si Edwy Plenel et l'équipe de Mediapart continuent à lui confier une rubrique, ils discréditent la cause qu'ils veulent défendre.

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Les contrefeux de Mediapart

Les journalistes de Mediapart avaient réagi dès février 2017 aux nombreuses critiques dont certaines orientations du site étaient l'objet, qu'ils qualifiaient d'"insultes" et d'"inventions", notamment « Mediapart est "l’idiot utile de l’islamisme politique", un "site fréro-salafiste" et Edwy Plenel est "proche" de Tariq Ramadan. » (Mises au point de Mediapart à ses détracteurs, 27 fév 2017)

Il y a quelques jours, ils se sont à nouveau exprimés dans un article intitulé À propos de la une de «Charlie Hebdo» (7 nov 2017).

Et hier, plus de 130 intellectuels et artistes signaient une tribune titrée Défense de Mediapart et d’Edwy Plenel (12 nov 2017).

Il y a parmi les signataires de cette dernière tribune des figures très respectables.
Et Mediapart a prudemment évité les signatures contestables.
Enfin,... presque.

On y trouve Hugues Jallon, qui fut co-signataire d'une très malencontreuse tribune en 2010.
En novembre 2007 à Villiers-le-Bel, dans le nord de la région Ile-de-France, des éléments de la jeunesse locale s'étaient mis à casser et à incendier tout ce qui était à portée de main, y compris l'école maternelle et la bibliothèque. Plus de 130 policiers avaient été blessés, dont 80 par armes à feu.
En juin 2010, à l'occasion du procès qui s'ensuivit, une tribune intitulée Pour les cinq de Villiers-le-bel fut publiée dans Libération, qui se félicitait de ces émeutes, présentées comme une action révolutionnaire ("la peur a changé de camp"). Hugues Jallon (comme Rokhaya Diallo) était l'un des signataires. 

On y trouve Marwan Muhammad, personnage controversé qui fut de mars 2016 à octobre 2017 directeur du CCIF (Collectif contre l'islamophobie en France). Cette association instrumentalise la notion très floue d'"islamophobie" pour faire la promotion d'un islam rigoriste et/ou politique, en tout cas communautariste et clivant (soit l'image simplement inversée de la droite identitaire).

Conclusion

On pourrait également argumenter, en faveur de Mediapart, que celui-ci n'est pas porté sur les affaires "privées". Rappelons cependant qu'il a, comme tout le monde, rebondi sur l'affaire DSK dès le lendemain de l'interpellation de celui-ci, et a même participé au lancement de l'affaire Baupin.

Daniel Schneidermann, dans un article d'Arrêt sur Images relayé par le Nouvel Obs (Ramadan : que savait Mediapart ?), conclut :
   Que savait-on à Mediapart ? Dans une logique en noir et blanc, le site, qui a construit son légitime succès sur une investigation sans concession, est apparemment coincé.
   Soit, ils savaient, et ils ont couvert.
   Soit ils n'avaient que le bout du fil de cette "vie sexuelle, disons, remplie", et pour des investigateurs, ils se sont montrés bien peu empressés à tirer le fil, à une époque (avril 2016) où Mediapart, par ailleurs, était en pleine enquête sur l'affaire Baupin, donc sensibilisé à la question.
   A moins que la vérité ne se situe entre les deux, dans le vaste no man's land de toutes ces vérités trop douloureuses, que l'on préfère ne pas connaître. On ne trouve que ce qu'on cherche vraiment.

En ce qui me concerne, j'ai de l'estime pour Mediapart. Si je suis abonné, ce n'est pas pour disposer d'un blog (il est aisé d'en faire où l'on veut), c'est parce que je suis favorable aux médias alternatifs sérieux (tout comme l'est par ailleurs Arrêt sur images).
Mais ça ne m'empêche pas de contester les lignes éditoriales qui me semblent contestables.

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