Éric Dupond-Moretti, l'avocat de la tauromachie sanglante

Compte-rendu de l'intervention de l'avocat Éric Dupond-Moretti le 15 septembre 2017 pour la Féria des Vendanges de Nîmes. (Attention, article longuet, s'installer confortablement)

edm2

J'avais fait un billet le 4 juin dernier sur le médiatique avocat Éric Dupond-Moretti ("EDM" dans l'article ci-dessous) et sa passion pour la corrida, puis annoncé (cf la dernière section de mon billet du 30 août) sa prestation inaugurant la Féria des Vendanges de Nîmes.

Je me suis donc senti obligé d'écouter son "brindis", comme l'intitule l'association Les Avocats du Diable (cf le dernier billet) sponsorisée par l'Union des Clubs Taurins Paul Ricard . Ah, qu'est ce qu'il ne faut pas faire quand on est impliqué dans une cause !

Bon, au final c'était tout à fait réconfortant. J'aurais eu tort de m'en priver.

En effet, EDM a consacré le plus clair de sa prestation à déverser des flots de rage contre les opposants à la corrida, rage qu'il tente vainement de faire passer pour du mépris. Dorénavant, lorsque les aficionadeaux font des interventions publiques, leur discours consiste immanquablement à attaquer leurs opposants, tant ils n'ont rien d'autre à dire. Preuve s'il en était besoin que c'est le mouvement anticorrida qui a le vent en poupe, et ça va s'amplifier.

Je retranscris ci-dessous les extraits significatifs de son discours, car il faut les graver dans la postérité, en les accompagnant de quelques commentaires.

Installez-vous confortablement si vous avez un peu de temps disponible, c'est un billet un peu long (genre Accompagnons les enfants à la corrida voici 3 ans, ou, en moins long, André Viard : plus inculte tu meurs !, également voici 3 ans).

 

Brindis 2017 par Eric Dupond-Moretti © Ville de Nîmes

 

1 - LES JUSTIFICATIONS INCLUSES DANS LE PLAN DU DISCOURS

EDM annonce (4:10) « Non, je ne défendrai pas la corrida, parce qu'elle n'a pas à être défendue. »

A partir de là, il va se lancer dans une défense très convenue de la corrida. Je ne sais pas si c'est un maître du prétoire, mais c'est en tout cas un maître de la prétérition (figure de rhétorique consistant à parler de quelque chose après avoir annoncé que l'on ne va pas en parler).

Il enchaîne : « Pour quatre raisons »

Ses quatres raisons vont être :

1o - la corrida est autorisée par la loi, na !

2o - les zantis sont rien que des donneurs de leçons intoxiqués à la moraline qui font rien que nous agresser, faut les envoyer balader !

3o - la corrida, c'est une culture, et toc !

4o - si on touche à la corrida, c'est rien moins que la LI-BER-TÉ qui est en jeu !

 

1-1- La corrida est autorisée par la loi, na !

 (4:20) : « D'abord parce qu'elle est un droit. un droit positif acquis. »

      […] « Ce qui distingue la civilisation de la barbarie […] c'est la règle de droit. »

Rappelons une fois de plus l'historique du "droit positif" français sur la corrida.

Si les premières corridas eurent lieu en France en 1853, elles ne se sont vraiment implantées qu'à partir des années 1880. Mais ceci en contrevenant sans vergogne à la loi du 2 juillet 1850 dite loi Grammont (donc en contrevenant au "droit positif"), malgré les circulaires ministérielles rappelant l'interdiction (1884, 1886, 1891), malgré l'intervention de la maréchaussée et de l'armée en 1895, avec expulsions de toreros, et malgré les arrêts de la Cour de Cassation (février 1895, octobre 1895, novembre 1899), pour s'en tenir à la fin du 19ème siècle.
Ce n'est qu'à partir de 1951 (loi du 24 avril) que la corrida fut tolérée là où existait une tradition... illégale ! L’alinéa 7 de l'article 521-1 du code pénal est l’héritier de cette exception à la loi pénale.

La corrida a donc été une coutume contra legem, pour autant qu'on puisse parler de "coutume" pour une pratique récemment importée. Le législateur a fini par choisir d'adapter le droit à la coutume, faute pour les instances exécutives et judiciaires d'être parvenues à supprimer celle-ci. La coutume tauromachique peut donc ici être qualifiée de "source négative" du droit positif.

Donc quand les tauromaniaques poussent des cris d'orfraie lorsque des militants sautent dans une arène, on ne peut que les renvoyer à leur propre histoire.

 

1-2- Les zantis sont rien que des donneurs de leçons intoxiqués à la moraline qui font rien que nous agresser, faut les envoyer balader !

En fait EDM s'en prend aux opposants à la corrida du début à la fin de son "brindis".

On peut distinguer des vitupérations :

2-2-1- Sur les opposants en général

(5:04) : « Exercer des violences contre ceux qui aiment la corrida, c'est naturellement commettre des violences qui sont dignes d'être passibles [sic] d'une sanction pénale »

Ben voyons, la violence est du côté des opposants à la corrida, c'est bien connu…

Rodilhan, 2011 Rodilhan, 2011
 (6:00) : « La deuxième raison […] c'est que les juges ne sont pas légitimes. Mais qui sont-ils, ces nouveaux ayatollahs de la pensée ? »

      […] « Il y a ceux qui n'aiment pas la corrida, et je respecte infiniment leur sentiment »

      […] « et puis il y a les autres. Certains d'ailleurs sont des étrangers. Ils viennent ici comme des hordes de déchaînés, ces hurluberlus, ils exercent des violences »

      […] « Et puis nous avons nos nationaux […] Ces ayatollahs de la pensée, ces nouveaux Torquemada, qui puisent au fond leur soi-disant légitimité dans l'hypermoralisation de notre époque. »

(27:15) : « Et qu'est ce que c'est que tous ces amalgames pseudo-intellectuels ? Qu'est ce que c'est que ce regard d'une violence absolue, que ces censeurs de la pensée, que cette espèce de dictature de l'émotion animale ? »

 No comment.

 

2-2-2- Sur certains opposants en particulier

Brigitte Bardot

(8:31) : « Je peux pas m'incliner devant l'ancienne icône du cinéma français »

S'ensuivent quelques piques envers Mme Bardot, hélas justifiées.

 

Aymeric Caron

(9:23) : « Ensuite y a l'autre. Aymeric. Caron. Vegan. Ces histoires de vegans, franchement, c'est des histoires de bobos très riches, hein ! Allez dans les endroits où les gens n'ont pas à bouffer et proposez leur de la viande et vous allez voir ce qui se passe. »

     […] « Alors Aymeric Caron, il a osé dire… Vous savez, c'est l'auteur d'un best seller qui s'appelle "Steak", je sais pas si vous avez lu ce truc… Et il a dit que j'étais indigne d'être avocat, parce que j'aimais la corrida. Mais quelle confusion des genres ! Alors je ne vais pas, naturellement, […] lui répondre. »

     […] « Est-ce que je lui dis, moi, que parce qu'il est vegan et qu'il n'aime pas la corrida, il n'est pas digne d'être écrivain ? »

Là aussi, la cohérence de l'argumentation se passe de commentaires

Je ne me souviens pas avoir entendu Aymeric Caron dire qu'EDM était indigne d'être avocat. Lui-même confirme d'ailleurs dans un tweet ne pas l'avoir dit. Dans l'émission le Petit Journal de Canal + du 13 juin, il avait commenté l'intervention de l'avocat dans la même émission le 29 mai. 

YouTube

Aymeric Caron dit simplement (2:03 dans l'extrait ci-dessus) : « Je ne comprend pas comment un avocat […] peut cautionner une pratique comme cela, en disant en plus "Écoutez, si ça dérange certaines personnes, je le comprends, mais laissez-moi faire". Quelqu'un qui a une notion de la justice ne peut pas prononcer ce genre d'argument, ça n'a aucun sens »

On aimerait simplement voir Caron et Dupond-Moretti réunis sur un même plateau. Caron a sur le sujet animal une pensée très cohérente et l'exprime avec clarté et fluidité. On imagine qu'à la simple évocation d'une telle confrontation, Dupond-Moretti se défilerait en bredouillant « je ne vous oblige pas à aller voir des corridas, respectez aussi ma liberté, je n'ai pas à me justifier, je n'ai rien à vous dire ! »

 

Bruno Roger-Petit

(10:55) : « Pis y en a un autre […] C'est ce monsieur qui a essayé de m'apostropher alors que je ne demandais rien à personne, sur Canal +. Puis il a repris les mots de "barbarie", et toutes ces histoires, et il s'appelle, celui-là …attendez deux minutes [il feint de consulter des notes]… Bruno Roger-Petit. Et il est porte-parole de l'Élysée. Il aura du mal, d'ailleurs, le jour où Macron redira ce qu'il a déjà dit, à savoir que la corrida était une culture et une économie et qu'il n'envisageait pas de la supprimer, il aura du mal à être le porte-parole de cela. »

EDM fait donc référence à l'émission de Canal + du 29 mai, dont il était question plus haut.

Je me contenterai de renvoyer à mon billet du 4 juin sur l'échange télévisuel entre EDM et BRP : L'éthique à deux vitesses de Maître Dupond-Moretti.

Seul devant le micro à Nîmes, EDM fait mine de ne plus se rappeler le nom de son contradicteur, qui a pourtant manifestement hanté ses cauchemars. EDM s'était de plus en plus décontenancé en réponse aux évidences que rappelait sobrement Roger-Petit. Il profite là d'avoir le monopole du micro pour se venger, c'est pas très glorieux mais c'est humain.

 

Pamela Anderson

(11:41) : « Est-ce que l'on doit, nous, nous défendre ? Est ce que l'on doit, au fond, se coucher ? Laissez à Pamela Anderson le soin de le faire… Au pied, d'ailleurs, d'une stèle qui me fait dire un instant [...] : que l'on respecte, au moins, Mesdames et Messieurs, la mémoire des morts ! »

pamela-anderson-nimes
 Pamela Anderson a dénoncé la corrida en posant sous la statue d'un toréador exposée dans l'espace public, sur le parvis des arènes de Nîmes. Ce n'est en rien une stèle, c'est-à-dire une dalle verticale en pierre à fonction funéraire. Et c'est une statue non pas en mémoire de Christian Moncouquiol en tant qu'homme, mais en hommage à Nimeño II en tant qu'icône de la tauromachie. Asperger cette statue de peinture ou d'acide peut être considéré comme une dégradation de bien public, point barre. Pour le reste, lui faire un bras d'honneur, c'est tout simplement faire un bras d'honneur à la corrida. Pamela Anderson quant à elle n'a fait qu'exprimer gentiment son opposition à la corrida. Que Maître Dupond-Moretti réserve donc ses fausses indignations aux prétoires.

 

Le Vegan Strike Group

(25:30) : « En ce moment c'est notre liberté d'aimer la corrida qui est menacée. Regardez, d'ailleurs, il paraît que récemment, il y a tous ces gens qui sautent, là, qui sont venus… Je sais pas d'où ils viennent, d'ailleurs, ceux-là. On pourrait d'ailleurs suggérer aux autorités, M le député, M le maire, à ce que l'on fasse un peu comme on faisait dans les stades de foot, hein, au moment des hooligans parisiens, par exemple on les a fichés, on leur a interdit de venir emmerder le monde. »

     […] « Mais vous avez vu que l'arène s'est levée et a chanté la Marseillaise […] parce qu'elle a senti qu'en réalité il y avait quelque chose de l'ordre de la liberté que l'on touchait. »

EDM fait référence aux militants animalistes qui ont sauté dans le ruedo à Arles le 9 septembre, comme ils l'avaient fait à Dax et à Bayonne. Deux militants ont sauté sur la piste à 4 minutes d'intervalle, après qu'El Juli a tué son premier taureau.

veganstrike

Juste quelques remarques :

 a) : si EDM prétend admirer le "courage", il devrait avoir du respect pour ces militants qui sautent dans l'arène au risque de se faire sévèrement maltraiter par les employés des arènes. Ces militants s'attirent en tout cas immanquablement les huées et les sifflets de la foule imbécile, ce qui est un plaisir enviable.

 b) : le terme "hooligan" désigne par définition des supporters violents. Les anticorrida peuvent être violents verbalement, mais ne le sont jamais physiquement. Ce sont au contraire eux qui s'exposent à la violence.

 c) : EDM ignore certainement, comme tous les afiocs, qu'en janvier 1887, Marie Huot, fondatrice de la Ligue Populaire Contre la Vivisection, organisa une action, à l’aide de sifflets, à l’Hippodrome de l'Alma où était organisée une corrida. Qu'en juin 1900, Philippe Maréchal, médecin, ami de Waldeck-Rousseau, perturba une corrida organisée à Enghien en jouant de la corne à vent sur les gradins. Qu'en mai 1930, Camille du Gast, première femme présidente de la SPA, et vice-présidente de la Ligue Française du Droit des Femmes, sauta dans une arène montée à Melun avec une trentaine de manifestants, accompagnés de coups de sifflets et de bombes fumigènes. D'accord, il y avait une différence : durant toutes ces périodes, la corrida était… interdite en France ! Mais elle faisait plus ou moins l'objet de ce qu'on appelle une "tolérance administrative" (comme le braconnage de l'ortolan de nos jours).

 d) : la "foule" des gradins d'Arles ne s'est pas levée pour chanter la Marseillaise très spontanément. On ne l'entend ainsi à aucun moment sur la vidéo mise en ligne par le Vegan Strike Group, à l'origine de l'action. EDM feint de se demander « je sais pas d'où ils viennent, d'ailleurs, ceux-là », mais on peut imaginer que c'est en apprenant que les militants étaient du groupe Vegan Strike Group, association fondée par le Hollandais Peter Janssen, que les organisateurs ont donné l'ordre à la banda de jouer l'hymne national.

Il faut dire que certaines paroles sont topiques :
   Le 1er couplet clame :
     « L'étendard sanglant est levé »
  Le 3ème couplet précise :
    « Quoi ! des cohortes étrangères
      Feraient la loi dans nos foyers ! »
  Et le refrain répète :
    « Qu'un sang impur
      Abreuve nos sillons ! »

 e) : c'est lors de la séance du 14 février 1879 que la Chambre des députés a adopté la Marseillaise comme hymne national, confirmant le décret du 14 juillet 1795. Or, c'est durant les deux décennies suivantes que la IIIe République fut la plus active contre les courses de taureaux espagnoles (circulaires du ministère de l'Intérieur, expulsions de matadors espagnols, arrêts de la Cour de Cassation…)

 

2-2-3- On ne parle pas avec ses contradicteurs

(11:35) : « Voilà quelques uns de ces juges pour lesquels moi, je n'ai mais strictement aucun respect. »

On aura compris que Maître EDM n'a strictement aucun respect envers quiconque ayant l'audace de le contredire, même dans le cadre d'un échange à armes égales, comme avec Bruno Roger-Petit.

Et on aura compris que d'une manière générale, Maître EDM n'attache de l'importance qu'à la sphère qui compte pour lui, à savoir la sphère médiatique.

Peu lui importe par exemple que :

- Le Conseil National de l'Ordre des Vétérinaires ait pris position contre la corrida, déclarant notamment : « Les spectacles taurins sanglants, entraînant, par des plaies profondes sciemment provoquées, des souffrances animales foncièrement évitables et conduisant à la mise à mort d'animaux tenus dans un espace clos et sans possibilité de fuite, dans le seul but d'un divertissement, ne sont aucunement compatibles avec le respect du bien-être animal. »

- 2 400 vétérinaires français aient à ce jour déclaré  : « En tant que vétérinaires, nous nous déclarons opposés à la corrida. Cette pratique, qui consiste à supplicier des taureaux en public, doit disparaître de nos sociétés. La souffrance qu'elle fait endurer à ces animaux est injustifiable. L'évolution des connaissances scientifiques ainsi que l'évolution des mentalités rendent désormais nécessaire la mise en oeuvre de mesures visant à supprimer de tels spectacles. »

Ces rustres de vétérinaires prétendent connaître les animaux, mais ils ne peuvent pas comprendre que la corrida est la célébration codifiée du duel énigmatique entre le dyonisiaque et l'apollinien, hein !

 

1-3- La corrida, c'est une culture, et toc !

 (19:05) : « Je voudrais évoquer avec vous une autre raison qui fait que la corrida n'a pas à être défendue : la corrida, c'est une culture.

Et arrêtons de dire que c'est une tradition, parce que la tradition ne justifie rien. […] C'est un très mauvais argument, c'est le plus mauvais argument. »

Là on se dit : Sacrebleu, voilà EDM traversé par une lueur d'intelligence en parlant de la tauromachie, comment est-ce possible ?!?

Il y a juste un hic.

La première raison qu'a avancée  EDM pour défendre la corrida, c'est qu'elle est "un droit positif acquis".

Soyons donc précis : par l'alinéa 7 de son article 521-1, le code pénal prévoit une immunité pénale pour les sévices graves et les actes de cruauté, dans le cadre des courses de taureaux « lorsqu'une tradition locale ininterrompue peut être invoquée.»

Pour le coup, notre brillant avocat pénaliste ne brille pas par la cohérence.

 

(19:46) : « La corrida est une culture. Qui a son vocabulaire propre, ses costumes [...], sa musique. C'est l'art équestre, c'est sa littérature. C'est aussi une émotion artistique. »

Air connu : de nos jours, les aficionadeaux clament aller aux toros pour l'art, l'ambiance, le savoir-faire, le temple (prononcer "temm'plé") et le duende (prononcer "douenn'dé") du toréador, et toutes ces sortes de choses, mais surtout pas pour le sang, la souffrance ou la mort.

La mort, les aficionadeaux en feront éventuellement mention dans leurs élucubrations philosophico-spirituelles (cf plus bas "Le refrain sur la fascination pour les antilogies ontologiques"), la corrida étant comme chacun sait la mise en scène éphémère de l'ineffable dialectique entre Eros et Thanatos.

Bref, j'ai coutume de dire qu'ils sont aussi crédibles que des gars qui clameraient aller au Crazy Horse pour les décors, la mise en scène, la chorégraphie, les jeux de lumières, la musique, mais surtout pas pour les fesses, les cuisses ou les seins des filles.

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Puis viennent (21:35) les références à « Picasso, Hemingway, Claude Lelouch, Christian Lacroix et tant d'autres ».

S'il faut donner dans le name-dropping, contentons-nous de citer Émile Zola, qui écrivait au journaliste Marcel Laurent le 8 octobre 1899 (un an et demi après "J’accuse") : « je suis absolument contraire aux courses de taureaux qui sont des spectacles abominables dont la cruauté imbécile est, pour les foules, une éducation de sang et de boue. On finira par nous faire une jolie France à la veille du XXe siècle, si tous les braves gens ne se mettent pas en travers. »

D’autres écrivains, artistes ou intellectuels ont exprimé à la même époque leur rejet de la corrida, comme Camille Saint-Saëns, Charles Péguy ou Octave Mirbeau. De même que, plus tôt dans le siècle, Jules Michelet, Pierre Larousse ou Victor Hugo. Je sais, ils n'arrivent pas à la cheville de Claude Lelouch ou Christian Lacroix…

 

1-4- Si on touche à la corrida, c'est rien moins que la LI-BER-TÉ qui est en jeu !

1-4-1- Le sophisme de la pente glissante

(22:21) : « La dernière raison pour laquelle je ne veux pas défendre la corrida. c'est qu'en réalité, si nous rentrons dans ce mécanisme, alors nous ne savons pas où il va s'arrêter, et c'est notre liberté qui va être affectée. »

Et il enchaîne sur des pratiques sympathiques et pertinentes comme la chasse de loisir (il pratique la chasse au faucon, avec ses toutous) ou la production de foie gras… Pour le coup, la pente glissante n'est pas forcément un sophisme, car ces deux exemples participent du même principe que la corrida : maltraiter des animaux pour le simple plaisir de l'homme.

 

1-4-2- Ceci s'articule avec deux autres types de justifications psalmodiées par EDM :

1-4-2-1- Les jérémiades contre "l'hyper-réglementation" et l'"hyper-moralisation"

(1:48) : « nous vivons une époque victimaire, hypermoralisatrice, hygiéniste. »

(8:14) : « Ces ayatollahs de la pensée, ces nouveaux Torquemada, qui puisent au fond leur soi-disant légitimité dans l'hyper-moralisation de notre époque. »

(23:32) : « Pompidou disait "il faut arrêter d'emmerder les Français". Ça veut dire, il faut arrêter d'être dans l'hyper-réglementation de tout. »

EDM s'était déjà référé à la fameuse formule attribuée à Pompidou lors d'une interview dans Le Point en décembre 2016.
Donc :
. il insiste sur "la règle de droit" comme étant ce qui distingue la civilisation de la barbarie,
. mais il ne veut pas de règles qui l'embêtent : EDM veut des règles, mais à condition que ce soit lui qui positionne le curseur.

 

1-4-2-2- Les jérémiades contre une société aseptisée qui dénie la souffrance et la mort

(13:48) : « Mais vous savez que notre époque a tout effacé. L'époque, elle balaie la souffrance, comme si la souffrance n'existait pas, dans cet espèce d'hygiénisme forcené. »

(16:51) : « Alors il reste naturellement la grande question, récurrente, de la souffrance animale. Écoutez, on est dans une époque, je l'ai déjà dit, hygiéniste, où la souffrance et la mort doivent être bannies du paysage. »

Ah, les chers zamateurs de corrida, avec leur sempiternelle ritournelle contre la société bien-pensante, leur inépuisable babillage contre la civilisation aseptisée, leur inlassable jactance contre la pensée disneyisée, leur inaltérable clabauderie contre le monde des bisounours !

On se la joue aventurier du monde moderne au motif qu'on va poser son cul sur les étagères et, les mains sur la bedaine, contempler du charcutage de ruminants. Y en a même qui se risquent dans le callejon, on est de la partie ou pas, et même qui se la pètent cowboys du Far-South en allant visiter, suprême audace, les bovidés dans les ganaderias.

Mais mon cher Maître, faut pas en rester là !

Laissez votre âme de risque-tout assouvir son vrai de vrai besoin d'aventure, laissez exploser votre damnée lassitude des prohibitions, faites-vous vraiment plaisir, bordel de dieu, montrez-leur que vous avez des couilles, aux mémères à chien-chien et aux bobos des villes : allez faire de l'escalade à mains nues en Afghanistan, élancez-vous pour un tour de la Syrie en Harley, partez pour une croisière en solitaire entre la Somalie et le Yémen, organisez-vous un circuit camping dans le Soudan du Sud !

Vous pourrez en profiter pour expliquer aux locaux comment qu'ils ont de la chance d'échapper au nivellement lénifiant de notre société édulcorée. Et leur proposer d'échanger vos places.

soudan

Dans l'hypothèse, cher Maître, où malgré tout vous conserveriez votre mode de vie actuel, qu'à cela ne tienne. Si un jour vous devez vous faire amputer d'une jambe pour ischémie aiguë de stade III par occlusion d’une artère athéromateuse, j'espère que vous aurez les cojones de bien préciser à l'équipe chirurgicale  que vous ne voulez aucun morphinique en post-opératoire. Et pour tout dire, si vous n'êtes pas une mauviette, j'ose espérer que vous exigerez d'être amputé sans anesthésie, comme au bon vieux temps.

 

2- LES JUSTIFICATIONS INSÉRÉES AU FIL DU DISCOURS

2-1- Le refrain sur, euh, la fascination pour les antilogies ontologiques révélées par le rituel tauromachique

Après s'être mis en mode André Viard en tapant à bras raccourcis sur les opposants, EDM se met en mode Simon Casas, il fait état (12:17) de son « rapport intime » avec la corrida, il jabote sur les « paradoxes » entre virilité et androgynie, entre violence et temple, entre mort et vie, entre courage et lâcheté…

J'incite vivement les aficionadeaux qui ont du mal à verbaliser ce genre de machins à consulter mon "Générateur de logomachie tauromachique", que le salmigondis laborieux de Maître Dupond-Moretti m'a conduit à remettre en ligne dans mon billet précédent.

 

2-2- Le refrain sur la vie merveilleuse des taureaux dans les ganaderias

2-2-1- La durée de vie dans les élevages de races à viande

(17:34) : « Dites à nos opposants que nous allongeons la vie des bovins.

Car Mesdames et Messieurs, il n'est pas un bovin fait pour la viande qui vit plus de 18 mois »

Ah, M Dupond-Moretti veut faire dans l'objectif, il cite même un chiffre. Ça nous permet de vérifier qu'il est fidèle à la tradition ininterrompue des aficionadeaux, non pas locale mais universelle, d'énoncer des balivernes.

Les bovins "faits pour la viande" sont ce qu'on appelle en France les 11 "races à viandes" (Charolaise, Limousine, Blonde d'Aquitaine, Salers etc), qui représentent environ les deux tiers de la production de viande (l'autre tiers étant représenté par les "races laitières"). Et si la "viande de veau" est issue d'animaux de 8 mois ou moins, la "viande de boeuf" provient d'animaux abattus à des âges très variables.

a) Il faut savoir que ce qu'on appelle "viande de bœuf" inclut en fait une majorité de viande de vaches et de génisses (les deux-tiers des bêtes abattues). Les vaches représentent environ la moitié des gros bovins abattus. Et presque la moitié de ces vaches (44 %) sont de "races à viande". Or, un dossier de l'Institut de l'élevage montrait qu'en 2010 l'âge moyen d'abattage des vaches de races à viande dépassait 7 voire 8 ans. Avec 22% des Charolaises et 34 % des Limousines au-delà de 10 ans.

b) Et si EDM bafouillait en réponse « Je ne vous répondrai pas, vil moralisateur liberticide, mais sachez que je parlais implicitement des bovins mâles, à l'instar des taureaux » ? Eh bien je lui apprendrais que les "jeunes bovins", au sens de taurillons âgés de 12 à 24 mois, peuvent n'être abattus qu'à 24 mois. Et surtout, les bœufs, au sens de mâle castré de plus de 2 ans, sont abattus vers l'âge de 3 ans pour la plupart des races, d'après le dossier susmentionné de l'Institut de l'élevage.

Ces précisions ne visent pas, bien entendu, à cautionner les pratiques d'élevage et d'abattage, ni la consommation de viande, ce qui constitue un autre débat.

 

2-2-2-  La durée de vie dans les ganaderias

« Les nôtres vivent 4 ans. En totale liberté. »

a) Sur l’ensemble des bovins des ganaderias (élevages de la race dite de "taureaux de combat"), seul un dixième finit dans les arènes (estimation de l'Association des éleveurs français de taureaux de combat). Les autres finissent directement à l'abattoir.

b) Pour l'année 2016, sur quelque 700 bêtes recensées tuées dans les arènes, 30 % (208) l'ont été dans le cadre de novilladas piquées (là aussi selon une estimation de l'Association des éleveurs français de taureaux de combat: il s'agit donc de taureaux âgés de 3 à 4 ans.

c) Et il y a eu par ailleurs selon le bilan 2016 de la Fédération des Sociétés Taurines de France, 36 novilladas non piquées, avec donc des taureaux (3 à 6 par spectacle) âgés de 2 à 3 ans. Et ces novilladas non piquées recensées ont lieu en majorité dans le sud-ouest : n'y sont pas comptées les fiestas camperas organisées dans le sud-est pour les écoles taurines locales.

d) Enfin, ne sont pas recensés les chiffres des bêtes utilisées dans les becerradas, avec banderilles et pouvant se conclure par une mise à mort, sur des taurillons de 18 à 24 mois.

Becerrada en Valmojado © PACMA TV

 

« Et si j'avais à choisir dans une démarche animaliste que je dénonce, je préférerais la liberté durant 4 ans, à la castration, suivie de la stabulation, au bout de 18 mois »

Le sempiternel sophisme du faux dilemme entre la mort dans l'arène OU l'élevage intensif : le bovin n'est censé avoir le choix qu'entre deux types de maltraitance.

 

3- LE PROBLÈME DE FOND

3-1- La césure Homme-Animaux

EDM clame, volontairement provocateur : « Moi j'aime les animaux » (18:07)

On a bien compris que Maître Dupond-Moretti aime les animaux avec des frites et une sauce à l'échalote.

J'observais dans mon billet L'éthique à deux vitesses d'EDM : « Il fait manifestement partie des hommes verrouillés dans une césure radicale entre les hommes et les autres animaux, fussent-ils "sentients" ». Il le confirme explicitement dans cette prestation à Nîmes :

(2:01) : « Oui, Mesdames et Messieurs, je n'ai jamais confondu la douleur des hommes avec celle des animaux  »

(18:45) : « La souffrance animale, elle existe. C'est une réalité. Absolue. Mais elle doit être relativisée. Et ce qui me choque, au plus profond de ce que je suis, c'est que l'on puisse la comparer à la souffrance humaine. C'est insupportable, c'est intolérable, mais dans quelle époque vit-on ? »

Sans compter cette remarque saugrenue (2:12) sur une magistrate du Parquet : « Je me souviens d'un homme que j'ai défendu, qui avait commis un certain nombre de vols à main armée […] J'avais en face de moi une avocate générale militante de la cause animale, pour ne pas dire animaliste, qui se préoccupait beaucoup du sort des bonobos et je me disais que, vraiment, nous vivons une époque singulière. »

De fait, EDM eût été plus à son aise à l'époque de Descartes ou Malebranche. Ou en tout cas avant Darwin. Ou en tout cas avant le développement de l'éthologie et de la physiologie comparées.

EDM a juste entre quelques siècles et quelques décennies de retard, ce n'est pas de sa faute, le brave garçon.

 

3-2- Les aficionadeaux sont-ils des sadiques ?

Ça dépend du sens qu'on donne au terme "sadique".
Les aficionadeaux vont-ils délibérement et consciemment aux corridas pour voir souffrir l'animal ? La réponse, en tout cas en France à notre époque, est non.
Lorsque Dupond-Moretti exprime l'émotion esthétique qu'il ressent, il est sûrement sincère.

Cependant, s'il est si à l'aise dans ses baskets, pourquoi se sent-il obligé de répéter qu'il n'a rien à se reprocher ?

(11:41) : « Est-ce que l'on doit, nous, nous défendre ? Est ce que l'on doit, au fond, se coucher ? »

(21:09) : « On va pas se cacher. On va pas faire comme si on avait honte d'aimer ce spectacle. »

(22:09) : « Nous n'avons pas à avoir honte de ce que nous aimons, nous n'avons pas à subir un procès intenté par des juges, je le redis, qui ne sont pas légitimes. »

(26:16) : « Alors faut résister mais faut pas défendre la corrida, parce que ça nous met dans la position de celui qui, au fond, vient à Canossa. Moi je ne m'excuse pas d'aimer cela. Je ne m'excuse pas d'aimer cela ! »

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En fait, pratiquement aucun afioc ne va endosser cette évidence, qui saute aux yeux de la plupart des observateurs extérieurs, que son plaisir se trouve dans le supplice infligé à l'animal jusqu'à la mort (ainsi que dans le risque que prend le toréador). Même si un observateur extérieur, dès lors qu'il s'astreint au difficile exercice d'un détachement affectif, peut comprendre la réceptivité au cérémonial, à l'ambiance collective, à la performance du toréador, à l'étrangeté de la pratique…

Car dans nos sociétés contemporaines, le goût de la violence et de la souffrance est devenu une valeur négative, on ne peut plus se réjouir ouvertement de la souffrance des taureaux et des chevaux comme on se le permettait jusqu'aux premières décennies du XXe siècle (ainsi les célèbres humanistes Picasso et Hemingway, mis en avant par EDM).

C'est avant tout lui-même que l'afioc cherche à tromper : la plupart ne vont pas s'avouer à eux-mêmes qu'ils jouissent du sang, des blessures et de la mort du taureau, et se réfugient derrière un imbroglio rhétorique artistico-technico-historico-mythologico-anthropologico-sociologico-philosophique.

L'être humain est un être complexe, en proie à des conflits intérieurs. Des modèles explicatifs ont été proposés, comme le modèle dit de la dissonance cognitive de Festinger, ou comme le modèle psychanalytique, avec en l'occurrence des mécanismes de déni et de clivage, ou des mécanismes de refoulement et de déplacement.

Je dirais même que ces aspects esthétiques, codifiés, rituels, culturels, voire spirituels, sont précisément ce qui fait de la corrida un symptôme efficace. Un symptôme qui permet de se laisser aller à une actualisation de ses pulsions sadiques sans se l'avouer à soi-même.

Même si les plus intelligents parviennent à reconnaître leur fascination pour les blessures et la mort (e.g. le professeur de droit public Hubert Delzangles : Les animaux objets de « traditions locales ininterrompues ». Revue Semestrielle de Droit Animalier, 2/2012, 455-467).

 

3-3- Éthique versus Esthétique

D'un point de vue intellectuel, le problème de fond se situe dans l'opposition éthique/esthétique.

Il est particulièrement bien posé dans un article de Nathalie Heinich, sociologue française, spécialiste de l'art et de la problématique des valeurs, lauréate du Prix Pétrarque de l'essai 2017 décerné par France Culture. Elle est l'auteure de cet article peu connu : Heinich N. (1992). L'esthétique contre l'éthique, ou l'impossible arbitrage : de la tauromachie considérée comme un combat de registres. Espaces et Sociétés, 3(69), 39-53.

Elle y montre que la corrida ne relève pas d'un conflit de valeurs, mais d'un conflit irréductible de registres de valeurs, en l'occurrence éthique vs esthétique, d'où le dialogue de sourds. Elle introduit une réflexion sur une possible hiérarchie des registres axiologiques, l'ordre hiérarchique pouvant en l'occurrence se renverser selon qu'on considère soit le degré de généralité des registres invoqués, soit le degré de spécialisation des ressources disponibles permettant d'élargir le champ de compétence à la discussion.

En ce qui me concerne, on l'aura compris, l'éthique se situe au-dessus de l'esthétique, et l'animal sentient doit être inclus dans la sphère éthique.

Dessin d'Albert Dubout Dessin d'Albert Dubout

 

4 - REMARQUES ANNEXES

Voici en prime, pour ceux qui ont encore un peu de temps disponible, quelques remarques collatérales.

4-1- La référence à Jacques Vergès

(9:06) : « Mais j'ai rien à dire à ces gens là. Sauf qu'ils ne sont pas mes juges et que d'une certaine façon, dans un procès qui serait virtuel, on utiliserait ce que Jacques Vergès avait théorisé : le procès de rupture. Je ne vous reconnais pas le droit de me juger ! »

Faire référence à la "défense de rupture" telle que popularisée par Jacques Vergès, c'est de la part de Dupond-Moretti à la fois :

• à côté de la plaque :
     - EDM croit devoir se draper dans sa robe d'avocat, alors qu'il s'agit d'un débat de société.
     - Si EDM partage avec Vergès le narcissisme et le recours à la médiatisation, il lui manque l'essentiel : des convictions dignes de ce nom. Les seules convictions d'EDM, c'est d'aller répétant qu'il en a marre de la bien-pensance et du moralisme. Vergès, quelque sulfureuse qu'ait pu être son image, était quant à lui vraiment animé par son refus du colonialisme, et plus généralement de la domination occidentale.

• paradoxal :
      -  EDM vient de dire peu avant que ce qui distingue la civilisation de la barbarie, "c'est la règle de droit". Et voilà que dans un procès virtuel, il rejetterait cette règle de droit par une stratégie de rupture.
      - La défense de rupture ne s'applique que dans des contextes bien spécifiques. C'est ainsi en défendant des activistes du FLN durant la guerre d'Algérie que Vergès a commencé à s'illustrer. En s'y référant, EDM fait de la question tauromachique, à l'insu de son plein gré, un conflit idéologique majeur.
      - La défense de rupture consiste à récuser le tribunal comme détenteur du droit légitime, et lors de l’audience, à ne pas s’adresser à lui mais à l'opinion publique. Donc on se demande en quoi de simples actions illégales mais non violentes des opposants à la corrida (comme lancer de la peinture rouge ou sauter dans une arène) peuvent gêner EDM ?

 

4-2- La référence à Marie Sara

(4:20) : « Voilà la prose de Marie Sara »

EDM croit devoir remettre le couvert sur les bisbilles des dernières législatives entre Marie Sara Lambert et Gilbert Collard, en nous lisant une lettre de celle-là à celui-ci visant à lui prouver qu'elle a plus de cojones que lui.

Premièrement, on s'en bat les cojones, d'autant que dans le débat qui nous intéresse ici, ils sont tous deux partisans de la tauromachie.

Deuxièmement, il se plante une banderille dans le pied, puisque les accointances de M S Lambert avec le mundillo lui ont finalement fait perdre les législatives. Et pourtant, selon la formule qui a fait florès, « une chèvre avec une étiquette Macron » avait de bonnes chances de se faire élire (ou, pour ne pas faire de sexisme, « un âne avec l'étiquette En Marche », selon l'expression d'Edwy Plénel). Bon, d'accord, comparer une chèvre ou un âne avec Marie Sara Lambert, c'est un peu sévère pour les chèvres et les ânes.

 

4-3- Remarques lexicales

4-3-1- Les pro-corrida « Barbares » ?

(5:34) :  « Nous serions des barbares. Je vous ai dit que je ne confondais pas les hommes et les animaux. La barbarie, elle est intrinsèquement dans le terrorisme. […] C'est ça la barbarie. On n'a pas le droit de s'autoriser ces dérives sémantiques. »

Le qualificatif de "barbare" et le terme "barbarie" sont régulièrement utilisés depuis la seconde partie du XIXe siècle contre la corrida comme contre d'autres sévices envers les animaux. Et on les trouve souvent aussi sous des plumes anglophones (barbarianbarbarism) ou hispanophones (bárbarobarbaridad). Car beaucoup considèrent donc la corrida comme emblématique de la cruauté gratuite, voire comme allant à l'encontre du processus civilisateur.

Que les termes "barbares", "assassins", "tortionnaires", "sadiques" soient mal vécus par les aficionadeaux, on peut le comprendre. A titre personnel, je ne les emploie pas, mais le problème est un problème lexical. Ces termes sont habituellement utilisés pour désigner celui qui inflige la souffrance ou la mort sans raison à un Homo sapiens (ou le fait de l'infliger : "torture", "supplice", "meurtre", "assassinat"...), mais pas pour désigner le fait d'infliger de la souffrance ou des morts douloureuses à des animaux sentients.

Donc quels mots utiliser ?...

 

4-3-2- Les anti-corrida « Ayatollahs » ?

(6:07) : « Mais qui sont-ils, ces nouveaux ayatollahs de la pensée ? »

     [...] « Ces ayatollahs de la pensée, ces nouveaux Torquemada »

Ah, l'inépuisable recours lexical aux "ayatollahs". Traitons-nous les passionnés de corrida de bull-shi'ites ? Et c'est EDM qui n'autorise pas les dérives sémantiques à propos des "barbares" ?  Fait-il partie de ceux qui oublient qu'historiquement l'intolérance du haut clergé catholique a fait beaucoup plus de mal, durant d'interminables siècles, que celle du haut clergé chiite ?

Bien sûr, cet emploi du terme "ayatollah" est lié à la Révolution iranienne de 1979 et au visage peu avenant de Khomeini, révolution qui inaugura l'expansion de l'islamisme rigoriste dans maintes régions, ainsi indirectement que du terrorisme (via le Dawa, l'Organisation du Jihad islamique, et le Hezbollah), même si les chiites sont devenus dans un deuxième temps les premières victimes de Daech.

De même que le terme "taliban" est utilisé dans un sens analogue, notamment par le tauromaniaque André Viard à propos des opposants à la corrida. La référence est juste un peu plus tardive, les talibans ayant combattu en Afghanistan à partir de 1994 pour instaurer une société islamique pure, et y entretenant des relations de soutien réciproque avec Al-Qaïda.

Soyons juste, EDM se rattrape en ajoutant "nouveaux Torquemada".

Mais ces références religieuses sont toujours curieuses de la part des aficionadeaux. Car l'intégrisme, la toute-puissance de la tradition au détriment d'une éthique rationnelle, le refus de se remettre en cause, c'est quand même propre à la tauromachie. Cette façon inlassable et stéréotypée que les afiocs ont de défendre leur fascination pour les blessures, la souffrance et la mort, sans autre argument qu'une tradition intouchable, une culture transcendante, voire des élucubrations philosophico-spirituelles, c'est quand même extrêmement particulier. Et les liens très étroits qui existent entre la tauromachie espagnole et les fêtes et rites catholiques, c'est quand même une donnée historique incontestable.

 

4-4 : Mundotoro et la Marseillaise

Cette dernière remarque ne concerne pas Éric Dupond-Moretti, mais le chroniqueur taurin espagnol taurin Carlos Ruiz Villasuso, directeur du plus important portail internet tauromaniaque espagnol : Mundotoro.com.

Comme nous le mentionnons plus haut, EDM a fait référence aux militants animalistes qui ont sauté dans le ruedo à Arles le 9 septembre, et aux spectateurs que l'orchestre des arènes a amenés à chanter la Marseillaise (25:58).

L'anecdote de cette Marseillaise arlésienne a inspiré des observations débridées à l'inénarrable Carlos Ruiz Villasuso, dans un billet élégamment intitulé « Avec une paire de couilles (Con dos cojones) »

Les corrélations qu'il fait sont d'une indécence abyssale :

« La Marseillaise se chante en de rares circonstances. Très exceptionnelles, toujours lorsque l'instinct populaire voit une liberté menacée. […] On l'a chantée à Paris lors des attentats de Daech. On l'a chantée à Wembley (1) »

Et plus loin : « La Marseillaise se chante rarement. A Casablanca, dans le bar de Ricks, on la chanta contre les nazis (2). Un exemple de son symbolisme ». Ce billet est d'ailleurs illustré par une vidéo de la Marseillaise poussée dans les arènes arlésiennes, et plus loin par une vidéo de la scène de la Marseillaise du film Casablanca. (cette scène avait d'ailleurs fait le buzz sur le web anglophone après les attentats de novembre 2015).

Comment ça se dit en espagnol, « Les cons, ça ose tout » ?

    (1) - Le public du stade de Wembley à Londres avait chanté la Marseillaise avant un match France-Angleterre, quelques jours après les attentats du 13 novembre 2015.

    (2) -  Dans une scène du film Casablanca de Michael Curtiz (1942), dans le bar de nuit tenu par Rick (H Bogart), des officiers nazis se mettent à chanter Die Wacht am Rhein (La Garde du Rhin), chant patriotique allemand  (aux paroles d'ailleurs fort similaires à celles de la Marseillaise). Le résistant tchèque en transit Victor Lazlo ordonne à l'orchestre de jouer la Marseillaise. Rick confirme d'un hochement de tête. Toute la salle va se mettre alors à chanter l'hymne français.

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