Bolivie : la fiction du golpe

Comment expliquer la diffusion et l’acceptation de la fable du coup d’État

 

Ayant déjà disserté à propos du lamento d’Evo Morales selon lequel il a été victime d’un complot[1], il me paraissait inutile de revenir sur cette question jusqu’à ce que je m’aperçoive que cette fable, accréditée par tous les États, les partis et agence se réclamant peu ou prou du socialisme du XXIème siècle, était reprise sans hésitation par de nombreux media et s’imposait comme thème de débats. Ma première réaction a été de ne pas participer à cette discussion pour ne pas contribuer à l’acceptation d’une imposture qui vient semer le doute dans les esprits et rentre dans les têtes par simple répétition.  

Mais finalement, je me décide à aborder de nouveau cette question en me demandant ce qui, au-delà de la formidable entreprise de propagande diablement efficace (orchestrée et financée par les adhérents du Foro de São Paulo[2]) peut bien pousser certains media et certains publics à la croire et à la diffuser contre toute évidence.

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Invraisemblances

Je ne reviendrai pas ici sur les antécédents de la crise qu’il est indispensable de connaître pour comprendre la mobilisation anti Morales et ses conséquences : sa démission, puis sa fuite ; des antécédents sciemment gommés par les tenants de l’affabulation du coup d’État[3].

Avant de tenter une réponse à la question de la croyance suscitée par ce montage, voici l’énoncé de quelques-unes des invraisemblances qu’il suppose.

Comment y-a-t-il pu avoir un coup d’État si nous nous sommes contentés de faire une recommandation, se demande le général Kaliman, commandant en chef des Forces armées boliviennes[4]. Dans la même veine Rafael Puente, ancien ministre d’Evo Morales, s’interroge : « quelqu’un se souvient-il d’un seul coup d’État ou on ait demandé à un président ou à une présidente qu’il renonce à sa charge ? … Les putschistes ne demandent rien, ils se limitent à déposer des gouvernements et à prendre leur place[5]. »

Comment ai-je pu réaliser un coup d’État, se demande encore le général si « je n’ai pas mobilisé les soldats, si je n’ai pas utilisé les tanks, si je ne suis pas entré au palais, si aucun militaire n’était dans les rues, si je ne suis pas devenu président? » Et « quelqu’un-a-t-il le souvenir d’un coup d’État dans lequel ni les Forces armées ni la police ne participent activement ? Jamais on a vu un cas pareil », ajoute Rafael Puente.

A-t-on déjà vu un coup d’État dans lequel on ne sait pas qui va occuper la présidence ?  se demande-t-il encore.  Dans tous les putschs la première information claire c’est qui le dirige et qui, par conséquent, va être président. En l’occurrence, il y a eu une vacance de pouvoir du dimanche 10 novembre après-midi  jusqu’ à la mi-journée de mardi.

Et le même note ensuite que dans le cas d’un coup d’État, il y a rupture de la succession constitutionnelle, ce qui n’est pas le cas ici puisque par suite de démissions en cascade des principales autorités du pays, c’est (selon l’ordre prévu dans la Constitution) la vice-présidente du Sénat qui a assumé cette fonction. Ajoutons que peu connue, elle n’a joué aucun rôle dans la mobilisation citoyenne qui a précédé la démission de Morales.

A-t-on jamais vu un coup d’État sans absorption du pouvoir législatif par le pouvoir exécutif, sans soumission du pouvoir judiciaire et sans  restrictions des droits, des libertés et des garanties des personnes ? 

Enfin ce gouvernement transitoire est bien en train de mettre en place, avec la participation du parlement, les instances nécessaires pour organiser les futures élections nationales.

Éléments de réponse

Alors pourquoi cette mystification est-elle efficace ? Pourquoi éveille-t-elle des échos ?

D’abord parce que dans la tribu des socialistes du XXIe siècle (où trônent « l’embastilleur » cubain, l’affameur Maduro, le pédophile Ortega et divers corrompus épinglés par la justice de leur pays), il est le dernier qui soit présentable. Il est celui auquel le noyau des croyants peut continuer à se raccrocher sans réserve. N-a-t-il pas réalisé une performance économique, sorti les pauvres de la misère, réduit les inégalités, redoré le blason des indigènes…Même si ce bilan est très contestable parce que la performance économique résulte de la hausse des prix des matières premières sur les marchés mondiaux et que bien des indigènes ont eu à pâtir de sa gestion, à commencer par ceux de  la Chiquitania (département de Santa Cruz) dont la forêt a brûlé cet été, il est crédible et cru.

De plus, cerise sur le gâteau, on peut faire de Morales une icône. N’est-il pas déjà, d’ailleurs, une figure iconique ?  En effet, en ces temps de culte de la victimisation qui trouver de mieux qu’un pauvre Indien des Andes, chassé de ses terres par des descendants de colonisateurs, pour symboliser le mauvais sort réservé aux exploités et aux démunis ?

Quelle aubaine qu’un Indien, archétype du bon sauvage, popularisé par Montaigne et Rousseau, naturellement sociable, pacifique, protecteur de la nature…– et du bon sauvage au bon révolutionnaire , il n’y a qu’un pas à franchir[6] – pour exsuder la mauvaise conscience de l’homme blanc qui n’en finit plus d’expier ses fautes coloniales.

La mythologie enchantée qui va avec cet archétype dispense d’analyser les évènements ; elle en fournit des interprétations toutes faites.  On sait d’avance qui sont les coupables, quoiqu’ils fassent et quoi qu’ils disent.

Et au fond, cette campagne de désinformation n’est que la suite du  discours performatif de l’indianisme, instrumentalisé à merveille par Evo Morales et les siens, qui conduit à voir la société bolivienne comme un assemblage duel, Indiens/non Indiens, et à caricaturer l’histoire du pays en la résumant à l’affrontement de ces deux blocs.

La mise en scène d’un pseudo coup d’État s’inscrit dans la continuité de ce simulacre d’histoire. Et c’est ce qui la rend crédible.

 

[1] https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/101119/evo-morales-la-complainte-du-coup-d-etat

[2] Organisations membres en 2014 : l’Ejército de Liberación Nacional (ELN)  et les  Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (FARC), le Polo Democrático Alternativo de Colombia, le Partido de los Trabajadores (PT) de Brasil, el Frente Amplio de Uruguay, el Partido Socialista de Chile, la Izquierda Unida del Perú, le Movimiento Bolivia Libre et le Movimiento al Socialismo de Bolivia, le Partido Socialista Ecuatoriano, le Partido Socialista Unido de Venezuela (PSUV), le Partido de la Revolución Democrática (PRD) de México, el Frente Farabundo Martí de Liberación Nacional (FMLN) de El Salvador, le Frente Sandinista de Liberación Nacional (FSLN) de Nicaragua, l’ Unidad Revolucionaria Nacional Guatemalteca (URNG), le Partido Revolucionario Democrático de Panamá, le  Movimiento Lavalas de Haití, et tous les partis communistes de la région dont, bien sur celui de Cuba.

Présidents: Lula da Silva, Raúl Castro, Hugo Chávez, Tabaré Vásquez, Evo Morales, Rafael Correa, Daniel Ortega, Mauricio Funes, Leonel Fernández y René Preval.

Cristina Kirchner, Michelle Bachelet et Fernando Lugo, ne sont pas formellement rattachés aul FSP, mais les partis qui les soutiennent le sont (en 2014).

[3] On trouvera un résumé de ces enchaînements et des épisodes de la crise dans : https://blogs.mediapart.fr/alfonso-m-dorado/blog/101119/bolivie-de-la-fraude-aux-nouvelles-elections-comment-en-sommes-nous-arrives-la  et  https://blogs.mediapart.fr/jacques-chenal/blog/211119/pour-comprendre-la-crise-politique-bolivienne En langue espagnole voir la chronologie d’Alfonso Gumucio : https://gumucio.blogspot.com/2019/11/a-mis-amigos-del-mundo-mundial.html

[4] https://www.paginasiete.bo/seguridad/2019/12/5/kaliman-asegura-que-no-hubo-golpe-de-estado-que-cumplio-con-la-lofa-239455.html

[5] https://www.paginasiete.bo/opinion/rafael-puente/2019/11/29/como-que-golpe-de-estado-238877.html

[6] Carlos Rangel, Du bon sauvage au bon révolutionnaire, Robert Laffont, 1976.

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