Le harcèlement des médias boliviens

Comment le gouvernement bolivien entrave la liberté d’expression et dégage la route d’une présidence à vie d’Evo Morales

« Pressions sur les journalistes, boycott des encarts publicitaires, rachat par des entrepreneurs amis… Le gouvernement bolivien multiple les offensives envers les médias dont il n’apprécie pas la ligne éditoriale.

« Le cartel du mensonge. »Voilà comment le gouvernement bolivien qualifie les médias indépendants et leurs journalistes. Depuis quelques mois, le chef de l’État, Evo Morales, leur livre une guerre sans merci. Sa dernière offensive ? La préparation, pour la fin 2016, d’un documentaire consacré à ce supposé cartel. Quatre médias indépendants sont visés : les journaux Pagina Siete, basé à La Paz, et El Deber, de Santa Cruz ; l’agence de presse ANF et la radio Erbol[1]. C’est le journaliste Andrés Salari, salarié d’une chaîne de télévision proche du gouvernement, Abya Yala, qui est chargé de réaliser ce film. « C’est probablement le parti d’Evo Morales, le Movimiento al socialismo (MAS), qui finance l’opération », estime Emmanuel Colombié, responsable du bureau Amérique latine de Reporters sans frontières (RSF).»

Ainsi débute l’article de Mélanie Bulan « Evo Morales tente de museler la presse bolivienne », publié dans Mediapart,  le 25 octobre dernier[2]. Eh bien, c’est fait ! Le film de propagande vient de sortir. Il a été lancé en grande pompe le 14 décembre lors d’une cérémonie présidée par le vice-président et en présence du ministre de la Présidence qui en est l’instigateur. Il dure une heure quarante minutes. Diffusé sur les chaînes de télévision, il est aussi visible gratuitement dans des salles de cinéma de cinq grandes villes du pays; des copies sont distribuées aux spectateurs à la sortie.  Le réalisateur du film, le journaliste argentin Andrés Salari[3], en couple avec  la ministre de la Santé, Ariana Campero[4], a perçu  40 000 bolivianos pour ce travail[5]. Ils ne proviennent pas du MAS comme le laissait entendre Emmanuel Colombié, ils sortent des caisses du Trésor Public.

censure

Ce libelle défend l’hypothèse selon laquelle un ensemble de médias et de journalistes auraient menti et manipulé l’information concernant l’affaire de l’enfant (vrai ou faux ? Mort ou vivant ? On ne sait toujours pas) que Morales aurait eu avec Gabriela Zapata, pour faire gagner l’option du « non » au référendum du 21 février dernier, et empêcher ainsi que le président puisse être éligible une quatrième fois.  Le ministre de la Défense en personne avait déjà écrit un livre – présenté le 14 septembre dernier dans les salons de la banque centrale bolivienne – Caso Zapata la confabulación de la mentira, présentant Gabriela Zapata comme une aventurière, une arnaqueuse  professionnelle, qui se serait servie de sa relation avec le président pour faire de l’argent[6]. Il écartait ainsi tout soupçon de trafic d’influence impliquant le chef de l’État et dénonçait « le carnaval de mensonges » orchestré par l’opposition  depuis les révélations du journaliste Carlos Valverde  au début du mois de février 2016[7]. La voie était libre pour l’étape suivante de l’attaque en règle contre le « cartel du mensonge », car ne nous y trompons pas, cette offensive a été mûrie et planifiée.  La manœuvre en cours consiste à faire d’une pierre deux coups : accréditer l’idée que la voie est libre pour qu’Evo Morales postule à nouveau à la présidence puisque le référendum aurait été faussé, puis éliminer tout obstacle, et notamment faire taire les critiques, pour que les élections perpétuent l’équipe actuelle au pouvoir.

La candidature de Morales en 2019 ne fait d’ailleurs plus de doute. Lors de son neuvième Congrès, tenu à Montero du 15 au 17 décembre dernier, le Movimiento Al Socialismo (MAS), a fait approuver quatre dispositifs à ses yeux constitutionnels et légaux permettant de tourner le résultat adverse du referendum[8].

Et Morales ne craint plus d’annoncer son intention de demeurer président à vie : «Nous ne sommes pas de passage au palais, nous n’en sommes pas les locataires. Mes frères et sœurs, nous, les mouvements sociaux, nous y sommes pour la vie,», a-t-il lancé le 18 décembre, dans un discours incendiaire prononcé dans son fief cocalero du Chaparé, en présence du vice-président du Venezuela,  Aristóbulo Istúriz[9] .

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Mais au fond peu lui importent la loi et la Constitution. Dès l’ouverture du neuvième Congrès du MAS n-a-t-il pas déclaré : « Le compagnon Álvaro (García) et moi nous nous disons : en respectant la loi toute notre vie, nous ne pourrons quasiment rien faire. »[10] Son mépris des institutions n’est pas nouveau, tout le monde se souvient de sa célèbre formule lancée dès 2008 : « Quand un juriste me dit Evo, tu te trompes, ce que tu fais est illégal, je fonce, même si c’est illégal et ensuite je commande à mes avocats de le légaliser. Pourquoi ont-ils étudié[11] ?»

Bien sûr, dans le même temps, la traque des journalistes continue. Après Carlos Valverde et Wilson García Merida contraints de s’exiler pour échapper aux menaces de sévices et de procès, et Amalia Pando qui ne parvient plus à s’exprimer que sur la toile et a sollicité la protection de la Corte Internacional de Derechos Humanos (CIDH)[12],  c’est le tour d’Andrés Gómez Vela. Il a été licencié de Radio  Compañera le 12 décembre, à la suite de pressions de la ministre de la Communication, Marianela Paco, sur le propriétaire de la radio[13].D’autres sont humiliés, tel Humberto Vacaflor, obligé de s’excuser publiquement, ou harcelés, comme Gonzalo Rivera[14].  Selon une enquête publiée  en 2014 plus de la moitié des journalistes auraient été censurés, et près de 60% avouent s’autocensurer[15]. Et ils se font régulièrement agresser[16].

Mais ne nous y trompons pas, le harcèlement des médias n’est pas nouveau.  C’est une constante des  gouvernements successifs d’Evo Morales.  Dès le 22 janvier 2006, à peine installé au pouvoir après son triomphe électoral, il affirmait déjà : « Certains journalistes et certains médias nous soumettent à un terrorisme médiatique » – des journalistes que le président qualifiera tour à tour de « poulets de batterie »,  d’« espions de l’empire », de « couards », de  « narcotrafiquants », de« vuvuzelas[17] ». Et en mars 2011, alors même qu’il avait domestiqué tous les pouvoirs (législatif, juridique, électoral),  il déclarait : « Je vous le dis dans crainte, l’unique opposant que nous avons en Bolivie, ce sont les médias …dont le seul objectif est d’affaiblir le président indien…[18] ».

Les médias indépendants, au nombre de plus en plus réduit – c’est le dernier quarteron qui est actuellement visé – ont été fragilisés par des agressions répétées à leurs propriétaires (ou des atteintes à leurs propriétés) et aux journalistes qui y travaillent, par l’adoption d’un arsenal législatif permettant de les intimider et poursuivre sous des prétextes variés souvent futiles, et par la création ou l’appropriation de supports divers (télévisions, radios, presse) pour diffuser une propagande officielle de plus en plus envahissante[19].

Voici un exemple d’intimidation des agences et journaux qui défendent encore une information indépendante.  En août 2012, l’agence de presse Agencia de noticias Fides (ANF) et les journaux Página siete et El Diario avaient été traduits en justice accusés de calomnie et d’incitation au racisme (sans que l’affaire n’ait se suites) pour des titres d’articles qui avaient soi-disant déformé la déclaration suivante du président : « Dans l’Est du pays , où l’on peut produire toute l’année, on ne peut être pauvre et manquer de nourriture que par manque de volonté, tandis que c’est différent sur l’altiplano : s’il gèle, s’il ne pleut pas, s’il grêle, il n’y a pas de nourriture. Mais dans l’Est, c’est seulement par paresse que l’on peut avoir faim » ; une déclaration qui avait suscité de très vives réactions des populations orientales ainsi brocardées »[20]. ANF avait titré « Evo traite les habitants de l’Orient de paresseux » et El Diario : « Evo présente l’habitant de l’Orient comme un paresseux et il est accusé de discrimination ». Dans les deux cas, la déclaration du président avait été reproduite in extenso dans le corps du texte.

Puis en 2013, le quotidien Página siete a été accusé d’être à la solde de l’extrême droite chilienne et d’effectuer un travail de sape de la politique gouvernementale.  L’accusation lancée par le ministre de la Présidence reposait principalement sur le fait que le propriétaire du journal et son directeur ont de la famille au Chili. Ce dernier démissionnera en août 2013 pour éviter que le journal ne pâtisse de cette parenté[21].

Le Venezuela est omniprésent dans l’entreprise de main mise sur les médias. Début 2007, par le truchement de PDVSA, il achète l’hebdomadaire de distribution gratuite La Época[22] puis il subventionne la chaîne de télévision publique Canal 7, et il finance l’installation d’un réseau de radios communautaires ou Radios de los Pueblos Originarios de Bolivia, implantées dans les zones rurales du pays, et connectées au réseau de la radio publique Patria Nueva. Par le truchement d’un entrepreneur vénézuélien, il rachète au groupe espagnol Prisa le quotidien le plus lu dans le pays, La Razón, et la chaîne de télévision nationale ATB. Puis la chaîne nationale Periodistas Asociados de Televisión (PAT), la plus importante du pays, est à son tour rachetée – ses propriétaires auraient été sciemment ruinés [23]– par un groupe étranger ami du gouvernement dont on a du mal à cerner la composition et l’origine : la Comercializadora Multimedia del Sur srl.[24].

Conclusion

Je terminerai par deux citations qui donnent une idée précise de ce que ressentent actuellement les journalistes qui essaient de faire leur travail d’information. La première de Lupe Cajias, élue pour deux ans présidente de l’Asociación de Periodistas de La Paz (APLP), en mai 2014. Interrogée par un journaliste du quotidien  Página Siete quelques heures après son élection, elle déclarait:

« Je suis d’accord avec le rapport de Reporters Sans Frontières, je crois que la liberté de la presse est actuellement contrainte en Bolivie, qu’elle est en permanence agressée par des moyens variés, qu’elle est en somme réprimée.  Comme je l’ai affirmé dans mon discours d’installation, les journalistes ont peur, pour la première fois depuis des décades. Et cette peur, il faut la vaincre. La peur est une des premières armes utilisées pour empêcher le pluralisme des opinions…Le gouvernement essaie d’avoir une presse hégémonique ; il utilise les pressions économiques. Les informations ne sont pas débattues. On isole les individus et on les discrédite par la dégradation et l’insulte.  Et c’est une situation jamais vue jusqu’ici, pas plus pendant l’époque du MNR (1952-1964) que pendant celle des dictatures (1964-1982) ; je peux vous l’assurer en tant qu’historienne »[25].

La seconde citation est d’Humberto Vacaflor, un des vétérans du journalisme bolivien, qui a reçu le prix Libertad attribué par ses pairs de l’association nationale de presse (ANP), en avril 2016.

« Je n’ai jamais vu une attaque aussi féroce des journalistes que celle du président, du vice-président et de ses ministres, pas même à Camiri pendant la guérilla du Che, quand les militaires censuraient la presse. C’est une attitude très arrogante »[26].

 


[1] En fait, c’est tout ce qui reste de presse indépendante qui est visé : Página Siete, El Deber, Los Tiempos, et Correo del Sur. L’agence de presse ANF, radio Fides et toute la chaîne des medias d’Erbol, plus un groupe de journalistes parmi lesquels on trouve Carlos Valverde, Amalia Pando, Andrés Gómez, Raúl Peñaranda, Wilson García Mérida…

[2]https://www.mediapart.fr/journal/international/251016/evo-morales-tente-de-museler-la-presse-bolivienne?onglet=full  ou http://www.iheal.univ-paris3.fr/sites/www.iheal.univ-paris3.fr/files/Article%20Me%CC%81diapart%20Bolivie-1.pdf  Cet article a fait l’objet de commentaires virulents. Mettre en évidence la répression qui s’exerce sur les médias boliviens n’était visiblement pas du goût de certains lecteurs. Si bien que l’on peut relever dans le flot des « commentaires » tous les sophismes qui permettent de ruiner un travail, en esquivant le fond de la question. Les critiques dérivent sur la CIA, Lenglet, Mélenchon, Robert Ménard… Le tout est couronné par des attaques ad hominem qui font passer cette journaliste pour une débutante incapable.

[3] La chaîne de télévision Abya Yala pour laquelle il travaille a vu le jour grâce à une donation du gouvernement iranien à la fondation Juan Evo Morales Ayma (JEMA).

[4] Du moins au moment où il a signé ce contrat.

[5] En 2014, ce réalisateur avait déjà filmé un documentaire sur le rôle des États Unis dans la vie politique bolivienne pour lequel le trésor public lui avait versé 375 000 bolivianos. Et cette même année il avait reçu 70 000 bolivianos de publicité de l’agence nationale des hydrocarbures (ANH).https://www.eldia.com.bo/index.php?cat=1&pla=3&id_articulo=215706

[6] http://www.la-razon.com/nacional/Ferreira-estafadora-profesional-Gabriela-Zapata-Bolivia_0_2564143667.html

[7] Voir mes précédents billets : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/210316/derriere-le-zapata-business-faire-sa-pelote-sur-le-dos-de-l-etat-bolivien ; https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/050316/les-frasques-d-evo-morales ; https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/050416/la-chola-des-pieds-nickeles

[8] Pour le détail des quatre propositions et leur discussion voir : http://www.paginasiete.bo/opinion/editorial/2016/12/20/propuestas-para-reeleccion-121001.html

[9] http://eju.tv/2016/12/evo-dice-que-llegaron-para-quedarse-toda-la-vida/

[10] http://www.urgentebo.com/noticia/evo-morales-%E2%80%9Csi-vamos-estar-toda-la-vida-sometidos-la-ley-no-vamos-hacer-nada%E2%80%9D

[11] « Cuando algún jurista me dice Evo te estás equivocando jurídicamente, eso que estás haciendo es ilegal, bueno yo le meto, por más quesea ilegal, después les digo a los abogados, si es ilegal, legalicen ustedes, para qué han estudiado »https://www.youtube.com/watch?v=iQgppmweyOg

[12] http://amaliapandocabildeo.radiostream123.com/

[13] http://www.paginasiete.bo/nacional/2016/12/16/andres-gomez-condeno-dinero-publico-para-presionar-medios-120613.html

[14] 03/05/2016  http://eju.tv/2016/05/periodista-gonzalo-rivera-denuncia-sufre-constante-amedrentamiento

[15] https://knightcenter.utexas.edu/es/blog/00-15489-mas-de-la-mitad-de-periodistas-en-bolivia-sufren-censura-y-autocensura

[16] http://eju.tv/2015/03/13-agresiones-a-periodistas-en-solo-dos-meses-y-medio/  http://eju.tv/2016/05/anp-registro-ocho-agresiones-periodistas-lo-va-del-ano-bolivia/

[17] Corne ou trompette sud-africaine au bruit strident popularisée pendant la coupe du monde de football de 2010.

[18] El Día, 20 mars 2011.

[19] Voir entre autres : http://unirbolivia.org/nuevo/producto/medios-a-la-vista-3-analisis-sobre-el-derecho-a-la-informacion-y-la-comunicacion-y-el-periodismo-en-bolivia-2012-2013/et le résumé d’Alfonso Gumucio Dagron dans sa chronique « Palabras, palabras, palabras » du 29 août 2015 : http://www.paginasiete.bo/opinion/2015/8/29/palabras-palabras-palabras-68246.html

[20]“En el oriente boliviano, donde todo el año se produce, yo digo solamente por falta de voluntad podemos ser tan pobres o no poder tener alimento, mientras en el altiplano es diferente: si hay helada, si no hay lluvia, sihay granizada, no hay alimento, es una verdad eso, pero en el oriente no, sólo por flojos podemos hambrear » ; “Evo acusa de flojos a los habitantes del oriente » ;“Evo dice que el oriental es flojo y le critican por discriminador”.  http://la-razon.com/index.php?_url=/sociedad/Gobierno-Fiscalia-ANF-Pagina-Diario_0_1675032530.html

[21] http://www.la-razon.com/sociedad/Renuncia-director-Pagina_0_1892810794.html La mère du directeur démissionaire est chilienne, et le propriétaire du est le beau-frère d’une députée conservatrice  chilienne. Pour plus de détails voir : http://www.americaeconomia.com/politica-sociedad/politica/ex-director-de-pagina-siete-de-bolivia-si-el-gobierno-queria-un-trofeo-cr

[22]Los Tiempos, 8 janvier 2007.

[23] http://eju.tv/2012/09/pat-a-un-paso-de-formar-parte-de-las-filas-masistas/

[24] Le livre de Raul Peñaranda, Control Remoto (publié à compte d’auteur en mai 2014) précise la manière dont tous ces medias sont passés sous le contrôle du gouvernement ou de ses affidés, et les distorsions et manipulations de l’information que cela induit.

[25] “Después de décadas, los periodistas tienen miedo” 11/05/2014 http://www.paginasiete.bo/nacional/2014/5/11/despues-decadas-periodistas-tienen-miedo-21211.html

[26] http://www.paginasiete.bo/nacional/2016/4/17/los-periodistas-somos-testigos-incomodos-para-gobierno-93521.html

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