Ortega et Morales: le maintien au pouvoir à tout prix

Quand deux présidents latino-américains qui se disent progressistes et révolutionnaires s’accrochent à leur trône au mépris des lois, et en dépit de l’opposition de la majorité de la population de leur pays. La vision d’une célèbre militante féministe bolivienne: Maria Galindo.

 

« Considérant qu’au moins 84 personnes auraient été tuées, plus de 860 blessées et plus de 400 arrêtées à la suite des manifestations pacifiques menées par des étudiants qui ont débuté le 18 avril 2018 après l’annonce par le président Daniel Ortega de réformes de la sécurité sociale; que la plupart des victimes ont été blessées par balle à la tête, au cou, au torse ou à l’abdomen, ce qui porte fortement à croire que des exécutions extrajudiciaires ont été commises; que les autorités nicaraguayennes ont ouvertement couvert d’opprobre les manifestants en les qualifiant de «vandales» et en les accusant de «manipulation politique », le Parlement européen, dans sa Résolution  du 31 mai 2018 sur la situation au Nicaragua a condamné « la répression brutale et l’intimidation des manifestants qui s’opposent de manière pacifique à la réforme de la sécurité sociale au Nicaragua, qui ont fait de nombreux morts, ainsi que les disparitions et les arrestations arbitraires perpétrées par les autorités, forces armées et de police ou encore des  groupes violents qui soutiennent le gouvernement ».

La répression n’a jamais cessé depuis lors. Au bout de trois mois d’affrontements, le nombre des morts s’élèverait à 351 selon l’Asociación Nicaragüense Pro Derechos Humanos (ANDPH). Pour sa part, la Comisión Interamericana de Derechos Humanos (CIDH) en dénombre plus de 250.

Face à cette situation, le 16 juillet dernier, les gouvernements de treize pays d’Amérique latine[1] ont fermement condamné les débordements de violence du gouvernement nicaraguayen et demandé que le dialogue entre le gouvernement de Daniel Ortega et l’opposition soit immédiatement renoué, en vue de trouver une issue démocratique à la crise. 

Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a lui aussi fustigé cette violence en jugeant inacceptable la quantité de morts qu’elle a engendrée[2]. Et l’OEA a invité le gouvernement du Nicaragua à avancer la date des élections de façon à mettre fin à la crise[3].

Cependant le président bolivien Evo Morales défend avec vigueur le « comandante » Ortega, de la même façon qu’il appuie inconditionnellement le président vénézuélien Nicolas Maduro.[4] 

L’article qui suit, rédigé par Maria Galindo, responsable du groupe féministe bolivien Mujeres creando, tire la sonnette d’alarme en comparant la situation de la Bolivie à celle du Nicaragua. Si Evo Morales maintient sa candidature aux prochaines élections présidentielles en dépit du vote contraire de la majorité de la population du pays lors du référendum du 21 février 2016[5] – la propagande gouvernementale  ne permet pas d’en douter –, il y a de fortes chances pour que la violence s’y déchaine, comme au Nicaragua.

 

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Evo/Ortega: une comparaison alarmante [6]

Pourquoi le gouvernement bolivien ne condamne-t-il pas les violations des droits de l’homme, le terrorisme d’État et les assassinats perpétrés au Nicaragua au nom de la « démocratie » ?

Pourquoi Evo Morales ne téléphone-t-il pas à son ami Ortega, avec lequel il a partagé repas et embrassades pendant les sommets de l’ALBA (« Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América - Tratado de Comercio de los Pueblos »), pour lui demander d’arrêter de tuer son peuple ?

Il ne le fait pas parce qu’il s’identifie à celui qu’il a si souvent nommé : commandant Ortega.

Ortega fut un des commandants de la révolution qui mit fin à une des dictatures les plus dures du continent dans les années 1980, celle de Somoza. Cette aura de commandant sandiniste lui a permis de vassaliser la révolution et de convertir son gouvernement en une copie de la dictature somoziste. Allié avec la fraction la plus conservatrice de l’église, il s’est employé à vendre le pays et à le gouverner en exerçant une sorte de monarchie familiale. Le gouvernement d’Ortega n’a rien d’autre à voir avec le sandinisme que l’usage historique qu’il en fait à son propre bénéfice. Pendant toutes ces années, ce qui a le moins intéressé Ortega c’est de parfaire le processus révolutionnaire nicaraguayen ; il n’a pas cherché non plus à former de nouvelles générations de sandinistes, à élaborer de nouvelles propositions ou à faire que toute la poésie écrite au nom de la révolution serve à engendrer plus de révolution.

Ortega est aujourd’hui, sans le moindre doute, un dictateur assassin qui quittera le pouvoir en tuant ; en faisant la guerre à son peuple.

De la même façon, Evo Morales a perdu les visées qui étaient les siennes quand il a pris le pouvoir : son gouvernement n’est ni indigène, ni populaire, ni démocratique. Il a dévoré tous les pouvoirs de l’État, et il coiffe aujourd’hui une clique  caudilliste qui entend tout centraliser en son nom.

Nous collectionnons les scandales de corruption, les négligences, et les manques de discernement. Et s’il y en a un qui n’est pas intéressé par sa succession, c’est bien Evo Morales. Les rêves d’une société non raciste, anti impérialiste avec un gouvernement indigène, un gouvernement répondant aux besoins du peuple, un gouvernement qui commande en obéissant, sont aujourd’hui envolés. ; ils ont fait place au cauchemar d’un gouvernement caudilliste uniquement intéressé par son maintien au pouvoir pour continuer à profiter de la gestion maffieuse de l’État. Un gouvernement sans idées au point qu’il en est à copier le programme de Revilla (le maire de La Paz) Barrios de verdad[7]…avec l’unique visée de polariser la situation au niveau d’un quartier : si vous êtes avec Revilla on ne vous donne pas d’argent, si vous êtes contre on vous en donne.

Cela paraît un détail infime au regard de ce que signifie vivre dans une société dans laquelle il n’y a pas de justice, pas de débats d’idées, pas d’accès à l’information ; mais c’est un échantillon de la manière dont ce gouvernement qui s’est approprié tous les pouvoirs, tous les espaces, tente de lier, museler et polariser la population, centimètre par centimètre. C’est pour cette raison que le slogan « Bolivia dijo no »[8] les irrite autant ; il empêche leur projet de contrôle.

La comparaison entre Evo et Ortega donne la chair de poule quand on constate que ces gouvernements disent une chose et en font une autre, qu’ils convertissent les contenus révolutionnaires en écran de projets caudillistes qui visent à tout contrôler et à concentrer tous les pouvoirs entre leurs mains.

La comparaison est alarmante quand on voit comment Ortega s’accroche à tout prix au pouvoir. Bien sûr nous n’en sommes pas encore là, mais nous sommes précisément au tournant où le processus bolivien pourrait dériver vers la voie du Nicaragua. Nous sommes à deux doigts de permettre qu’Evo Morales et sa cour médiocre s’enkystent à la tête de l’État et qu’ils se considèrent comme des dieux incontestables descendus du ciel, élus pour un gouvernement perpétuel.

Ortega est prêt à tuer pour conserver le pouvoir. Evo est disposé à polariser la société pour engendrer, une fois de plus, la violence entre nous. Il est urgent de l’empêcher, il est urgent qu’Evo soit éjecté, non pas du gouvernement mais du trône divin de l’élu, pour qu’il revienne parmi les mortels

María Galindo

 

 

 

[1]http://www.elcomercio.com/actualidad/paises-exigen-nicaragua-violencia-manifestaciones.html  Les gouvernements d’Argentine, du Brésil, du Chili, de Colombie, du Costa Rica, d’Équateur, du Guatemala, du Honduras, du Mexique, du Panama, du Paraguay, du Pérou et d’Uruguay ont exprimé leur préoccupation pour la violation des droits de l’homme ... et leur ferme condamnation des violences graves et réitérées exercées au Nicaragua qui ont provoqué la mort de plus de 300 vies humaines et fait des centaines de blessés, mentionne le texte distribués par les chancelleries de ces pays.

[2] https://www.laprensa.com.ni/2018/07/17/politica/2449793-secretario-general-de-naciones-unidas-en-nicaragua-hay-un-uso-letal-de-la-fuerza-inaceptable

[3] http://www.elmundo.es/internacional/2018/07/18/5b4f9174e5fdea94188b45c3.html  . La résolution a été approuvée par 21 des 34 membres actifs. Sept pays, pour la majorité de la région Caraïbe, se sont abstenus et trois n’ont pas pris part au vote, dont la Bolivie, son représentant ayant quitté la salle au moment du vote.

[4] Voici le Tweet envoyé par Evo Morales à Daniel Ortega le 19 juillet dernier : « En el aniversario del triunfo de la Revolución Sandinista, denunciar que el imperio está desplegando estrategias criminales contra el gobierno del hermano Daniel Ortega. USAID y la NED están respaldando abiertamente la violencia. Rechazamos la injerencia. #NicaraguaQuierePaz”.  http://www.paginasiete.bo/nacional/2018/7/20/evo-culpa-eeuu-de-la-violencia-en-nicaragua-apoya-ortega-187813.html

Et voici celui que lui a adressé Nicolas Maduro : « Felicitamos al heroico pueblo nicaragüense en el 39º aniversario del triunfo de la Revolución Popular Sandinista que puso fin a 40 años de dictadura. Hoy, ante las agresiones imperiales, el gobierno de Nicaragua ha derrotado el plan terrorista y golpista. ¡Nosotros venceremos”  https://www.infobae.com/america/america-latina/2018/07/19/nicolas-maduro-y-evo-morales-respaldaron-a-daniel-ortega-en-medio-de-la-brutal-represion-del-regimen-de-nicaragua/

[5] Sur ce sujet, voir mes billets précédents : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/220216/les-premiers-resultats-du-referendum-bolivien ;   https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/041017/evo-morales-un-pas-de-plus-vers-la-presidence-vie

[6] https://www.paginasiete.bo/opinion/maria-galindo/2018/7/18/evoortega-espeluznante-comparacion-187483.html

[7] Le programme Barrios y Comunidades de Verdad de la municipalité  de La Paz, qui a démarré en 2005, a pour objectif de réhabiliter les 300 quartiers les plus pauvres de la ville, ainsi que  53 communautés rurales situées sur le territoire municipal, avec la  participation de la population. Il bénéficie de prêts de la Banque mondiale. Le 100ème quartier a été réhabilité en février dernier; les numéros 101, 102 et 103 sont programmés pour cette fin d’année. Le onze juillet dernier, Evo Morales a annoncé la mise en œuvre du programme Mi Barrio, Mi Hogar, sur ce même territoire municipal de La Paz, avec l’ambition affichée de faire concurrence au programme  “Barrios de Verdad” de la municipalité de La Paz  http://radiofides.com/es/2018/07/11/evo-inicia-el-fondo-mi-barrio-mi-hogar-en-la-ciudad-de-la-paz/

[8] La population saisit toutes les occasions possibles notamment les manifestations officielles pour crier en chœur le slogan Bolivia dijo no. Si bien que le pouvoir envisage des mesures de rétorsion. « Il faut identifier et emprisonner tous ceux qui clament Bolivia dijo no a récemment déclaré le député de la majorité Franklin Flores. https://www.eldeber.com.bo/opinion/No-y-Evo-hasta-en-la-sopa-20180718-8464.html

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