La dévastation de l’Amazonie: Bolivie, Équateur, Venezuela

Tous les pays du bassin amazonien sont saccagés, pillés, et souillés. Sans exception aucune. Alors, qu’est-ce qui différencie les pays du socialisme du XXIe siècle de tous les autres ?

De 2008 à 2015, la superficie attribuée aux concessions pétrolières et gazières dans l’ouest amazonien a augmenté de 150 000 km2 et couvre maintenant plus de 730 000 km2, l’équivalent de la superficie du Chili[1]. Et cette même année 2015, on ne comptait pas moins de 151 projets de construction de barrages dans ce même bassin où il en existait déjà 48[2].

Ces explorations et exploitations des ressources primaires de la région entraînent une série d’effets néfastes pour les habitants et leur environnement. La construction des réseaux routiers qui les accompagne immanquablement est le principal moteur de la déforestation qui draine dans son sillage l’exploitation des essences précieuses, multiplie les colons, raréfie le gibier (et l’ensemble des espèces animales), entraîne l’appauvrissement des sols, leur pollution, et à terme la désertification de ces zones.  Mais il y a d’autres conséquences plus immédiates que nous dévoilerons chemin faisant en détaillant quelques exemples des ravages en cours dans les pays qui se présentent à la fois comme socialistes (du 21e siècle) et champions du combat environnemental.

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 Bolivie

Sur les 22 aires protégées du pays (182 717 km2, 16,6% territoire national), dix connaissent des problèmes de pollution en raison de l’activité pétrolière, et six autres à cause de l’extraction de minerais (or et argent, dans le nord de La Paz et dans le Beni). Douze territoires indigènes sont affectés par ces ravages. Pour ce qui concerne la partie amazonienne, ce sont  la Reserva Nacional de Vida Silvestre Amazónica Manuripi (Pando) ;  le Parque Nacional y Área Natural de Manejo Integrado Madidi (PN-ANMI Madidi) (La Paz), la Reserva de la Biosfera y Tierra Comunitaria de Origen Pilón Lajas (RB TCO Pilón Lajas) (La Paz et Beni) et le Territorio Indígena Parque Nacional Isiboro Sécure (TIPNIS) (Beni et Cochabamba).

Mais le gouvernement d’Evo Morales s’est mis en tête de faire de la Bolivie le centre énergétique de la région, en ajoutant l’exportation d’électricité à celle des hydrocarbures et de leurs dérivés. Ce qui implique l’exploitation sans scrupule des ressources disponibles, où qu’elles se trouvent et quelles qu’en soient les conséquences sociales et environnementales.

L’exploitation des hydrocarbures

La Bolivie contient à elle seule près de la moitié des nouveaux gisements pétroliers et gaziers de la région[3]. En outre, comme en Équateur, l’extraction de combustibles fossiles y est autorisée dans les parcs nationaux.

Le 20 mai 2015, le gouvernement approuvait  le décret Suprême 2366 autorisant  les compagnies pétrolières à mener des campagnes de prospection dans les aires naturelles protégées, dans le but de « lutter contre la pauvreté extrême des communautés qui les habitent » (sic). Le 14 octobre 2015, par le décret suprême 2549, il étendait les surfaces d’exploration réservées à la compagnie publique nationale Yacimientos Petrolíferos Fiscales Bolivianos (YPFB), si bien que l’aire totale d’exploration des hydrocarbures qui était de 24 millions d’hectares en 2012 passait  à 31 millions d’hectares, sept des 16 nouvelles aires, soit 72% des surfaces, étant situées en Amazonie. Enfin, le décret 2298 de mars 2015 réduisait à une simple formalité la consultation préalable des peuples indigènes relative à la mise en œuvre d’activités pétrolières dans leur zone d’habitat.

L’exploration du bloc pétrolier Lliquimuni du nord du département de La Paz, qui mord sur les aires protégées du parc national Madidi et du parc Pilón Lajas, affecte les populations indigènes Moseten, regroupées dans l’Organización del Pueblo Indígena Mosetén (OPIM). Elle a été menée par la société Petroandina SAM (YPFB, 60%, et Petróleos de Venezuela (PDVSA), 40%). Commencée en 2009 par des relevés sismiques le long de 1.087 km, elle s’est poursuivie par le creusement d’un puit en 2014, avec des équipements de perforation loués à l’entreprise chinoise China Petroleum and Chemical Corporation (SINOPEC).  L’opération a débouché sur un fiasco, annoncé en mars 2016, la perte déclarée étant de 150 millions de dollars.

Cette campagne a entraîné une série de conflits relatifs à son impact environnemental et au processus de consultation préalable des populations locales. Il est difficile d’accorder un quelconque crédit à l’autorisation environnementale (licencia ambiental), puisque les études qui la fondent ont été réalisées par l’entreprise chargée de l’exploration, qui avait évidemment intérêt  à ce que le projet aboutisse, quels que soient ses effets destructeurs. En conséquence, la consultation préalable a plus été une campagne de propagande que d’information.  De plus, au lieu d’engager une véritable consultation en collaboration avec l’OPIM, le ministère des hydrocarbures a directement cherché à gagner à ses vues certains dirigeants Moseten ; ce qui a entraîné la déstructuration de l’organisation indienne et sa division en deux groupes désormais ennemis.

Finalement, ce qu’il reste de cette opération avortée, ce sont des routes, des ponts, des chemins d’accès, et des sentiers qui ont permis de transporter les matériels d’exploration et d’exploitation, dont on disait à quel point ils contribuaient à accélérer le saccage de l’environnement[4].

Cette première exploration n’ayant pas abouti, ce ne fut que partie remise, le 9 février 2016, le président Morales inaugurait le projet d’exploration, « Nueva Esperanza » (province Abel Iturralde du département de La Paz), situé au milieu des parcs protégés voisins Manuripi [5] et Madidi[6] une région peuplée des Indiens Cavineño, Tacana et Esse ejja qui vivent en grande partie de la chasse de la pêche et de la collecte des fruits de la forêt. En avril 2015, l’entreprise  publique nationale YPFB a confié, sans appel d’offre, l’exploration de ce bloc – ainsi que celle du bloc Rio Beni – à l’entreprise chinoise BGP International[7] qui dépend du consortium  géant China International Corporation. Les Tacana se sont vite alarmés. Il y avait de quoi.  En raison de l’exploration, 17 000 noyers du Brésil – un arbre sauvage dont la cueillette de la noix les fait vivre – allaient être abattus sur une surface de 340 hectares[8]. Et l’opération prévoyait  le déclenchement de 20 000 secousses sismiques, par 190 000 kg d’explosifs, sur plus de 1000 kilomètres, selon des lignes de 50 à 70 km de long et d’un mètre à un mètre et demi de large. Le 14 et le 16 septembre 2016, les Tacana avaient informé  les autorités de l’existence de groupes vivant en isolement volontaire dans cette zone ; cela n’avait suscité aucune réaction officielle[9].

Les barrages

Il existe actuellement dix usines hydroélectriques en Bolivie qui produisent environ 723 mégawatts (MW). Cinq nouvelles implantations sont projetées destinées à produire près de 6000 MW, soit plus de huit fois plus.

Sur le corridor fluvial Madeira-Madre de Dios-Beni, qui comprend déjà neuf centrales, doivent être construites celles de Cachuela Esperanza (900 MW)[10] sur le río Beni et le barrage binational de Ribeirao (3000 MW), sur le río Madeira. La production de ces usines s’ajoutera à la production de Jirau et de San Antonio, déjà en activité au Brésil. Ces ouvrages gigantesques affectent le cours d’énormes cours d’eau : le Beni et le Mamoré – le débit de chacun est supérieur à celui de la Volga– et le Madeira qui réunit ces affluents avant de se jeter dans l’Amazone.

 

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Dans un premier temps, les études d’impact du barrage de Cachuela Esperanza avaient été confiées au cabinet conseil canadien TECSULT, le 27 août 2008. Après avoir fait mention des impacts sociaux prévisibles (criminalité, prostitution, maladies, notamment), des dégradations environnementales du chantier et des bouleversements de l’écosystème qu’entraînerait la création du lac artificiel, les consultants de TECSULT ont lancé l’alerte sur le risque d’inondations graves dans la zone de Riberalta. Cet avertissement contredisait les déclarations optimistes du gouvernement et de la Empresa Nacional de Electricidad (ENDE)[11]. En outre en cas d’inondation, les impacts croisés du barrage bolivien avec ceux du Brésil rendraient difficiles l’instruction des dossiers de réclamations. Enfin les experts canadiens émettaient des doutesquant à la rentabilité d’un tel projet étant donné lescoûts élevés de production de l’électricité. Le cabinet TECSULT fut donc limogé – sans d’ailleurs que ses conclusions aient été rendues publiques.

Le 12 décembre 2012, lui succède l’entreprise chinoise SINOHYDRO d’abord chargée de réviser la conception technique et l’étude d’impact du projet, puis de s’adjuger éventuellement le chantier par la suite. Il s’agît d’une  entreprise en délicatesse avec la justice en Équateur et dont la réalisation du barrage géant Coca-Codo Sinclair a entrainé un grave accident[12]. On en est là.

Second projet d’envergure qui fait débat en ce moment, le complexe hydroélectrique d’El Bala. En gestation depuis les années 1950, sa réalisation avait toujours été repoussée en raison des altérations de l’environnement qu’engendrerait sa construction. Mais dès 2007, le gouvernement d’Evo Morales a pris la décision de le relancer. Les études et la finalisation du projet ont été confiés à l’entreprise italienne Geodata, le 27 juin 2016, pour 11,8 millions de dollars. Elle avait déjà perçu 22 millions pour une étude initiale.

Le programme comprend deux barrages sur le rio Beni qui permettraient de produire 3676 MW : El Bala (à 13,5 km de San Buenaventura (La Paz) et de Rurrenabaque (Beni), et, en amont, El Chepete, à 70 km de Rurrenabaque (Beni). L’investissement total serait approximativement de 6 milliards de dollars et placerait cette réalisation au quatrième rang des usines  hydroélectriques d’Amérique du sud.

La mise en eau d’El Chepete entraînerait l’inondation de 680 km2 mais son aire d’influence s’étendrait sur 1931km2.  Actuellement, il existe 2314 habitants au sein de l’aire inondable et 1660 alentour. Son coût est estimé à 6337 millions de dollars, sa puissance installée à 3300 MW avec une production annuelle de 15470 GWh. Le gouvernement annonce un gain de 1250 millions de dollars annuels, mais pour le moment, il n’existe aucune connexion avec les réseaux électriques du Pérou, d’Argentine ou du Brésil. Les coûts de transmission, la perte d’énergie électrique sur ces grandes distances et l’incertitude des marchés ont suscité de très sérieux doutes quant à ces attentes.

Il faudra sept ans pour construire le barrage, si bien que, pour un démarrage probable en 2018, la production d’électricité débuterait, dans le meilleur des cas, en 2024 ou 2025. 30% de l’investissement serait fourni par la Bolivie et les 70% restants viendraient d’ailleurs. On ne sait encore d’où – Chine, Brésil, Banque mondiale…? Quels seront les taux d’intérêt et les échéances de remboursement d’une telle somme qui avoisine le montant de la dette extérieure du pays ?[13]Nul ne sait.  

A la fin de l’année 2010, les organisations des peuples amazoniens (Central de Pueblos Indígenas de La Paz (CPILAP),  leConsejo Indígena del Pueblo Tacana (CIPTA) et le Consejo Regional Tsimane Mosetene (CRTM) ont signifié leur opposition à un projet menaçant leurs territoires et leurs ressources[14]. Outre les effets du déboisement par coupe, de l’inondation et des dommages subis par les populations de la zone, les spécialistes attirent l’attention sur une série d’effets calamiteux : le cours des sédiments et nutriments provenant des Andes et alimentant l’Amazonie sera perturbé, ce qui affectera la vie d’espèces de poissons spécifiques à cette région et, par voie de conséquence aura des effets sur la  pêche ; la production accrue de méthane en raison de la putréfaction des végétaux enfouis sous l’eau ;  la prolifération de moustiques vecteurs de maladies telles que la dengue et la malaria ; l’occultation et la destruction des lieux cérémoniels et religieux des communautés indiennes et des vestiges archéologiques[15] ; la perte d’une partie des ressources engendrées par l’écotourisme et l’impact sur le climat et sur les équilibres hydriques.

Le complexe agro industriel deSan Buenaventura et le pont San Buenaventura-Rurrenabaque

Trois projets complémentaires sont actuellement mis en œuvre dans cette zone en vue du développement du nord amazonien du pays : la route asphaltée San Buenaventura (Nord de La Paz) à Ixiamas (La Paz), le pont San Buenaventura-Rurrenabaque (Beni) sur cette même route, et le complexe agro- industriel sucrier de San Buenaventura. Ils posent de nombreux problèmes car ils s’accompagnent d’une vague migratoire de grande ampleur dans un environnement naturel fragile.

Le chemin qui relie Ixiamas à San Buenaventura a été construit dans les années 1980. Long de 113,5 km, il permet d’atteindre Cobija depuis le nord du département de La Paz. Son aménagement a été confié en mai 2015 à l’entreprise espagnole  Corsan Corvian SA, pour un investissement de 137 millions de dollars qui comprend la pose d’asphalte et la construction de 21 ponts. Les travaux doivent durer 44 mois[16]. 

Cette route reliée au Corredor Norte de 1664 km de long, qui reliera La Paz à Cobija en passant par Guayaramerin, correspond à un projet inscrit dans l’Iniciativa para la Integración de la Infraestructura Regional Sudamericana (IIRSA) souscrite en l’an 2000 par les douze présidents d’Amérique du sud.

La sucrerie de San Buenaventura a été conçue dans les années 1970. Dans l’esprit de ses concepteurs, il s’agissait de développer le nord du département de La Paz et de mettre fin à l’exclusivité de la production sucrière du département de Santa Cruz.

La Empresa Azucarera San Buenaventura (EASBA), a été créée le 15 septembre 2010 (décret suprême nº637). Construite par l’entreprise chinoise Camce Union Engeneering (CAMC) pour un coût de 265 millions de dollars financés grâce à un crédit de la Banque centrale de Bolivie, elle a été inaugurée le 29 octobre 2015. La capacité de broyage est de six mille tonnes de canne par jour. Il est aussi prévu la production de 700 hectolitres d’alcool par jour et de 28 mégawatts d’électricité. 

De 2011 à 2014, 1300 hectares ont été déboisés près du complexe sucrier et 600 hectares de plus entre juillet et septembre 2016. Les aires dégagées sont pour la plus grande partie des forêts primaires. Vues d’en haut, les images du déboisement sont d’autant plus inquiétantes que l’on se trouve à 12 km du parc Madidi et qu’il faudra atteindre 11700 ha de culture en 2023 pour que le complexe industriel tourne à plein régime[17]. Or, les terres ainsi mises à nu ne paraissent pas très aptes à cette entreprise[18]. Si la canne à sucre y croît plus vite que dans d’autres zones du pays, son taux de saccharose est faible à cause  d’un ensoleillement  insuffisant.  La quantité de sucre et d’alcool produits en 2016 équivaut à 10% de la capacité installée, si bien qu’en attendant la prochaine récolte, en août 2017, la sucrerie tourne à vide.

Le projet a suscité les craintes et les protestations tant des populations indigènes que des administrateurs des aires protégées. Les Tacana (29% de la population de la municipalité) se nourrissent principalement des produits de la chasse, de la pêche et de la collecte. Mais les engins de déboisement en même temps qu’ils détruisent la végétation écrasent les tortues, les cervidés et les cochons sauvages et font fuir ce qui reste de gibier.  Les ruisseaux s’assèchent.  Les colons équipés de tronçonneuses puissantes commercialisent le bois. Et tous les habitants, colons ou Tacana, sont invités à déboiser pour planter de la canne[19].

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La ville de Rurrenabaque, considérée comme la « perle de l’Amazonie » ou la « capitale du bonheur » est menacée par la construction du pont Rurrenabaque-San Buenaventura.  Un premier accord de financement avait été passé entre l’Administradora Boliviana de Caminos (ABC) et la Banque interaméricaine de développement le 6 juin 2012, mais il a été rompu, et le pont est finalement en cours de construction par l’entreprise chinoise SINOPEC. L’accord définitif pour la construction d’un pont de 374 mètres de long a été signé le 14 août 2014[20]. L’investissement de 16 millions de dollars est intégralement financé par l’État. Les travaux ont débuté en juillet 2015. 

Après une série de réunions publiques – les discussions ayant commencé en 2006 –,  il avait été décidé de construire le pont sur un emplacement permettant aux voies d’accès de contourner la ville. Cependant c’est la plus dommageable des solutions qui a été adoptée. L’appel d’offre de l’ABC de janvier 2014 a opté pour un trajet court qui affecte les collines alentours réservoirs d’eau de la ville, situées sur une faille géologique et sujettes aux éboulements à la saison des pluies.  Le trajet choisi  est également préjudiciable aux habitants : la voie d’accès traversera la ville à 400m de la place centrale, alors qu’on prévoit que des milliers de camions de haut tonnage l’emprunteront. La décision a donc été prise contre l’avis de la population, sans véritable étude d’impact, avec pour unique justification que le pont serait plus court et moins cher[21].

Les conséquences ne se sont pas fait attendre. Le tourisme local, à vocation écologique, centré sur la découverte de l’environnement , dont la ville de Rurrenabaque vivait jusqu’ici, a été réduit de moitié en un an[22].

Enfin, les importants mouvements de population qu’entraîne le projet – dont la venue de plusieurs centaines de travailleurs chinois – sont à l’origine d’une série de troubles : forte augmentation de la traite et du trafic d’enfants ainsi que de la prostitution ; trafic d’animaux de la faune sauvage, dont les jaguars tués pour la commercialisation de leurs crocs.

Équateur

En août 2013, le président équatorien, Rafael Correa, réélu au printemps a autorisé l'exploitation des hydrocarbures  dans le parc naturel de Yasuni. Cette réserve exceptionnelle a été créée en 1979 et elle a été classée réserve mondiale de la biosphère par l’UNESCO en 1989. Elle s’étend sur 982 000 hectares dans le bassin de l’alto Napo et abrite deux groupes d'Indiens vivants en isolement volontaire : les Tagaeri et les Taromenane. On y trouve 2274 espèces d'arbres et d’arbustes, 100.000 espèces d'insectes, 150 d’amphibiens. Sur un seul hectare on peut répertorier  jusqu’à 655 espèces végétales, soit plus que dans toute l'Amérique du Nord.

Rafael Correa enterre ainsi le projet Yasuni ITT lancé en 2007 qui proposait de renoncer à l’exploitation de de 900 millions de barils de pétrole à la condition d’un apport international de 3,6 milliards de dollars, soit la moitié du manque à gagner pour le pays. La levée de fonds, gérée par l’ONU, n'a recueilli que 13 millions de dollars, et 116 millions de promesses.

Si bien que finalement, le 7 septembre 2016,  le gouvernement équatorien a lancé l’exploitation du  gisement en dépit des mobilisations protestataires des défenseurs de l’environnement et des associations de défense des Indiens qui peuplent cette région. Il espère y produire 300 000 barils par jour dans quelques années. 

Venezuela

Au Venezuela, c’est le delta de l’Orénoque qui est menacé. Le  dictateur de Caracas vient de lancer le projet Arco minero  d’exploitation des sables bitumineux  qui gisent sous le fleuve et sur ses rives, sur une surface qui équivaut à plus de 12% du territoire national. On y trouve aussi bien du pétrole que des minerais : or, bauxite, fer, cuivre, coltan, diamants… Selon les informations officielles, le plan d’exploitation associerait 35 pays dont le Canada, la Chine, la Russie, l’ Arabie Séoudite, l’Afrique du Sud, les États Unis, le Congo, le Royaume-Uni, l’ Allemagne et la Suisse. Plus de 150 entreprises seraient impliquées. Seuls quelques noms de groupes ont été diffusés : les entreprises chinoises Camc Engeerering CO. LTD et Yakuang Group,  et la canadienne Gold Reserve, qui est à nouveau admise dans le pays après avoir été expropriée en 2009. L’accord qu’elle a passé avec le gouvernement prévoit la création d’une entreprise mixte et le paiement d’une indemnité de 769,6 millions de dollars pour compenser les pertes causées par la nationalisation[23].

Nicaragua

Le comble du socialisme voyou  latino est atteint dans un pays qui n’est pas situé dans le bassin amazonien : le Nicaragua, gouverné par l’ancien chef guérillero sandiniste : Daniel Ortega. Voici son plan : construire un canal interocéanique parallèle à celui de Panama. Long de 278 km, il passera par le lac Cocibolca, le second réservoir d’eau douce du continent sud-américain. Son coût prévu est de 50 milliards de dollars, soit cinq fois le PIB du Nicaragua. La concession pour la construction et l’exploitation, d’une durée de 116 ans, a été accordée au groupe chinois, HKDN group.  193 000 hectares de forêt sont menacés de disparition et 119 000 personnes doivent être déplacées.  Quant au lac qui alimente en eau 80 000 habitants,  il risque la sédimentation, la salinisation, les pollutions de toute nature par les tankers qui le traverseront, la disparition d’espèces animales, et l’invasion par d’autres…[24]. Pour ce projet d’envergure, « L’investisseur n’a pas été choisi suite à un appel d’offre et aucune des entreprises identifiées devant prendre part aux projets n’a l’expérience de ce type de travaux. Certaines, enregistrées aux Iles Caïman, aux Pays-Bas, à Hong Kong, ou en Chine, paraissent tout simplement être des sociétés écran », constate le rapport de la  Fédération internationale des droits de l’homme (FIDH). En attendant le début des travaux, la protestation sociale est criminalisée, la zone est militarisée et la population réprimée.

Conclusion

Tous les pays du bassin amazonien sont saccagés, pillés, et souillés.  Sans exception aucune.  Partout, les stratégies de développement nationales  prônent l’exportation de produits primaires, à des degrés divers cependant.  Et partout ce sont les mêmes entreprises transnationales que l’on trouve à l’œuvre, celles des pays capitalistes et, de plus en plus souvent, les chinoises. 

Alors, qu’est-ce qui différencie les pays du socialisme du XXIe siècle de tous les autres ? Selon le chercheur uruguayen Eduardo Gudynas  le « vieil » extractivisme néoliberal se distingue de celui des gouvernements « socialistes » en ce qu’auparavant l’État jouait un rôle secondaire, alors qu’aujourd’hui il contrôle la chaîne de production et s’approprie la majeure partie des excédents économiques qui en résultent.  En Bolivie, cela lui a permis – en période de vaches grasses, du fait des prix élevés des matières premières sur les marchés mondiaux    de redistribuer une partie de ces recettes sous la forme de primes (bonos) Juancito Pinto, Juana Azurduy, Renta Dignidad, etc., et de réduire ainsi la pauvreté extrême. En conséquence, il a pu se présenter comme progressiste et du même coup légitimer ses pratiques extractivistes.

Et c’est bien là que le bât blesse, car ces gouvernements « socialistes » se présentent aussi au monde comme les hérauts de la défense de la planète et de ses créatures. Plus écologistes et plus indigénistes qu’eux, il n’y a pas. Plus obscènement cyniques non plus. Leur vocation de bienfaiteurs de l’humanité est inscrite dans leurs Constitutions : n-a-t-on pas dit que la Constitution équatorienne était la plus avancée du monde en matière d’environnement ? Et la Constitution bolivienne n’est-elle pas la référence en matière de droits des indigènes ? Leurs discours du haut des tribunes internationales en font foi (p.e. le discours d’Evo Morales à la tribune de l’ONU du 22 avril 2009, proposant que le 22 avril soit déclaré jour de la Terre Mère, et rappelant que c’est une obligation morale de respecter et de préserver les richesses naturelles). Les brevets qu’on décerne à ces dirigeants l’attestent : Evo Morales a été fait docteur honoris causa de l’Université de la Havane[25], mais aussi de l’Université de Pau, en novembre 2015[26]… Mais pourquoi se priveraient-ils de la jouissance d’une entourloupe qui séduit encore des troupeaux de benêts !  A Pau, lors de la remise du titre de docteur au grand chef indien, outre la direction de l’université au complet étaient présents : François Bayrou, Jean Lassalle, et José Bové.  Oui, oui, vous ne rêvez pas ; vous avez bien lu.  Alors imaginez le nombre de gogos de par le monde encore bercés par le hochet du « bien vivre » sur la terre sacrée du grand manitou. 

En second lieu, il faut constater l’application avec laquelle ces leaders discréditent, oppriment, expulsent les ONG environnementalistes et humanitaires et leurs responsables lorsqu’ils dévoilent leurs forfaits et leurs mensonges.  Des dispositifs légaux sont élaborés à cet effet mais, si cela ne suffit pas, les appareils de justice inféodés, corrompus et ineptes font le travail.

Pourquoi ? Pourquoi cette tromperie ? Pour séduire les crédules et en faire des électeurs et clients, bien sûr. Pour les piéger. Puisqu’une fois bien installés sur leurs sièges ces escrocs s’y maintiennent âprement et n’ont cure d’accomplir leurs promesses, se moquant ostensiblement de ceux qui ont assuré leur succès et les traînant dans la boue.

Et puis les grands travaux, les monuments, les œuvres (obras) comme on dit communément, ça se voit, ça se touche ; cela fait de belles cérémonies d’inauguration, de grandes mise en scène, de superbes photos. Quoi de mieux qu’un satellite, un centre nucléaire, un aéroport, un barrage géant, une route asphaltée dans la selve d’Amazonie repérable d’en haut, depuis l’avion, un palais et un musée présidentiels… pour poser un chef. Un vrai[27].

Enfin, et surtout, il y a les commissions, au montant  proportionnel au coût de l’œuvre. Capitales, les commissions ! Occultes aussi, dans la plupart des cas. Et avec les Chinois[28], maintenant, le secret est plus que jamais garanti. Le Venezuela et la Bolivie battent des records mondiaux en matière de corruption[29].

Post scriptum

Au moment de mettre en ligne cet article, j’apprends que l’entreprise Geodata chargée de finaliser le projet du complexe hydroélectrique El Bala-El Chepete s’est retirée de la  région à cause de la mobilisation des communautés indigènes opposées au projet qui avaient tendu des cordes au-dessus du rio pour empêcher les bateaux de circuler.  Pour combien de temps ? http://www.lostiempos.com/actualidad/economia/20161120/bala-vigilia-indigenas-no-permite-embarcaciones-equipos-geodata

 


[1] Ce billet vient en complément de trois autres : https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/180716/le-saccage-de-la-foret-amazonienne-de-bolivie ; https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/130616/le-delabrement-des-zones-lacustres-boliviennes; https://blogs.mediapart.fr/jean-pierre-lavaud/blog/140116/l-assechement-du-lac-poopo-une-catastrophe-ecologique-et-humanitaire

[2] Liz Kimbrough & Anjali Kumar, « 151 dams could be catastrophic to Amazon ecological connectivity »

  https://news.mongabay.com/2015/06/151-dams-could-be-catastrophic-to-amazon-ecological-connectivity/

[3] Jeremy Hance, « The Amazon’s oil boom: concessions cover a Chile-sized bloc of rainforest »
https://news.mongabay.com/2015/02/the-amazons-oil-boom-concessions-cover-a-chile-sized-bloc-of-rainforest/

[4]  Video https://vimeo.com/99899508 

[5] Au sud-ouest du Département du Pando.

[6] Le PN-ANMI Madidi fut créé par le décret  nº24.123 du21 septembre1995. Il a une superficie de 1.895.750 ha. C’est l’aire protégée la plus importante de Bolivie.Elle s’étage de 6000 à 200 mètres d’altitude. On y a dénombré 1000 espèces d’oiseaux, 300 de mammífères, 200 d’amphibiens, plus de 192 de poissons, et 6.000 espèces de plantes, http://www.fuhem.es/media/ecosocial/Image/culturambiente/fichas/BOLIVIA_explotacion%20turistica_n8.pdf

[7] Très exactement à l’Asociación Accidental BGP et Sinopec International Petroleum Service Ecuador Co SA sucursal Bolivia.

[8] http://www.lostiempos.com/diario/actualidad/economia/20160217/suben-en-107-area-de-exploracion-en-amazonia_333282_740970.html

[9] Pour une information plus complète voir : http://www.cedib.org/wp-content/uploads/2016/09/Exploracion-PueblosIndigenas.pdf

[10] Pour plus de détails voir : http://www.cipca.org.bo/images/cuadernos/documentos/represa_cachuela.pdf

[11] http://www.lostiempos.com/oh/actualidad/actualidad/20110703/cachuela-promete-esperanza-pero-genera-dudas_132194_267952.html

[12]www.lidema.org.bo/portal/index.php?option Pour un bilan complet des contrats actuels de Sinohydro en Bolivie voir : http://www.paginasiete.bo/sociedad/2016/3/6/muestra-dragon-chino-paso-bolivia-sinohydro-88939.html

[13] Ces renseignements sont principalement tirés des articles et présentations de Pablo Solón: http://www.alainet.org/es/articulo/179294 ; http://www.alainet.org/es/articulo/179207http://www.alainet.org/es/articulo/179565 ; https://fundacionsolon.org/2016/10/16/presentacion-sobre-el-bala-y-chepete/  53 localités selon le CEDIB.

[14]http://www.fobomade.org.bo//art-2470 http://eju.tv/2015/10/sobre-proyecto-el-bala-la-onu-senala-que-lo-peor-es-no-consultar-lo-peor-es-imponer/

[15] L’étude de Geodata aurait identifié 54 sites arquéologiques dans le bassin moyen du rio Beni, les sierras d’Ixiamas et les aires naturelles protégées de Madidi et de Pilón Lajas. https://fundacionsolon.org/2016/08/17/que-pasara-con-el-patrimonio-arqueologico-de-el-bala

[16] http://www.paginasiete.bo/economia/2015/5/27/inician-obras-buenaventura--ixiamas-57933.html

[17] https://es.mongabay.com/2016/10/bolivia-la-cana-azucar-sabe-deforestacion/

[18] https://es.mongabay.com/2016/10/bolivia-la-cana-azucar-sabe-deforestacion/

[19] Pour plus de détails voir : http://www.cedib.org/wp-content/uploads/2015/03/rurenabaque.pdf

[20] http://www.lostiempos.com/oh/actualidad/20150718/rurrenabaque-abc-su-puente-pesadilla

[21] Voir reportages sur les glissements de terrain de 2014: https://www.youtube.com/watch?v=x2Fwc9vSJYE&feature=youtu.be https://www.youtube.com/watch?v=h_8xSzY2Ez0

[22] http://www.elpaisonline.com/index.php/2013-01-15-14-16-26/nacional/item/225922-crisis-en-rurrenabaque-una-pesadilla-china

[23]https://www.aporrea.org/actualidad/n296148.html ; http://www.laizquierdadiario.com.ve/Arco-Minero-del-Orinoco-vulnera-fuentes-vitales-y-diversidad-cultural-en-Venezuela

[24] Voir le rapport de la FIDH :  https://www.fidh.org/fr/regions/ameriques/nicaragua/nicaragua-les-droits-humains-engloutis-par-le-canal

https://www.fidh.org/fr/regions/ameriques/nicaragua/nicaragua-le-gouvernement-doit-annuler-la-concession-du-canal

[25] Le 19 septembre 2011, l’Université de la Havane a délivré le titre de docteur honoris causa en sciences politiques à Son Excellence Evo Morales, président de l’Etat plurinational de Bolivie, pour sa contribution essentielle et avisée à la préservation de l’environnement et sa promotion d’une culture de la vie en défense des pauvres. Dans son apologie, le docteur Thalía Fung Riverón, professeur émérite et présidente de la Sociedad Cubana de Investigaciones Filosóficas, a souligné les efforts de l’impétrant « en faveur de la défense de la TerreMère, et son appel à un équilibre nécessaire et inévitable entre l’homme et la nature qui suppose une véritable révolution de la pensée ».

[26] Ce carnaval politique est visible sur Youtube. Tous les poncifs et les  lieux communs ; toutes les contre-vérités de la propagande officielle bolivienne sont énoncées dans le discours d’accueil du président de l’Université : https://www.youtube.com/watch?v=miaqbkhJ33M

[27] Cela me rappelle un dessin de Chaval que je décris de mémoire. Deux hommes discutent en se promenant. Le premier montre ses possessions à l’autre : « mon château », « mon parc », « ma rolls»… et le second finit par se retourner, baisser son pantalon et lui rétorquer « mon cul ».

[28] https://es.mongabay.com/2016/09/amazonia-bolivia-empresas-chinas/

[29] http://reports.weforum.org/global-competitiveness-index/competitiveness-rankings/#series=GCI.A.01.01.02

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