Le grand Nicolas

Rares sont les livres écrits par des acteurs qui essaient, sans filtre, de parler de leur pratique. C’est ce que tente et réussit magnifiquement Nicolas Bouchaud dans « Sauver le moment », se penchant à mi-vie sur quelques individus et travaux scéniques, jalons de son itinéraire.

Deux de nos plus grandes actrices, Dominique Reymond et Valérie Dréville, nous ont offert de passionnants journaux de répétitions.

La première à travers ses Journaux de répétitions avec Klaus Michael Gruber et Antoine Vitez (éditions Klincksieck/Archimbaud) qu’elle prolonge aujourd’hui (numéro 8 de Parages, la revue du Théâtre National de Strasbourg) avec son journal de répétitions accompagnant la création en langue française de la pièce de Martin Crimp Le reste vous le connaissez par le cinéma dans la mise en scène de Daniel Jeanneteau (lire ici). La seconde avec Face à Médée (Actes Sud), journal de répétitions de son travail au long cours avec Anatoli Vassiliev sur Médée Matériau d’Heiner Muller (lire ici).

« Si tu veux, viens avec nous »

Telle n’est pas la visée de Nicolas Bouchaud. Même si son livre s’ouvre, comme il se doit, sur sa rencontre fondatrice avec un metteur en scène, Didier-Georges Gabily. Cependant, ce dernier était aussi et tout autant un auteur et un chef de groupe, celui du groupe T’chan’G, vite devenu mythique après la mort de Gabily et innervant le cours du théâtre français comme ce livre en est la preuve si besoin était.

Nous sommes au tout début des années 90, Bouchaud n’a pas vingt-cinq ans, baigne dans le théâtre depuis l’enfance. Il a raté le concours des écoles nationales de théâtre (Paris, Strasbourg), commence à jouer ici et là lorsqu’il entend parler d’un type, « genre fou furieux », qui, dans une cave, répète un spectacle intitulé Phèdres(s) et Hippolyte(s). Le fou furieux s’appelle Didier-Georges Gabily. En 1991, ce sera Violences, première mise en scène et pièce signée à part entière par Gabily, première manifestation du groupe T’chan’G dans un grand théâtre public (le Théâtre de la Cité internationale alors dirigé par Nicole Gautier), un choc. Une date dans l’histoire du théâtre contemporain. Bouchaud qui ne raconte pas sa vie, ne dit pas s’il était dans la salle. Il n’était pas sur scène. Tout son livre part du plateau et y revient.

L’année suivante, Nicolas joue (c’est son second spectacle comme acteur) sous la direction d’Etienne Pommeret. Les deux dieux du théâtre que sont Hasard et Nécessité (de bons duettistes) envoient Gabily s’asseoir dans la salle. A la fin du spectacle, Bouchaud lui parle de son désir de participer au groupe. Gabily lui dit alors qu’il prépare une forme chorale à partir du livre de Svetlana Alexievitch, Les Cercueils de zinc. Et ajoute : « si tu veux, viens avec nous ». Bouchaud se souvient trente ans plus tard : « cette façon de dire me touche ; ça ressemble à une invitation plutôt qu’à un engagement. Je ne l’ai jamais oublié. » Le groupe T’chan’G répète à la Fonderie du Mans, lieu du Théâtre du Radeau, Bouchaud côtoie la plupart de celles et ceux qui seront ses compagnons de route par la suite, à commencer par Jean-François Sivadier.

« Ouvre ! »

Le voici sur scène avec ses camarades en répétition. Gabily, que Bouchaud n’appelle plus déjà que Didier, hurle : « Ouvre ! ». C’est à lui qu’il s’adresse. Alors Nicolas ouvre tout ce qu’il peut. « Ouvre ! » hurle encore Gabily. « Ce n’est plus un mot, ni même un son. C’est une intensité qui me pousse au bord du déséquilibre, dans un mouvement que je ne maîtrise pas. Je crois alors sentir qu’“ouvrir” veut dire se laisser... se laisser traverser… se laisser transpercer. Comme je ne me surveille plus, quelque chose sort de moi que je ne reconnais pas : une voix inconnue, un geste imprévu. » Ainsi naît le bientôt grand Nicolas Bouchaud. Rares sont les acteurs qui comme lui gardent en mémoire (dans des cahiers Clairefontaine, nous confie Véronique Timsit dans sa préface) les traces de tels moments.

Deux courts chapitres plus loin et deux années plus tard, nous sommes à Montluçon où le groupe T’chan’G , accueilli par les Fédérés (Olivier Perrier, Jean-Paul Wenzel, Jean-Louis Hourdin), répète Voix, la seconde partie du triptyque Gibiers du temps écrit et mis en scène par Didier-Georges Gabily. Dans ce court chapitre (tous le sont, à chacun son « moment »), Nicolas s’adresse à Didier et dit un basculement dans sa vie d’acteur : « Je me souviens très précisément de ce moment où j’accepte, où je consens à me laisser regarder ; ce moment où, pour la première fois, je me dis je m’en fous, regardez-moi si vous voulez, ne me regardez pas ou regardez à travers moi si ça vous chante, oui, c’est ça, que votre regard puisse littéralement me transpercer. Je suis là et je ne suis pas là. Je suis invisible. Je peux même penser à autre chose. Je suis vide. J’accueille ». Et plus loin pour finir : « je trouve une forme de confiance qui répond à celle que tu m’as faite dès notre première rencontre. Je voulais aussi te dire ça. » C’est dit.

Au sortir des répétitions du Roi Lear, celui de Rodrigo Garcia, Bouchaud dit avoir retrouvé une « sensation semblable à celle éprouvée avec Didier-Georges Gabily, de débarquer d’un autre monde où se tramaient des choses inimaginables ».

« Dire ce que l’on ressent »

De nombreuses pages évoquent quelques uns des nombreux spectacles où quelques membres de ce qui fut le groupe T’chan’G se retrouvent, avec d’autres, autour de Jean-François Sivadier à faire danser le théâtre avec le plus souvent avec des classiques (La Vie de Galilée, La Mort de Danton, Le Roi Lear, etc.). Une complicité de fratrie et des connivences entre partenaires. Sans rien idéaliser cependant, ainsi l’acteur évoque-t-il une dépression alors qu’il joue Le Roi Lear et c’est comme si le texte de Shakespeare – « Nous devons accepter le fardeau de ces tristes temps, dire ce que l’on ressent et pas ce qu’il faut dire » – dialoguait avec sa vie. Bouchaud se souviendra de cette réplique lorsqu’il jouera seul sur scène, après La Loi du marcheur (d’après Serge Daney), Un métier idéal (médecin de campagne) d’après John Berger, poursuivant une longue complicité (suivront Le Méridien portant la parole de Paul Celan, puis celle de Thomas Bernhard avec Maîtres anciens) avec Eric Didry (mise en scène) et Véronique Timsit (collaboration artistique, laquelle, disons-le au passage, a finement annoté chaque chapitre et préfacé l’ouvrage).

Quand je vois Nicolas Bouchaud évoluer sur scène, quel que soit le texte et le metteur en scène, qu’il soit seul ou pas, je suis comme aspiré par sa façon d’arpenter le plateau, jamais en ligne droite mais dans une sorte de succession de glissements biaisés, de brisures enveloppantes, comme une danse d’approche en somme, et cela lié à sa façon de retarder la profération de la phrase, comme s’il fallait la charger de ce carburant qu’est l’air et la border de silence, s’ensuit un léger retrait, une infime ironie du corps qui nous dit : je suis là mais je suis aussi ailleurs.

Mais nul mieux que lui, à travers ce livre, ne sait dire, ou plutôt essaie au mieux de dire, cette ambivalence d’acteur qui est la sienne : « En tant que “personnage”, je cherche toujours à maintenir un temps de retard sur la fable en train de se raconter, sinon tout se fige dans la maîtrise. En tant que “personne”, je cherche l’imprévisible, je m’embarque dans la parole comme on sauterait dans un train en marche, je l’attrape par le milieu, je pense vitesse, sauts, bonds, chutes, ralentissements, courants intensifs, mouvements intempestifs, enclenchement de la pensée, je tire des câbles, je branche des trucs, j’active des flux, il ne s’agit pas de précipitation, mais de rapidité. Pas seulement de jouer vite, mais de penser vite. »


Sauver le moment par Nicolas Bouchaud, Actes Sud, coll. Le temps du théâtre, 208 p., 20€. En librairie dans deux jours.

La reprise du spectacle Maîtres anciens (lire ici) au Théâtre de la Bastille était initialement programmée du 21 janvier au 13 février.

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