Le collectif In Vitro entre en collision avec Anton Tchekhov

Un choc frontal. Il y a des blessés, des égarés, des disparus, des morts. Personne n’en sort indemne. Dans « Mélancolie(s) », le collectif In Vitro signe une adaptation de deux pièces de Tchekhov, « Ivanov » et « Les Trois Sœurs », mise en scène par Julie Deliquet. Sous nos yeux, es deux pièces entrent en collision.

Scène de "Mélancolie(s)" © Simon Gosselin Scène de "Mélancolie(s)" © Simon Gosselin
Quelque part sur une route de la Russie centrale, dans une voiture qui porte encore les traces des neiges sales de l’hiver, trois sœurs. L’aînée, Olga, est au volant. Elles reviennent de la ville où elles ont été faire les courses pour l’anniversaire de la plus jeune, Irina, 25 ans, anniversaire qui est aussi celui de la mort de leur père, décédé un an plus tôt exactement, la mère étant morte bien avant.

Les mots de Tchekhov

Les trois sœurs pensaient retrouver en ville leur frère, Andreï, qui a passé la nuit de dehors, sans doute à jouer encore dans un casino plus ou moins clandestin, mais elles ne l’ont pas vu. L’aînée, au volant, compose encore une fois le numéro de téléphone du frère sur son portable tout en doublant l’un de ces camions gris, puant et polluant, nombreux sur les routes de Russie. Elle ne met pas son clignotant, elle ne regarde pas dans son rétroviseur, elle ne voit pas le 4x4 fabriqué au Japon qui arrive à toute allure, fait hurler ses freins mais ne peut éviter le choc. Une des trois sœurs, Macha, meurt sur le coup. Les deux autres s’en sortent avec de légères blessures. Le chauffeur du 4x4 et son passager (il apparaîtra que ce dernier, intendant du domaine du conducteur, était endormi suite à un trop-plein de vodka) s’en sortent avec trois fois rien, grâce à leur airbag mais le chauffeur ravagé de culpabilité n’en finit pas de battre sa couple. C’est ainsi que la pièce Ivanov entre en collision avec Les Trois Sœurs de Tchekhov.

Cette scène ou séquence filmée imaginaire ne figure évidemment pas dans le spectacle Mélancolie(s) qui se présente comme une « création et adaptation collective » du collectif In Vitro à partir des deux pièces de Tchekhov sus-citées, une mise en scène signée Julie Deliquet. Rien à voir avec la supercherie de Simon Stone au Théâtre de l’Odéon (lire ici), les mots de Tchekhov extraits de ces deux pièces innervent le spectacle (il y a aussi de petits ajouts), même si aucun (sauf un) des personnages ne porte le même nom que dans les pièces de Tchekhov, même si les répliques d’untel sont dans la bouche d’unetelle, et même s’il n’y a plus que deux sœurs sur trois – l’aînée et la benjamine.

J’ai vu Mélancolie(s) le soir de la première. Comme pour tous les spectacles du collectif In Vitro, la première n’est pas une fin mais le début de l’ultime phase de travail qui commence avec l’arrivée du public. La représentation commençait par un petit film. On y voit deux personnages dans une voiture, la caméra est fixée sur le capot comme dans les films de la Nouvelle Vague. Au volant, Nicolas (Eric Charon) ; à ses côtés, Anna, son épouse (Magali Godenaire). Ils se parlent un peu mais on ne les entend pas. Une voix off nous dit qu’Anna va mourir, que Nicolas n’éprouve plus que de l’indifférence pour elle, alors qu’Anna continue de l’aimer éperdument, elle qui a tout sacrifié pour lui (en particulier sa famille, comme on l’apprendra par la suite, ses parents l’ayant déshéritée désapprouvant cette union avec un homme qui n’est pas de la communauté juive). Les aficionados de Tchekhov, nombreux en France, reconnaissent Ivanov et son épouse Anna Petrovna née Sarah Abramson. La pièce a récemment été montée avec force par le regretté Luc Bondy (lire ici) et plus anciennement par Claude Régy à la Comédie Française.

Un montage vertigineux

Fin de la courte séquence filmée. Panneau : « un an auparavant » et commence le « chapitre I ». Le panneau nous renvoie dans un miroir inversé au début de la pièce Les Trois Sœurs où tout commence un an après la mort de leur père. Sont en scène les deux sœurs : Olympe (Olga chez Tchekhov), l’aînée (Julie André), et Sacha (Irina dans Les Trois Sœurs), la benjamine (Agnès Ramy) dont on fête l’anniversaire. Mais dans Ivanov, la pièce commence aussi le jour d’un anniversaire, celui de Sacha (la fille des Lebedev) qui va tomber amoureuse d’Ivanov, rôle qui se glisse dans Mélancolie(s) dans la sœur benjamine, en laquelle se fond aussi la sœur disparue. Entre Nicolas flanqué de son épouse et de son associé alcoolique (Borkine, le gérant du domaine d’Ivanov chez Tchekhov) prénommé Louis (David Seigneur) : Nicolas (Ivanov) raconte qu’il a bien connu le père des sœurs naguère quand elles étaient enfants, il est dans la région, il en a profité pour venir dire bonjour. C’est ainsi que les deux pièces de Tchekhov commencent à s’entrelacer dans Mélancolie(s).

Et ce n’est pas fini. Par exemple, dans Mélancolie(s), un certain Théodore (Olivier Faliez) est le mari de Sacha (comme Koulyguine est le mari de Macha dans Les Trois Sœurs) et veut que Nicolas lui rembourse l’argent qu’il lui a prêté (comme le demande Zinaïda, la mère de Sacha, à Ivanov dans Ivanov). C’est un montage vertigineux.

Scène de "Mélancolie(s)" © Simon Gosselin Scène de "Mélancolie(s)" © Simon Gosselin
Julie Deliquet, qui avait mis seule en scène un formidable Vania (d’après Oncle Vania) avec les comédiens de la Comédie-Française (lire ici), retrouve donc Tchekhov et le collectif In Vitro. Ils restent fidèles à la méthode de travail qui est la leur depuis la longue histoire des spectacles de la saga « Des années 70 à nos jours » qui a vu se succéder La Noce de Brecht, Derniers remords avant l’oubli de Lagarce, une création collective, Nous sommes seuls maintenant, ainsi qu’un additif, Catherine et Christian (lire ici et ici). Une méthode qui met au centre le travail de l’acteur et sa force d’improvisation en répétition voire en représentation et un rôle dynamique (et non tyrannique) de la mise en scène, avec beaucoup d’allers-retours entre l’écriture et le plateau pour « donner l’impression que tout se passe en direct », comme l’explique Julie Deliquet.

La perte du temps tchekhovien

Dans la saga des années 70, les spectateurs qui connaissaient les pièces de Brecht et Lagarce les retrouvaient tout en jouissant du dialogue que les acteurs entretenaient avec elles. Ici, c’est plus compliqué car Ivanov écrase Les Trois Sœurs ; l’accident est grave. Hormis les deux sœurs survivantes, il n’en reste qu’un amas écrabouillé, méconnaissable. Où est passé Macha ? Que sont devenus Verchinine et ses potes ? C’est une coupe massive et nette. Mais disparaissent aussi le vieux Féraponde et la vieille nourrice Anfissa des trois sœurs. Tout comme dans Ivanov disparaissent plusieurs personnages dit secondaires – entre autres : Chabelski (un oncle d’Anna, l’épouse d’Ivanov) qu’interprétait avec un charme fou Ariel Garcia Valdez dans la mise en scène de Luc Bondy. A travers ces personnages biffés, ce qui est compressé dans l’accident, c’est la carcasse de la pièce et de toutes les pièces de Tchekhov : le temps. Ses pièces parlent volontiers du passé et du futur en se dépatouillant avec le présent qui semble toujours à côté de ses pompes. D’où la délectation du temps tchekhovien, insaisissable, instable, fuyant, où tout événement arrive comme par accident.

C’est le mur contre lequel s’écrase Mélancolie(s) : ce temps tchekhovien entre en collision avec l’ode au tout-présent, à l’instant présent de la représentation qui fonde le théâtre de Julie Deliquet. Ecoutons-la : « l’acteur et le personnage, le texte et l’improvisation tendent à se rassembler pour ne faire qu’un. Ce face-à-face humain avec le spectateur me fascine. Je cherche à le disséquer, à l’explorer, pour que le public ait le sentiment, quand il assiste à nos créations, que le théâtre s’est effacé et a laissé place à la vie. »

Dans Mélancolie(s), ce tout-présent réduit l’univers de Tchekhov a une poignée de personnages à travers des scènes essentiellement conjugales, à commencer par celles du personnage de Nicolas (Ivanov) avec sa femme et sa maîtresse, un personnage envahissant, volubile qui tend à supplanter tous les autres. C’est un être, il est vrai, fascinant que celui de cet homme de trop, vieux avant l’âge. Il porte en lui cette obsession de l’échec qui nous parle tant aujourd’hui mais son omniprésence crée un certain déséquilibre, par ailleurs accentué par la présence forte des acteurs et plus faible des actrices. Et puis manquent le hors-champ, les petits à-côtés. Trop peu nombreuses sont les répliques pour rien, ces touches de couleurs qui, dans un coin, parachèvent le tableau chez Tchekhov, accentuent sa profondeur. A force d’être dans le tout-présent, on finit par rester à sa surface. C’est actuellement la limite de Mélancolie(s) où, avec plaisir, on retrouve les piliers de la troupe In Vitro tel, outre les sus-nommés, Gwendal Anglade (Camille, le frère des deux sœurs), accompagnés de nouvelles recrues (telle Aleksandra de Cizancourt, Natacha, la fiancée puis la femme de Camille). Oui, on sort un peu mélancolique de ce(s) Mélancolie(s).

Créé au Théâtre de Lorient où la compagnie In Vitro est associée, le spectacle poursuit une longue tournée :

Théâtre de la Bastille, dans le cadre du Festival d’Automne, du lun au sam 21h, jusqu’au 22 déc, puis du 8 au 12 janv ;

Théâtre Romain Rolland, Villejuif du 16 au 20 janv ;

Scène Watteau, Nogent-sur-Marne, le 10 fév ;

Le Rayon vert, Saint-Valéry-en-Caux, le 22 fév ;

Théâtre Théo Argence, Saint-Priest, le 2 mars;

Comédie, CDN de Valence, les 6 et 7 mars ;

Théâtre Jean Vilar, Suresnes, le 16 mars ;

CDN Orléans, les 22 et 23 mars ;

Théâtre des Trois Pierrots, Saint-Cloud, le 27 mars ;

Théâtre de la Minoterie, Marseille, les 4 et 5 avril ;

Théâtre du Vellein, Villefontaine, le 4 mai.

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