J’ai vu la seconde représentation de « Notre parole »

Les textes de Valère Novarina tiennent toujours parole. Quand il passent l’épreuve du feu de la scène, c’est autre chose. Cédric Orain signe « Notre parole », un montage de textes de l’auteur du « Drame de la vie ». La première s’était bien passée. J’y suis allé le soir de la seconde...

Scènne de "Notre parole" © Manuel Peskine Scènne de "Notre parole" © Manuel Peskine
La papesse du théâtre français, Nicole Gautier, m’avait dit : « Tu vas te régaler ». Je crois tout ce que dit celle que tout le monde appelle « Nicole » car il n’y en a qu’une. Nicole Gautier est un être précieux pour beaucoup de compagnies qu’elle suit, parraine, conseille, préside, après avoir dirigé naguère de main de maître le TCI (Théâtre de la Cité internationale) ou avoir été une conseillère hors pair de l’ONDA (Office national de diffusion artistique). Elle était là le soir de la première de Notre parole à Amiens, un spectacle composé par Cédric Orain à partir de plusieurs extraits de textes de Valère Novarina, en accord avec l’auteur. Le jour suivant, dans le train roulant vers le Nord, j’avais pensé au précédent spectacle de Cédric Orain, D comme Deleuze, un bijou (lire ici). Oui, on allait se régaler.

Pas une seconde à perdre

Le metteur en scène Cédric Orain avait déjà tâté du Novarina en signant Sortir du corps réunissant déjà différents textes de l’auteur dont Lettre aux acteurs, un montage porté par les comédiens de l’Oiseau mouche, comme on dit désormais : « en situation de handicap ». Novarina avait plusieurs fois vu le spectacle. Il viendra voir Notre parole. J’étais donc là le soir de la seconde représentation à Amiens et, plutôt triste en sortant de la salle, gagnant la sortie comme un coupable après avoir salué l’actrice Céline Milliat Baumgartner dont j’avais apprécié les deux spectacles où elle était seule en scène, Strip-tease (lire ici) et Les Bijoux de pacotille (lire ici). L’ambiance alerte de la première de Notre parole avait disparu ou bien n’avais-je pas su « entrer dans le spectacle », comme on dit aussi. Je ne sais.

C’est souvent le cas avec la seconde représentation d’un nouveau spectacle, forcément encore fragile. On a répété, on est concentré, le soir de la première, on donne tout. Souvent le spectacle n’a pas encore huilé tous ses rouages (cela ne peut se faire que dans le temps) mais rien de grave. La seconde, c’est autre chose. Après la tension de la veille, on observe souvent un certain relâchement, des trous d’air, des faux rythmes. Et c’est ce que j’ai, hélas, observé lors de la seconde représentation de Notre parole. Il faudrait supprimer la seconde représentation, passer directement à la troisième un peu comme ces compagnies d’aviation où l’on passe directement du douzième au quatorzième rang pour éviter le fatidique treizième rang. Les Russes ont trouvé la parade en mettant à l’affiche non une mais des premières d’un même spectacle. Faisons donc confiance à Nicole Gautier ; dans quelques représentations, on se régalera.

Notre parole est un texte qui avait été publié le 27 juillet 1988 dans Libération, au temps de la première guerre du Golfe. A l’époque, je travaillais dans ce quotidien et, plusieurs étés, profitant de la concentration professionnelle du Festival d’Avignon, on publiait chaque jour sur une page des textes commandés à des auteurs, des metteurs en scène, au hasards des rencontres, des envies. De Jean Jourdheuil à Didier-Georges Gabily en passant par Frank Castorf et bien d’autres. Cette année-là, on avait appelé cela : « La vie des arts ». Et c’est sous cette rubrique, sur une page entière qu’était paru le texte titré Notre parole.

Télévision et communication

Valère Novarina commençait par parler de la télévision, ce qu’il ne faisait pas habituellement dans ses textes, de l’usage que les médias font de la parole. Et puis il traitait aussi de la communication, thème que l’on rencontre plus d’une fois dans ses écrits. Novarina cite l’exemple du journaliste Jean-Paul Kaufmann assailli par les médias quand, libéré après des années en otage, sa parole aussi se libère. Et l’ex-otage ne joue pas le jeu du « petit théâtre audiovisuel ». Il dit « avec douceur, avec beaucoup de silences, d’humilité, des choses très inattendues, très incongrues en ces lieux : que sa détention l’a mûri, qu’il a prié et qu’il pense devoir à Dieu son retour ».

Et Novarina poursuit : « Parler n’est pas communiquer. Toute vraie parole consiste non à délivrer un message, mais d’abord à se délivrer soi-même en parlant. Celui qui parle ne s’exprime pas, il renaît. Parler respire et la pensée délie. Toute vraie parole est insurrectionnelle. » Il faudrait afficher cela dans tous les studios de radio qui chaque matin propagent leur parlotte (mélange d’ambiance copains, d’infos express, de « petites phrases », de jingles, etc.) dans les cuisines de la France entière.

On comprend que Cédric Orain ait eu envie de sortir ce texte vieux de trente ans des pages d’un journal, d’autant que Novarina allait vite le publier dans Le Théâtre des paroles regroupant différents textes dont Lettre aux acteurs et Pour Louis de Funès (POL,1988). Le metteur en scène y adjoint des textes extraits de livres (tous parus chez POL) publiés au fil du temps comme La Chair de l’homme (1994), L’Origine rouge (2000), Lumières du corps (2006), etc. Le tout constituant, si l’on veut, un panorama de l’écriture novarinienne y compris ses fameuses énumérations.

Reste que dire du Novarina n’est pas simplement dire. Il faut y investir son corps, ses muscles, ses poumons. Ce que font souvent Céline Milliat Baumgartner et Rodolphe Poulain ; plus rarement le troisième acteur du spectacle, Olav Benestvedt. Etait-ce parce que les acteurs m’ont semblé souvent sous-éclairés, toujours est-il que cette seconde représentation m’a paru comme en deuil de la première, fêtée la veille. « Sur scène la lettre respire et c’est le souffle qui écrit », note Novarina dans Lumières du corps. La formule est belle, l’acteur doit la rendre concrète. De soir en soir. Nicole, tu avais raison, on va se régaler. On se régale toujours en ouvrant un livre de Valère Novarina.

Créé à la Maison de la culture d’Amiens, Notre parole sera du 14 au 16 nov au Bateau de feu à Dunkerque, du 9 au 11 janv au Phénix de Valenciennes, le 22 janv à la Scène nationale de Montbéliard, du 11 fév au 2 mars au Théâtre de la Cité internationale à Paris.

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