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Billet de blog 5 nov. 2019

Kosovo (1) : Dernières nouvelles du théâtre en deux assassinats

Jeton Neziraj poursuit seul, ou avec d’autres, la radiographie caustique de son pays. Avec son équipe du Qendra multimédia, il vient de proposer un second focus du théâtre kosovar on ne peut plus éclairant à l’heure où son pays s’apprête à écrire une nouvelle page de son histoire.

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scène de "En cinq saisons, un ennmi du peuke" © Jetmir Idrizi

Sur les marches extérieures du Théâtre national du Kosovo à Pristina, des dizaines de bougies scintillent dans la nuit tombante. Il est bientôt 20h, l’heure du spectacle. Un employé du théâtre éteint les bougies une à une et les range dans un carton. Pourquoi ces bougies ? Pour honorer la mort d’un acteur ? L’anniversaire d’une date dans l’histoire du théâtre kosovar ? Non. Elles honorent la mémoire de celui qui va être le héros de la pièce, En cinq saisons : un ennemi du peuple, Rexhep Luci.

Six balles dans le dos

Son nom ne sera jamais prononcé mais, pour tous les Kosovars assis dans la salle, cela ne fait aucun doute : l’architecte de la pièce (inspirée quelque peu d’Ibsen), c’est lui.

Après la guerre, ses destructions et ses ravages, alors que l’heure est à la reconstruction sous l’égide des Nations unies, l’architecte Rexhep Luci est chargé de mener à bien un plan d’urbanisation de la ville de Pristina. Il y travaille avec son équipe en n’oubliant pas les parcs et les terrains de jeu. C’est compter sans la puissance d’influence et de nuisance chère aux gros bonnets des travaux publics, compter sans les mafias et leurs marchés juteux, sans les pistons et tous les arrangements possibles avec les autorités. Les constructions sauvages et illégales se multiplient avec plus ou moins d’assentiment tacite ou de laisser faire des autorités. On en voit aujourd’hui les conséquences cocasses, absurdes, horribles ou dommageables.

Le projet de réaménagement de la ville selon un plan ménageant sa respiration spatiale que veut alors pérenniser Rexhep Luci va à l’encontre de cette sauvagerie et de ces combines. Il gêne. Le 10 septembre 2000 au soir, alors qu’il rentre chez lui, une main assassine l’attend au pied de son immeuble : à 58 ans, il est abattu de six balles tirées dans son dos. Ses services étaient en train de détruire un complexe hôtelier à la restauration illégale. Aujourd’hui, une rue menant à un cul-de-sac porte son nom à Pristina. Piètre consolation. Le ou les exécutants et le ou les commanditaires de ce crime n’ont jamais été formellement identifiés.

Jeton Neziraj a voulu honorer la mémoire de Rexhep Luci en racontant son histoire. Comme le fait habituellement ce dramaturge kosovar dont la plupart des pièces traitent de son pays aujourd’hui (de l’émigration à la corruption, le champ est vaste) : à travers la fantaisie d’une fable (lire ici).

« Si je reste... »

En scène, donc, l’architecte travaillant à son plan d’urbanisation ; sa fille à qui il avait recommandé d’apprendre l’anglais durant ses études et qui vient d’être engagée comme interprète par Pierre, le Français haut responsable des Nations Unies pour le Kosovo, sensible à son niveau d’anglais et encore plus sensible à sa beauté. Le nom de Bernard Kouchner (haut représentant de l’ONU pour le Kosovo entre 1999 et 2001) n’est pas prononcé – c’est une fable un peu imaginaire – mais il est sur toutes les lèvres des Kosovars présents dans la salle. En scène également, Méti, propriétaire et directeur de Liberté, une grosse entreprise de construction ; Union Boss, le responsable du syndicat des travailleurs, téméraire un jour (il menace de faire descendre ses troupes dans la rue), fuyant le lendemain, adversaire potentiel mais faible de Méti que ce dernier n’aura aucun mal à corrompre en lui promettant un appartement ; Margarita, la journaliste d’une télé privée qui présente une émission vedette, aux avis plutôt girouettes, autrement dit opportunistes. Et enfin, le Dieu de la construction – «ma mission est de construire, de construire en voie de reconstruire » –, un personnage onirique comme Jeton Neziraj les affectionne. C’est ce dieu qui, lui passant le bras autour du cou dans un coin de la scène, tuera doucement l’architecte à coups de couteau. « Tu es venu pour me tuer ? - Oui. » Scène presque shakespearienne comme au coin du feu dans une pièce qui fait penser à Brecht.

A la fin, Pierre qui a fini sa mission au Kosovo rentre en France, il propose à la fille de l’architecte de l’accompagner escomptant un jour vivre avec elle. Elle refuse. « Si je pars, je ne comprendrai jamais. Si je reste, peut-être ai-je une chance. »

Ecrite au Kosovo entre le printemps et l’été 2019, la pièce a été créée cet automne dans une mise en scène de Blerta Neziraj ; excellemment interprétée par Armend Smajli, Shpetim Selmani, Egzona Ademi, Kushtrim Qerimi, Afrim Muçaj et Verona Koxha.

scène de "Living Sphynx" © Blerta Hoçia

Une autre pièceécrite et composée par Blerta Neziraj,  Living Sphynx, raconte, à partir de documents et de quelques éléments vidéo, l’assassinat d’un autre Kosovar, Xhemyl Mustafa, abattu alors qu’il rentrait chez lui le 23 novembre 2000, à l’âge de 47 ans.

De Mustafa à Kurti

Mustafa était un journaliste devenu par la suite porte parole de la Ligue démocratique du Kosovo puis conseiller politique d’Ibrahim Rugova (études à la Sorbonne, ancien élève de Roland Barthes), qui sera élu deux ans plus tard président du Kosovo, pays devenu pays à part entière (bien que non reconnu par un certain nombre de membres de l’Union européenne). Ce spectacle souvent grave a entraîné la metteuse en scène vers une sobriété bienvenue. Portée, une fois encore, par de bons interprètes : Fatmir Spahiu, Adrian Morina, Edona Reshitaj, Armend Smajli, Ylber Bardhi, Shpejtim Kastrati et Dukagjin Podrimaj.

Ces assassinats ne sont pas limités à des personnalités. Dans les années 90, on les comptait par centaines. Règlements de comptes, impunités et loi du sang ancestrale se mêlaient. Assistant à Living Sphynx, un homme, à la sortie du spectacle, devant des micros, témoigna de l’assassinat de son père. Il en connaît les assassins, ils ne s’en cachent pas, mais il a décidé de rompre le cycle du sang. Etrange Kosovo. Le pays, après toutes ces années bouleversées, apparaît comme un pays neuf, plein de jeunes talents qui veulent s’exprimer et s’engager, et pourtant cette vieille terre ne manque pas de traditions toujours vivaces. Ces derniers temps, la victoire historique aux élections de l’opposition menée en partie par l’ex-leader étudiant Albin Kurti va mettre à la retraite le parti issu de l’ex-guérilla et la « coalition des commandants ». Le temps des « voleurs » est terminé, ils seront « jugés et condamnés », clame Kurti que l’on sait très critique vis-à-vis de l’Union Européenne et des Etats-Unis. Cela prendra du temps. Jeton Neziraj n’en a pas finir d’écrire des pièces caustiques, appuyant là où ça fait mal.

Les deux spectacles cités ci-dessus étaient à l’affiche du second « Kosovo theatre show case » qui vient de se dérouler à Pristina du 31 octobre au 3 novembre, organisé comme le premier « show case » l’an dernier (lire ici) par le Qendra multimédia, association (subventionnée par des fonds européens et des fondations) animée par Jeton Neziraj et sa petite équipe. Ce mini festival kosovar s’était ouvert avec La dernière performance de Marie Gjoni, une pièce de Veton Surroi mise en scène par Andràs Urbán qui nous replongeait, sous forme de revue de music-hall, dans les années de guerre, entre prima donna, leader du parti communiste et services secrets serbes. Un spectacle aussi drôle que tragique.

Deux spectacles vus dans d’autres villes – à Gjilan, Godot est arrivé de Daniel Curzon mis en scène par Shkelsen Berisha, et Un inspecteur (calqué sur Le Revizor de Gogol) de David Farr mis en scène par Erson Zymberi – montraient l’écart énorme qui existe entre le niveau du théâtre dans la capitale et celui resté très provincial – au sens où Tchekhov parlait, avec tristesse, tendresse et dérision, d’acteurs provinciaux. Là encore deux pays en un.

Enfin Redjep vint...

Et puis, il y eut ce moment de grâce avec l’acteur Redjep Mitrovitsa proposé par la compagnie Liria, installée à Grigny, dirigée par le Kosovar Simon Pitaqaj. L’acteur lut quelques pages du Grand inquisiteur extrait des Frères Karamazov de Dostoïevski puis il conversa avec un acteur kosovar vivant lui aussi en France, Arben Barjrakari, avec lequel il a joué plusieurs fois comme l’an dernier au premier show case (lire ici) quand, pour la première fois, il était venu jouer au pays de ses ancêtres. Cette fois, après nous avoir offert ces pages de Dostoïevski avec une intensité coutumière à l’acteur, Redjep Mitrovitsa a évoqué son parcours.

Ses premières années auprès de Gérald Robard (qui le dirigera dans Tête d’or de Claudel au défunt Centre américain du Boulevard Raspail, son premier grand rôle) jusqu’au suicide de ce dernier qui vit ses élèves se disperser, les uns auprès de Patrice Chéreau, les autres auprès d’Antoine Vitez, comme ce fut son cas, parallèlement à un compagnonnage avec Daniel Mesguish. Puis son entrée à la Comédie Française qu’il quitte à la mort de Vitez, maison qu’il retrouvera lorsque Georges Lavaudant le mettra en scène dans Lorenzaccio puis Hamlet ; sans oublier un autre compagnonnage important avec Claude Régy ; et ,bien sûr, l’aventure qui l’emportera très loin : son interprétation saisissante, troublante des Cahiers de Nijinski, spectacle qu’il allait jouer durant plusieurs années un peu partout dans le monde (y compris à Moscou en 2009) après l’avoir créé au Festival d’Avignon alors dirigé par Bernard Faivre d’Arcier, lecture en 1993 au Verger Urbain V et, l’année suivante, spectacle à la Chapelle des Pénitents blancs.

Redjep raconte avec pudeur, d’une voix tout en retenue, ces belles années, dit comment il a appris à « chiffrer » un texte, comment ce travail lui a permis d’en « libérer le volume », comment ce fut une « chance » de pouvoir jouer deux fois le même rôle (Lorenzaccio) à des années d’intervalle, comment il a toujours aimé être « traversé par la puissance des mots ». La télévision kosovare filme longuement cet acteur que le Kosovo porte aux nues comme un héros national alors qu’il est né en France et ne parle pas la langue albanaise.

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